Bonjour et bonne année !

D’abord, une bonne nouvelle : les Brésiliens font confiance à la démocratie. Un sondage réalisé par Datafolha, début décembre 2019, révèle que 61 % d’entre eux estiment que la démocratie est meilleure que toute autre forme de gouvernement. Pour 49 % des personnes interrogées, le risque d’une nouvelle dictature au Brésil est pratiquement nul — ils étaient 42 % à défendre ce point de vue en octobre 2018 lors du premier tour de l’élection présidentielle — et seuls 12 % appellent toujours aujourd’hui de leurs vœux la mise en place d’un régime autoritaire.

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Des données encourageantes alors que Jair Bolsonaro martèle dans ses tweets que la dictature militaire qui a régné sur le pays entre 1964 et 1985 n’en était pas une : « Où avez-vous déjà vu une dictature qui remet le pouvoir à l’opposition pacifiquement ? Seulement au Brésil. Donc, il n’y a pas eu dictature », déclarait-il e mars dernier lorsqu’il a ordonné que les 55 ans du coup d’État de 1964 soient dignement commémorés. À rebours de l’opinion générale, depuis 2014, le pourcentage de ceux qui considèrent que les militaires au pouvoir ont laissé un héritage négatif ne cesse d’augmenter : ils étaient 46 % cette année-là, 51 % en 2018 et 59 % maintenant.

L’économie va mieux, mais…

Autre bonne nouvelle, l’économie reprend un peu de couleur après 3 années d’une récession lourde qui a laissé des traces profondes pour l’emploi et les politiques sociales. Le 19 décembre, la Banque centrale élevait ses prévisions de croissance pour l’année 2020 de 1,8 % à 2,2 %. Les économistes du marché financier sont encore plus optimistes : croissance vraisemblable en 2019, 1,16 % au lieu de 1,12 % (on attend les chiffres définitifs en mars), prévisions pour 2020, 2,28 %. Sans doute l’effet d’annonce de la réforme des retraites votée par le parlement en octobre dernier (mais qu’il faut encore mettre en pratique) et de la signature de l’accord de libre-échange Mercosur-Union européenne (qui n’est pas encore entériné par toutes les parties et de loin !)

Mais il faut nuancer : « pour la première fois en 40 ans, le Brésil exporte plus de produits de base que de produits industrialisés » titre le site d’information G1 de Globo. Selon le ministère de l’Économie, la vente à l’étranger des produits industrialisés a reculé de 10 % en 2018, cinq fois plus que le repli des denrées agricoles de base (2 %). Plus, si l’on regarde les choses sur la durée, ces produits non transformés, qui représentaient 43 % des exportations en 1980 s’étaient réduits à 30 % de la corbeille en 2004 pour atteindre 53 % en 2018 (derniers chiffres connus).

Le Brésil et ses démons économiques

Le Brésil paraît donc sortir de la récession, mais il renoue avec ses démons historiques : exporter sans transformer et tabler sur un marché intérieur potentiel. De cette façon, le pays se vend pieds et poings liés à la conjoncture internationale et au cours mondial des commodities qui continuent à dicter la règle pour ce qui est des performances économiques du Brésil. Un boulet que je relevais déjà en 2014 dans mon livre L’Invention du Brésil[1]:

« La nature des exportations brésiliennes a peu évolué au cours de ces 40 dernières années. En 1969, le café représentait 48 % du total, aujourd’hui, cinq items assurent plus de 30 % des ventes extérieures, la viande de bœuf et de poulet, le soja, le minerai de fer les oranges et les produits de la canne, sucre et éthanol. (…) Le Brésil a perdu l’occasion d’utiliser la période du boum des matières premières pour attaquer les problèmes historiques de sa croissance, maintenant que le marché des commodities faiblit à cause de la crise mondiale, le Brésil va souffrir. »

Ces prédictions formulées par Ruchir Sharma de la banque Morgan Stanley dans la revue Foreign Affairs en 2014 s’appliquent très exactement à ce début d’année 2020. Et ni le président Jair Bolsonaro, ni son ministre de l’Économie Paulo Guedes ne font mine de se préoccuper particulièrement de cet état de fait. Les potentialités de croissance du Brésil pour 2020 sont donc fragiles et leurs effets sur le redressement de l’emploi et les politiques sociales sont loin d’être calculables.

Un agenda politique divergent

Pour ce qui est de l’agenda politique 2020, les écarts de priorité entre le pouvoir exécutif et le législatif qui ont marqué 2019 vont continuer. Certains des alliés fidèles de Jair Bolsonaro, notamment des députés évangélistes, parient que ce qu’ils appellent l’agenda des coutumes, cher aux tweets du président. Parmi les sujets les plus cités, la révision du statut de la famille qui veut restreindre la définition du noyau familial au seul couple homme-femme, l’école sans partis destinée à interdire aux professeurs l’expression d’opinions idéologiques dans l’enseignement, la lutte contre l’idéologie du genre et l’abaissement de la majorité pénale.

Mais aux dires des présidents de la Chambre basse, Rodrigo Maia, et du Sénat, Davi Alcolumbre, aucune de ces thématiques n’est prioritaire pour le parlement qui va se pencher d’abord sur l’agenda économique, social et environnemental : l’autonomie de la Banque centrale, la révision du statut des fonctionnaires — pour limiter la progression salariale et abolir l’emploi à vie —, la réforme des impôts — simplification sans changement de la charge fiscale —, la révision de la Bourse famille — l’inclure dans la Constitution pour limiter les risques de sa manipulation politique — et l’altération des licences environnementales.

La bataille pour l’environnement

Cette dernière question est l’une des plus polémiques, après les incendies du mois d’août 2019, car elle veut supprimer les demandes d’autorisation de déboisement pour ce qui est des activités rurales et les assouplir dans le cas de construction de routes et autres chantiers d’infrastructure. Mais surtout, elle veut retirer aux organismes qui représentent les minorités indigènes et afrodescendantes, la FUNAI et la Fondation Palmarès, leur droit de véto actuel sur les demandes d’autorisation dans le domaine environnemental. De belles empoignades en perspectives au Congrès et, sans doute, l’exacerbation, une fois de plus, des tensions entre Jair Bolsonaro et les députés du parlement.

Les élections municipales en ligne de mire

L’année 2020 paraît donc un peu moins imprévisible que ce qu’on imaginait il y a un an pour 2019, mais les incertitudes politiques demeurent. Car 2020, c’est aussi l’année des élections municipales. Même s’il s’agit d’un scrutin local, ce mi-mandat à la brésilienne est un test politique important où vont se mesurer indirectement les futurs candidats aux élections présidentielles de 2022. Jair Bolsonaro a déjà annoncé qu’il briguerait un second mandat. Il est crédité aujourd’hui de 22 % des intentions de vote, précédé largement par son ministre de la Justice Sergio Moro, 33 %, lequel représente toujours, pour beaucoup de Brésiliens, le héros qui combat la corruption politique. Ses déboires avec le site The Intercept Brasil à propos des libertés qu’il a prises avec les procédures judiciaires à propos notamment de la condamnation de Lula ne paraissent pas avoir affecté son aura.

Quant à Lula, justement, très silencieux publiquement depuis sa libération fin novembre, il recueillerait 30 % des intentions de vote, derrière Sergio Moro, mais largement devant Jair Bolsonaro si sa candidature était autorisée. Ce qui n’est pas le cas actuellement étant donné son statut de recourant d’une condamnation, en liberté provisoire. Les fiefs électoraux de Lula sont toujours les mêmes, son réduit du Nord-Est et la banlieue industrielle de São Paulo. Pour le moment, il ne semble pas avoir regagné les faveurs de la classe moyenne qui a lâché le Parti des Travailleurs après l’éclatement du scandale de corruption Lava-jato. Elle continue à se chercher, entre soutien résigné au président Bolsonaro et attente d’une alternative qui tarde à se manifester.

Mais on le sait, le Brésil est imprévisible, 2020 commence donc sous ces auspices, mais pourrait se terminer tout autrement…

[1] « L’Invention du Brésil, de crises en crises un pays qui s’affirme », l’Harmattan 2014