Coup sur coup, deux procédures judiciaires parallèles viennent ébranler Jair Bolsonaro. Par deux fois, ses initiatives auraient frisé le code, mais dans les deux cas, les autorités judiciaires qui ont mené la charge ont elles aussi quelque peu forcé sur l’étiquette. Ce qui en ressort met effectivement à mal la légitimité du mode de gouvernance du Président en exercice, mais pas au point, vraisemblablement, de menacer son mandat. Même s’il est reconnu coupable d’avoir abusé de sa fonction, il reste, pour le moment, politiquement inébranlable. Le pouvoir judiciaire, lui, ne sort pas grandi de la passe d’armes, mais il garde la confiance de ceux qu’il régente.

La première de ces deux enquêtes fait suite à la démission fracassante de Sergio Moro de son poste de ministre de la Justice, le 24 avril dernier. Parti parce que son Président avait démis un de ses hommes de confiance, le chef de la Police fédérale. Sergio Moro a clamé haut et fort que Jair Bolsonaro voulait ainsi protéger sa famille contre les investigations menées notamment à l’encontre de ses fils. Sergio Moro a demandé l’examen de la vidéo de la séance du 22 avril du Conseil des ministres dans laquelle, affirme-t-il, tout ce qu’il prétend est étalé au grand jour.

Tous s’arrangent avec la loi.

Le ministre démissionnaire a raison. Lors de cette réunion, Jair Bolsonaro a bel et bien exigé l’arrêt des persécutions de la police fédérale et de son chef d’alors, contre sa famille. Là où les choses se gâtent, c’est que le juge du Tribunal fédéral chargé de l’affaire, Celso de Mello, est allé un peu trop loin en autorisant la divulgation publique de l’ensemble des discussions ayant eu lieu entre le Président et ses ministres ce jour-là, et non pas seulement les extraits relatifs aux assertions de Sergio Moro. Il y a abus, clament avec raison les défenseurs de Jair Bolsonaro, les séances du Conseil des ministres sont normalement réservées et confidentielles.

Les choses auraient pu en rester là si cette vidéo ne révélait pas d’autres vitupérations pour le moins inappropriées proférées par certains des participants à ce Conseil. Ainsi, Abraham Weintraub, le ministre de l’Éducation, déclare qu’il faut « mettre tous ces vagabonds en prison, en commençant par les juges du Tribunal fédéral ». Une claire menace contre l’indépendance des pouvoirs, ont considéré les juges suprêmes qui ouvrent une instruction complémentaire contre Abraham Weintraub. Jair Bolsonaro le défend bec et ongle, Abraham Weintraub fait partie de la garde rapprochée des ministres idéologiques du bolsonarisme.

Profiter pour passer en force.

Plus loin dans la discussion, Ricardo Salles, le ministre de l’Environnement, suggère de profiter de ce moment où le regard des médias, focalisé sur la pandémie du Covid-19, s’est détourné de la question de l’Amazonie pour faire passer en force les nouvelles dispositions permettant de réduire la protection des réserves forestières et indigènes. Pas de violation du code, dans les propos de Ricardo Salles, mais une rafale de réactions virulentes de la part des associations écologistes face à cette provocation politique, et une vague d’indignation dans la presse internationale.

Tout ça, c’est pour la première affaire, le cas Moro versus Bolsonaro. Il y a en a une seconde qui suit derrière et qui vient faire sa jonction avec cette première le 27 mai. Ce jour-là, la Police fédérale, sur ordre du juge fédéral Alexandre de Morais, lance l’opération Gabinete de odio. 29 mandats de perquisition sont lancés contre une série d’homme d’affaires et d’activistes de la blogosphère, proches de Jair Bolsonaro. Ils sont soupçonnés, selon Alexandre de Morais, d’animer un cabinet de la haine, « qui constituerait une milice digitale dont l’objectif est d’exercer une contrainte contre les médias traditionnels en violation de la liberté de la presse et du droit de la population à accéder à des informations non tendancieuses. »

Les dessous du cabinet de la haine.

Cette investigation sur les fakesnews propagés par des cercles gravitant dans l’orbite du Président date d’il y a plusieurs mois. De mars 2019, très exactement, suite à des attaques directes et des insultes sur la Toile contre la personnalité de plusieurs des juges fédéraux. À l’époque, l’enquête ne désigne aucune cible précise, on parle seulement de possibles infractions. Au moment où éclate l’affaire Sergio Moro, ce dossier, alors quelque peu assoupi, est relancé, car il rejoint les développements du cas Moro. Le regard des enquêteurs pointe alors vers un second fils du Président, Carlos Bolsonaro, député à l’assemblée municipale de Rio de Janeiro et virtuose des réseaux sociaux, que l’on soupçonne de diriger cette usine à tweets au service de son père de Président.

L’hypothèse devient plus qu’un soupçon après les perquisitions menées ce 27 mai. Les agents de la Police fédérale découvrent en effet ce jour-là, chez certaines des personnes visées, une armée de robots à troll et des transactions financières croisées visiblement destinées à alimenter ces campagnes de désinformation. Ceci dès l’époque de la campagne électorale de 2018. Derrière ces mouvements d’argent, plusieurs dirigeants d’entreprises très proches des cercles d’appui à Jair Bolosnaro. Des comptes bancaires sont bloqués pour les besoins de l’enquête.

Le Tribunal suprême, lui aussi, prend de drôle de libertés.

Mais du point de vue institutionnel, le bât blesse, car Alexandre de Morais, en ordonnant la perquisition du 27 mai, s’est lui aussi quelque peu assis sur les principes du droit constitutionnel. L’appel aux agents de la Police fédérale n’est en effet pas de sa compétence, mais de celle du Procureur général, qui aurait dû d’abord analyser la demande puis décider ensuite, en toute indépendance, s’il engageait ou non des poursuites. Il n’a pas été approché. Cela peut se comprendre. Le Procureur général Augusto Aras est un proche du chef de l’État, il vient d’être nommé par le Président Bolsonaro. Le juge Alexandre de Morais a donc choisi de prendre un risque calculé, se doutant qu’Augusto Aras, de sa propre initiative, n’allait pas donner suite.

Le Brésil se retrouve ainsi maintenant avec deux dossiers soupçonnant très sérieusement son mandataire suprême d’avoir outrepassé ses fonctions et peut-être même attenté à la Constitution. Mais aussi face à deux enquêtes dont la légitimité est contestée par les principes de cette même Constitution. Jair Bolsonaro ne s’est pas privé de le marteler sans prendre des gants : « Maintenant ça suffit, on ne peut plus continuer à accepter l’attitude de certains individus qui agissent de manière aussi personnelle. Nous, l’Exécutif, nous n’allons pas obéir aux injonctions du Tribunal suprême qui n’a qu’à respecter la séparation des pouvoirs. Tout conduit vers la crise. »

Pas de destitution en vue.

À l’heure où j’écris, c’est un match nul. Une impasse qui va sans doute nourrir pas mal de débats juridiques. Mais elle ne va certainement pas déclencher des initiatives susceptibles de mettre en danger l’assise de Jair Bolsonaro comme cela a été le cas pour Dilma Rousseff contre qui fut lancée une procédure de destitution qui a abouti. Les fautes que l’on reproche à Bolsonaro — tentative d’intervention dans les enquêtes de la Police fédérale, collaboration avec une entreprise de déstabilisation via la diffusion publique de fausses informations — sont certes autrement plus graves que les accusations d’embellissement des comptes publics portées à l’époque contre Dilma Rousseff — l’ancienne Présidente n’a jamais été mise en cause directement dans les procès pour corruption de l’affaire Petrobras — mais elles resteront vraisemblablement sans lendemain.

L’ambiance n’est en effet pas à une nouvelle destitution du chef de l’État au Brésil. Et particulièrement pas de celui-ci. Il a bien 43 % de l’opinion publique contre lui, affirme un récent sondage, mais 33 % des personnes interrogées lui sont aveuglément fidèles. Les 24 % restants sont bien trop indécis pour faire la différence. Jair Bolsonaro, en habile populiste, continue à jouer la partition moi et le peuple contre les institutions, ces institutions honnies de la nouvelle République, qui ont permis à Lula et au PT d’installer la corruption au plus haut niveau de l’État. À l’inverse du mandataire actuel qui se vante de garder les mains propres.

Vie parlementaire en catatonie.

C’est vrai qu’on peut reprocher à Jair Bolosnaro beaucoup de choses, mais pas le soupçonner de manigancer avec l’argent de la République. Pas lui. Son autre fils Flavio, oui, peut-être. Il aurait financé son élection au Sénat avec de l’argent public détourné. Mais ça reste à prouver malgré les forts soupçons. Ce sera difficile, la Police fédérale de Rio de Janeiro qui, elle aussi, vient de changer de chef à la demande du Président du pays, a décidé d’abandonner l’enquête.

Jair Bolsonaro ne risque pas grand-chose non plus dans l’arène parlementaire. À l’Assemblée nationale et au Sénat, l’ambiance n’est également pas au lancement d’une procédure d’impeachment. Il n’y a pas de majorité pour cela. Et même si c’est ce que réclame l’opposition de gauche, elle reste bien trop divisée pour faire front commun sur cette idée.

Tout comme avant.

Ainsi, Jair Bolsonaro tangue sous les coups, mais il reste en selle. Et il n’est pas disposé à abandonner ses attaques contre la distorsion en marche de sa conception de la démocratie ni ses appels à l’armée pour y mettre fin. L’armée qui, elle, ne cesse de répéter que, non, on n’est plus en 1964, elle ne va pas entrer dans cette dynamique-là. Les institutions de la République plient également, mais elles ne rompent pas. Il semble bien que les choses vont en rester là vraisemblablement jusqu’en 2022, date des prochaines présidentielles. Il y a un an, je n’en étais pas aussi certain. Le Brésil m’étonnera toujours…