Et de deux ! Deux ministres de la Santé débarqués en un mois par Jair Bolsonaro, alors que le nombre de morts du coronavirus atteint 15 000, que 218 000 personnes ont été détectées positives et que l’épidémie ne cesse de progresser. Après les USA, la Russie et le Royaume-Uni, le Brésil est désormais le pays du monde le plus affecté par le Covid-19.

 Nelson Teich, Teich le Bref, comme persifle Leonardo Sakamoto éditorialiste du site UOL, est tombé pour les mêmes raisons que son prédécesseur Luiz Henrique Mandetta : son refus de se soumettre au diktat du président d’administrer à tout va l’hydroxichloroquine, ceci alors que la plupart des études internationales mettent en garde contre l’usage de ce médicament antipaludéen contre le virus Covid-19. Peu de résultats probants et risques importants d’effets secondaires.

Nelson Teich, bien que moins pugnace son prédécesseur Luiz Henrique Mandetta, est lui aussi médecin. Il ne lui est guère possible de nager à contre-courant des recommandations de la Faculté sans état d’âme. C’est exactement ce qui irrite Jair Bolsonaro, lequel conclame à répétition que c’est lui qui commande, pas ses ministres.

Un général au ministère…

Le problème, maintenant, écrit Ricardo Kotscho, un autre éditorialiste du même site UOL, « ce n’est pas qui s’en va, mais quel est le fou qui va accepter l’invitation à devenir le prochain ministre de la Santé de ce président hystérique qui se proclame désormais médecin en chef. Je n’arrive pas à imaginer qu’un praticien sérieux et compétent, et j’en connais beaucoup, puisse adhérer à ce cirque des horreurs au milieu de cette pandémie qui a déjà tué 15 000 personnes. » En attendant ce nouvel homme-orchestre, Jair Bolsonaro a désigné un général, non-médecin, mais spécialiste de la logistique pour assurer l’intérim. Histoire, peut-être, d’organiser la fameuse distribution généralisée de la chloroquine qu’il appelle de ses vœux.

« Le gouvernement du Dr Bolsonaro agonise, » poursuit Ricardo Kotscho, « le Brésil et ses 210 millions d’habitants entrent aux urgences. Le Dr. Bolsonaro, obsédé qu’il est de tout commander, surtout ce qu’il ne connaît pas, n’a pas encore compris qu’il ne sert à rien de rouvrir les magasins et les usines, tout simplement parce qu’il n’y a pas de demande, le peuple n’a plus d’argent. »

La double urgence, sanitaire et économique

L’urgence sanitaire se double en effet d’une catastrophe économique qui met déjà le pays à genoux. Le PIB devrait reculer de 5,3 % en 2020, selon le FMI, la plus grave récession depuis 1962. Et les louvoiements politiques des autorités ont déjà provoqué une crise sociale de grande ampleur. États et pouvoir central se déchirent sur les mesures d’endiguement prendre ou ne pas prendre pour juguler la progression de la maladie. Résultat, même là où la pandémie frappe le plus fort, dans les grandes métropoles de Sao Paulo, Rio de Janeiro ou Manaus, le confinement n’est respecté que par moins de la moitié des habitants. Largement insuffisant pour être efficace.

C’est bien sûr dans les favelas qu’on ignore le plus la distanciation sociale, à la fois parce que le discours anti-confinement de Bolsonaro porte, relayé qu’il est par les églises évangéliques très implantées dans ces quartiers, mais aussi parce que la promiscuité est incontournable dans les logements exigus et les rues étroites de ces périphéries. S’y ajoute le fait que la plupart des habitants vivent du travail informel. Comme tous les autonomes du reste du monde, ils n’ont plus de revenu et la faim les guette.

Le règne de la débrouille

Les pouvoirs publics étant aux abonnés absents, la population se débrouille seule, à coup de solidarités répétées. « Nous devons avoir nos propres politiques publiques et créer ainsi des alternatives, car le gouvernement est absent », explique Gilson Rodrigues, un responsable de Paraisopolis, deuxième plus grand bidonville de Sao Paulo. Distribution de nourriture, désinfection des rues, fabrication de masques, explications sur la gravité de la maladie : face aux carences de l’État, des habitants de favelas brésiliennes se retroussent les manches pour tenter de freiner la propagation du nouveau coronavirus.

Cependant, pour beaucoup d’habitants, le Covid-19 est encore « une maladie de riches, de ceux qui voyagent à l’étranger », souligne Gilson Rodrigues. « C’est pourquoi il est très difficile de faire rester les gens chez eux. Personne, ou presque, ne porte de masque à Paraisopolis, la circulation est permanente et de nombreux magasins, même non essentiels, sont ouverts. »

La situation n’est pas différente à Rio de Janeiro où un homme est mort du coronavirus début mai chez lui, sur les hauts d’une des collines du Complexo do Alemao, faute d’assistance médicale. Il est décédé un jour férié, la permanence médicale publique de la clinique de la famille était fermée. Et l’ambulance ne pouvait pas atteindre la maison du malade, elle ne passait pas dans les rues trop étroites de la favela. À cela s’ajoute le contrôle territorial exercé par les factions criminelles, qui s’est renforcé depuis le début de la pandémie et incite les services de santé d’urgence à ne pas pénétrer dans ces quartiers par mesure de sécurité.

La maladie tue, c’est un peu nouveau, la police aussi, mais ce n’est pas neuf

Les trafiquants, ce sont eux désormais qui imposent le respect des mesures sanitaires aux habitants. Souvent même à travers l’instauration du couvre-feu. L’ancien ministre de la Santé Luiz Henrique Mandetta avait d’ailleurs suggéré de dialoguer avec eux, « des hommes comme les autres même si ce sont des délinquants », afin de coordonner les mesures sanitaires. Leur parole est en effet plus respectée que celle des autorités dans les favelas. Il a été démis avant de pouvoir concrétiser.

La police, par contre, n’a pas interrompu ses incursions, souvent stériles, contre les gangs de trafiquants. L’Observatoire de la Sécurité, une ONG citoyenne, dénonce ainsi une opération des forces de l’ordre au Complexo do Alemao, qui s’est déroulée le vendredi 15 mai, et a fait 12 morts. « Cette pratique de la confrontation armée mène à l’échec, » déplore l’Observatoire, « la police tue, mais les groupes armés locaux ne s’affaiblissent pas. Au milieu de cette pandémie, l’État devrait concentrer ses efforts à sauver des vies, et non à mener des opérations de sécurité qui multiplie les morts ». À Rio de Janeiro, un quart de la population est concernée par cette situation, soit 1,5 million d’habitants.

Une crise multipliée par quatre

Au-delà du drame sanitaire, dont on est encore loin de mesurer l’ampleur — le pic de la pandémie n’est pas attendu avant mi-juin —, le Covid-19 révèle toutes les fragilités du Brésil, écrit Laurent Vidal dans The Conversation. « Sur le plan institutionnel, un coup de force des militaires n’est pas à exclure face aux graves errements d’un Président qui n’a jamais caché ses sympathies pour la période de la dictature (1964-1985). Sur le plan politique, une alternative démocratique en cas d’impeachment a du mal à se structurer, après plusieurs années où les discours de haine, propagés par bien des partis de droite et d’extrême-droite, ont souvent tenu lieu de programme politique. Sur le plan civique enfin, où l’autorité de la parole publique montre aujourd’hui ses limites face à celle des milices et autres narcotrafiquants, sans oublier des églises néo-pentecôtistes. Il est bien difficile dans l’opacité de ce moment présent d’envisager un quelconque avenir à ce pays — continent. »

La conclusion, c’est que le Brésil doit désormais affronter une quadruple crise entremêlée, sanitaire, sociale, économique et politico-institutionnelle. Devant ces défis, Bolsonaro ne semble pas de taille. Excusez l’expression, mais il semble patiner dans la semoule. Et ceux qui l’entourent paraissent incapables de l’aider à se désembourber.

Ce dimanche 17 mai, pour la 34ème fois depuis la mise en place des mesures de confinement au Brésil, Jair Bolsonaro, accompagné d’une partie de ses ministres, s pris un bain de foule au milieu de ses partisans sans respecter le moindre geste barrière : https://youtu.be/GFo4Uievz6s

Pour ceux qui voudraient approfondir cette réflexion, voici l’analyse très pertinente d’Antonio Pele, professeur à l’Université catholique de Rio de Janeiro et à l’Université Paris-Nanterre, « fascisme moléculaire et nécropolitique », parue sur le site The Conversation, édition en langue française : https://theconversation.com/bresil-fascisme-moleculaire-et-necropolitique-128480

Et encore ce lien sur RT France qui m’a interviewé hier soir dimanche 17 mai sur la situation au Brésil: https://youtu.be/nFp8VcntBZ8