6,3 millions d’hectares déjà consumés par le feu en Australie, 25 morts et 480 millions d’animaux anéantis jusqu’à aujourd’hui, et seulement 125 000 hectares brûlés en Amazonie en 2019. Il ne s’agit pas de minimiser la catastrophe qui est en cours en Australie, pourtant, les incendies qui ont eu lieu au Brésil en juillet et août de l’an dernier sont beaucoup plus dommageables que ceux qui blessent aujourd’hui ce pays. C’est un paradoxe, mais les scientifiques sont unanimes : les effets sur la biodiversité, les conséquences pour la planète et la difficulté de récupération de la forêt sont bien plus graves en Amazonie que dans le bush australien.

« Nous sommes en train de comparer un écosystème dépendant du feu, avec un autre, sensible au feu. L’Australie est dominée par un type de végétation, forêts et savane, qui a besoin du feu pour repousser. En Amazonie, l’écosystème est vulnérable au feu. Des études montrent que 40 % des arbres ne repoussent pas après un incendie, même de proportion modérée. L’impact sur la biodiversité est énorme, » affirme Ane Alencar, directrice de l’Ipam, l’Institut de Recherche de l’Amazonie. Et son collègue Carlos Nobre de l’Institut d’Études avancées de l’université fédérale de São Paulo de compléter : « deux hectares de forêt amazonienne contiennent plus d’espèces différentes que toute l’Europe. »

Végétation sèche contre forêt humide

En Australie, la végétation est sèche, elle s’enflamme à la moindre étincelle, provoquée par l’homme ou de façon naturelle. C’est la combinaison des fortes chaleurs et d’une sécheresse prolongée de trois années consécutives qui ont abouti à la catastrophe actuelle. Sans doute aggravée par un certain laxisme des autorités, c’est en tout cas ce dont est accusé désormais le Premier ministre libéral et évangéliste Scott Morrison, qui s’affiche un climatosceptique affirmé. « La réduction des feux de contrôle allumés pour brûler le matériel combustible afin d’éviter l’extension des incendies a été en partie la cause de l’ampleur des incendies », estime Ane Alencar. Et d’ajouter que malgré l’ampleur des dégâts, le biotope australien se récupérera vite, car la végétation est adaptée au feu et les troncs sont de grande taille.

Contrairement à l’Amazonie qui est un environnement de forêt tropicale humide, absolument pas armé pour faire face aux incendies. Ces derniers ne sont jamais d’origine naturelle, mais toujours allumés par les hommes pour déboiser. Aussi paradoxal que cela paraisse, les conséquences de ces incendies intentionnels, moins spectaculaires, sont beaucoup plus graves pour la biodiversité et le climat qu’en Australie. Dans les études qu’il a menées suite aux incendies du mois d’août, Carlos Nobre a mis à jour les indices d’un processus de savanisation qui aurait débuté dans plus de la moitié de la forêt tropicale du Brésil. Si cette tendance se confirme, l’Amazonie pourrait bientôt cesser d’être une forêt humide pour ressembler au biotope semi-aride du Cerrado qui entoure Brasilia.

Le risque d’une perte de contrôle

Ce phénomène pourrait même s’emballer, selon plusieurs spécialistes : la dévastation de l’Amazonie aurait également un impact sur les glaciers des Andes qui fondent ainsi plus vite, modifiant le régime des pluies. Au Brésil, la saison sèche s’est allongée de 60 % ces dernières années, accélérant la mort des arbres en Amazonie. Au final donc, même si les fumées des incendies en Australie ont obscurci le ciel de la Nouvelle-Zélande, à 2000 km de l’île-continent en feu, les effets des foyers, désormais éteints, qui ont ravagé l’Amazonie en août dernier seront plus tenaces : perte de biodiversité plus dommageable que la mort des millions d’animaux australiens, plus grande émission de CO2 par hectare, plus grande difficulté de récupération du biotope, conséquences plus importantes sur le régime des pluies, au Brésil, au Paraguay et en Argentine, avec des conséquences planétaires sur le réchauffement climatique qui ne seront pas négligeables.

Il est donc urgent de rester vigilants afin que, une fois les feux d’Australie éteints, ceux de l’Amazonie brésilienne ne se rallument pas.

Et encore en complément, cette information parue le 11 janvier dans le quotidien Le Temps:

Les in­cen­dies risquent de dou­bler en Ama­zo­nie

Le Temps, Suisse 11 janv. 2020 18 MA­RIE MAU­RISSE @Ma­rieMau­risse
Une étude pa­rue dans «Science Ad­vances» pré­voit que la fo­rêt brû­le­ra deux fois plus d’ici à 2050 sous l’ef­fet du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Lut­ter contre la dé­fo­res­ta­tion est es­sen­tiel, alertent les cher­cheurs
On a cou­tume de dire que l’Ama­zo­nie est le pou­mon de la pla­nète. Dans quelques dé­cen­nies, cette ex­pres­sion pour­rait bien n’être qu’un beau sou­ve­nir. «Les feux de fo­rêt, exa­cer­bés par les évé­ne­ments cli­ma­tiques ex­trêmes et l’uti­li­sa­tion des terres, pour­raient faire pas­ser l’Ama­zo­nie d’un puits de car­bone à une source de car­bone», écrit Pau­lo Bran­do, cher­cheur à l’Uni­ver­si­té de Ca­li­for­nie, avec ses col­lègues amé­ri­cains et bré­si­liens.
Leur étude, qui vient de pa­raître dans le jour­nal Science Ad­vances, se concentre sur l’Ama­zo­nie du sud, une ré­gion par­ti­cu­liè­re­ment chaude et sèche, qui re­pré­sente 61% de l’Ama­zo­nie bré­si­lienne. Pour en pré­voir l’évo­lu­tion, les cher­cheurs ont mis au point une mo­dé­li­sa­tion entre 2000 et 2050, qui prend en compte les émis­sions de gaz à ef­fet de serre, mais aus­si la dé­fo­res­ta­tion, qui
exa­cerbe les dé­parts de feu.
In­cen­dies, dé­fo­res­ta­tion, un cercle vi­cieux
Les ré­sul­tats sont in­quié­tants: d’ici à 2050, les in­cen­dies vont s’in­ten­si­fier et dou­bler la sur­face brû­lée, qui cou­vri­rait alors 16% de l’Ama­zo­nie du sud. L’aug­men­ta­tion des tem­pé­ra­tures pro­vo­que­ra en ef­fet plus d’in­cen­dies, qui as­sèchent le sol et mul­ti­plient les émis­sions de CO2… Un cercle vi­cieux qui tou­che­ra en prio­ri­té la fo­rêt pri­maire.
Evi­ter la dé­fo­res­ta­tion pour­rait di­mi­nuer de moi­tié ces émis­sions, pré­viennent les cher­cheurs. «C’est un ar­ticle im­por­tant, car les in­cen­dies ne sont pas sou­vent pris en compte dans la mo­dé­li­sa­tion du cli­mat, es­time Edouard Da­vin, cher­cheur à l’Ecole po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Zu­rich. Ils com­parent deux sce­na­rii cli­ma­tiques et montrent que si nous ne res­pec­tons pas les Ac­cords de Pa­ris, les in­cen­dies et les émis­sions de CO2 en Ama­zo­nie ex­plo­se­ront vé­ri­ta­ble­ment à par­tir de la deuxième moi­tié du XXIe siècle.»