Ce dimanche, la Suisse, lanterne rouge en la matière, célèbre les 50 ans de l’octroi du droit de vote aux femmes, c’était le 7 février 1971. Un combat arraché de haute lutte et loin d’être terminé, notamment en ce qui concerne l’égalité salariale, inscrite dans la Constitution dès 1981 et entrée en vigueur en 1996, mais qui pas encore appliquée par toutes les entreprises. Ce combat pour l’égalité entre sexes et l’universalisation du droit et de la liberté de vote dépasse cependant largement les frontières de la Suisse. Il concerne notamment le Brésil, où il n’est pas encore achevé.

La première élection organisée dans ce pays date… de 1532. Il s’agissait alors d’un scrutin local puisque durant la période coloniale, le vote ne pouvait pas s’exercer plus largement, le pouvoir central étant réservé à la puissance tutélaire du Portugal. Cette « consultation électorale » de 1532, comme toutes les suivantes jusqu’à l’indépendance en 1824, était par ailleurs réservée aux « hommes bons », une catégorie ambiguë qui regroupait des lignées familiales choisies en fonction de leur revenu, de la possession de biens et de terres, ou encore des personnes appartenant à la bureaucratie civile et militaire de l’autorité coloniale. Bien peu de monde, en somme, et surtout pas les pauvres, ni les esclaves, ni les Indiens.  

Un suffrage censitaire qui demeure

L’indépendance, acquise en 1824, voit apparaître les bases du système de gouvernement en vigueur aujourd’hui : une Assemblée générale, organe suprême du pouvoir législatif, composée de deux Chambres, le Sénat et la Chambre des Députés. Mais pour ce qui est du droit de vote, rien ne change. Seuls les « sujets » de l’Empire peuvent l’exercer – il est même obligatoire pour eux – mais il est censitaire, limité aux hommes de plus de 25 ans jouissant d’un certain niveau de revenu. En étaient exclus, les femmes, les salariés, les soldats et toujours, les Indiens et les esclaves.

Ces règles ne changent pas avec la proclamation de la République en 1894. Le premier président élu, Prudente de Morais est ainsi porté au pouvoir par seulement 270 000 votes soit 2 % de la population brésilienne du moment.

Les femmes peuvent voter, mais pas les Indiens

Au cours de XX° siècle, le droit de vote est peu à peu élargi, mais il n’est de loin pas généralisé à tous. Les femmes se le voient octroyé en 1932. Mais elles ne peuvent l’exercer qu’une fois, en 1935. En 1937, en effet, la dictature de Gétulio Vargas met fin à toute consultation électorale. Les femmes brésiliennes ne revoteront qu’à partir de 1946. D’autres catégories continuent à être exclues des urnes, et ceci jusqu’à l’adoption de la Constitution de 1988 : les analphabètes — pourtant majoritaires dans la population jusqu’à la fin des années 1950 — les soldats et les marins.

Ainsi, Jânio Quadros est élu président en 1960 par 6 millions de votants, soit à peine 10 % de la population brésilienne. Il renonce à son mandat 7 mois plus tard, au profit de son vice-président João Goulart, lequel sera renversé par les militaires en 1964. En instaurant une dictature qui durera 21 ans (1964-1985), ces derniers justifieront leur coup d’État, entre autres, par la faible représentation populaire dont jouissait le président élu, qu’ils accusaient par ailleurs de vouloir imposer le communisme au pays.

Retour à la démocratie et suffrage universel

C’est donc à partir de 1988 que tous les Brésiliens et toutes les Brésiliennes peuvent voter. Mais il reste des exceptions. Les indigènes ne sont pas tous des votants à part entière. Par respect de leurs usages et traditions, le Statut de l’Indien, proclamé en 1973, distingue trois catégories : les Indiens « isolés sans (ou presque sans) contact avec le reste de la société », les groupes indigènes « en voie d’intégration » et les « totalement intégrés ». Pour ce qui est des deux premières catégories, le Statut de l’Indien précise qu’ils sont sous tutelle de l’Union et ne sont, par conséquent, pas considérés comme des citoyens à part entière. Ils peuvent toutefois, à titre individuel, demander leur « libération », afin de pouvoir voter à condition « d’avoir plus de 21 ans, de maîtriser la langue portugaise, de posséder l’habileté nécessaire à exercer une quelconque activité utile et raisonnable et de faire preuve de compréhension des us et coutumes de la communauté nationale ».   

La Constitution de 1988 maintient le Statut de l’Indien de 1973, mais abolit la tutelle de l’État sur les populations indigènes sans contact ou en voie d’intégration. Subsiste toutefois la responsabilité de l’Union pour « protéger les indigènes et faire respecter leurs droits ». Dans les faits, cela revient à peu près au même… Ce n’est qu’en 2002, avec le nouveau Code civil, que la notion de « relativement incapables » qui colle à la peau des Indiens sera retirée de la loi, remplacée par une législation spéciale.

L’écueil du vote obligatoire

Cela est d’une certaine importance, car au Brésil, le vote est obligatoire. Celui qui ne se rend pas aux urnes est puni par une amende et privé de sa carte d’électeur pour le scrutin suivant. Grâce à la législation spéciale pour les Indiens, ces derniers échappent à cette sanction, « par respect pour leurs us et coutumes ». Des villages entiers ou des groupes ethniques ont ainsi la liberté de décider collectivement de ne pas participer au vote. Les Indiens, sont cependant considérés aujourd’hui comme des citoyens à part entière, qui peuvent également se faire élire, quel que soit leur mode de vie.

Si l’exercice de la démocratie est désormais plein et généralisé au Brésil, il reste une dernière question : l’imposition du vote obligatoire et la « punition » qui l’accompagne en cas de non-respect. D’aucuns arguent légitimement que cette contrainte est contraire au libre exercice de la citoyenneté. Mais surtout, qu’elle favorise des manœuvres électoralistes faussant les résultats. Ainsi, certains candidats ne se privent pas de faire du « ramassage électoral » dans les quartiers pauvres de villes ou les villages reculés, organisant le transport gratuit des électeurs vers les bureaux de vote contre l’obligation pour ces derniers de glisser dans l’urne le nom de leur « candidat ramasseur ».

Cette revendication d’en finir avec l’obligation du vote pour tous est aujourd’hui tout juste majoritaire dans la population selon un sondage récent : 52,6%. Le Parlement s’est saisi de la question et un référendum sur ce sujet pourrait être organisé en même temps que les prochaines élections présidentielles de 2022.