Après trois jours d’incarcération des brigadistes du feu d’Alter do Chão, le juge instructeur qui avait d’abord prononcé le maintien de leur garde à vue est revenu sur sa décision. Les quatre militants de la brigade de lutte contre les incendies d’Alter do Chão sont sorti de prison sous les vivats de la foule, mais la tête rasée, comme s’ils avaient déjà été désignés coupables ! L’enquête se poursuit, mais elle s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu de conflits régionaux autour de violations de la réserve forestière du Rio Tapajós.

Un article de la BBC Brasil, publié par le site UOL aujourd’hui 29 novembre, met en relief l’historique des faits qui ont conduit à cette situation. On y apprend notamment que le responsable de l’enquête, José Humberto Mello Junior, est dessaisi du dossier sur ordre du gouverneur du Pará Helder Barbalho après que le ministère public fédéral de Santarém ait conclu n’avoir relevé aucun indice permettant d’impliquer les quatre prévenus dans les incendies de septembre.

On y apprend aussi qu’en 1997, sur fond d’occupation illégale des terres et d’extraction illégales de bois précieux au sein de la forêt protégée du Tapajós, une action-choc de Greenpeace mettait en cause notamment le propriétaire de l’entreprise de bois Maderize dont le propriétaire était alors… Alexandre Rizzi, le juge en charge de l’enquête actuelle contre les brigadistes d’Alter do Chão. Cette entreprise n’existe plus aujourd’hui et le juge a refusé de confirmer au journaliste de la BBC Brasil s’il avait effectivement été propriétaire de Maderize ou si cette entreprise appartenait à un homonyme, membre ou non de sa famille !

Je vous livre en annexe une traduction rapide de ce dossier de la BBC Brasil ainsi que le lien sur le texte original en portugais:

https://noticias.uol.com.br/ultimas-noticias/bbc/2019/11/28/de-soja-a-briga-pelo-turismo-tensao-envolvendo-ongs-ja-dura-decadas-em-alter-do-chao.htm

Bonne lecture Jean-Jacques Fontaine – visionbresil@gmail.com

 

 

www.trust-j.org/10502

 

Du soja à la lutte pour le tourisme, la tension entre les ONG dure depuis des décennies à Alter do Chão.

Jeudi après-midi 28 novembre, les tribunaux ont ordonné la libération des quatre militants, membres de la Brigade d’Alter do Chão, un groupe qui aide à combattre les incendies de forêt dans la région, accusés d’avoir mis le feu à une aire protégée dans le Pará. La ville d’Alter do Chão, à Santarém (PA), qui a connu ces dernières années un vif conflit sur le modèle touristique de la région, est au centre de la controverse, explique Maurício Torres, ancien résident d’Alter do Chão et professeur à l’Université fédérale du Pará (Ufpa), à Belém.

Selon ce spécialiste en sciences sociales, des familles puissantes et des hommes d’affaires locaux prônent la construction de grands hôtels et centres de villégiature sur les rives de la rivière Tapajós, connue pour ses eaux limpides et ses plages de sable blanc. Les mouvements sociaux et les ONG environnementales — comme ceux liés au groupe qui a été arrêté — prônent, eux, un tourisme de moindre impact qui préserve les caractéristiques de la région et empêche l’expulsion des communautés traditionnelles. Cet affrontement est la toile de fond qui explique l’emprisonnement de quatre environnementalistes, estime Maurício Torres.

En cause, la spéculation immobilière

« La logique des conflits à Alter do Chão est différente de celle observée dans de nombreuses autres régions de l’Amazonie. Ce sont les conflits d’une ville en pleine expansion. Il y a des communautés dans cette région qui subissent des pressions pour partir, mais celles qui avancent ne sont pas des compagnies forestières ou des fermes, c’est de la spéculation immobilière, très axée sur le tourisme ».

En 2017, les deux groupes sont entrés en choc lorsque la municipalité de Santarém a proposé des modifications dans le plan directeur de la ville. Parmi ces changements, permettre la construction de bâtiments de six étages à Alter do Chão et d’un port sur le lac Maicá. Les mouvements sociaux, des universitaires et des autochtones ont réagi violemment et ces propositions ont été bloquées. « Cela a profondément irrité le groupe d’hommes d’affaires qui défendaient les changements », a confié à la BBC News Brasil un fonctionnaire d’une agence fédérale ayant participé aux tractations, qui a demandé à rester anonyme par crainte de représailles. Selon lui, l’emprisonnement des écologistes est vu par ce groupe comme une sorte de « revanche ».

L’essor du tourisme

Environ 6 000 personnes vivent à Alter do Chão, une ville à l’architecture coloniale située à 38 km de la zone urbaine de Santarém. En 2009, le journal britannique The Guardian a élu les plages de la station balnéaire comme les plus belles du Brésil. D’après le Secrétaire du Tourisme de Santarém, environ 190 000 touristes sont venus visiter Alter do Chão en 2018. Cet essor du tourisme a fait des zones autour de la ville la cible d’un fort intérêt immobilier. C’est notamment le cas des terres de la zone de réserve environnementale où il y a eu l’un des incendies de septembre.

Selon la police civile du Pará, qui a arrêté les brigadiers, ils sont soupçonnés d’avoir provoqué l’incendie pour justifier le transfert de ressources financières provenant de l’aide internationale à leur unité. L’un des écologistes arrêtés est un membre de la direction de l’ONG Saúde e Alegria, qui est active à Santarém depuis 30 ans et a été la cible d’une perquisition et de saisie. Les autres prisonniers font partie de la Brigade, un groupe de volontaires formé en 2018 pour aider à combattre les incendies. Ils travaillent en partenariat avec le Service des incendies. Leurs avocats affirment que ces arrestations sont « un acte politique pour tenter de démoraliser les ONG qui opèrent en Amazonie. »

Des interpellation s sans fondement?

Jeudi, le gouverneur du Pará, Helder Barbalho (MDB), a finalement annoncé la substitution du délégué chargé de l’affaire, questionnant la légitimité de l’opération de police menée trois jours plus tôt. Helder Barbalho a déclaré que le délégué Waldir Freire, directeur de l’unité de police chargée des crimes environnementaux, assumerait désormais la direction de l’enquête. Plus d’une centaine d’entités ont signé un manifeste de défense du Projet Saúde e Alegria, dont la Commission Justice et Paix de l’Archidiocèse de Belém et plusieurs syndicats de travailleurs ruraux.

Dans une note publiée mercredi dernier, le Ministère public fédéral (MPF), qui enquête dans la région depuis 2015, indique que « le harcèlement des grileiros, l’occupation désordonnée et la spéculation immobilière sont les causes de la dégradation environnementale à Alter do Chão. » « Parce qu’elle est l’une des stations balnéaires les plus célèbres du pays, la région est l’objet de la convoitise des industries touristiques et immobilières et subit la pression des envahisseurs des terres publiques, » déclare-t-il.

Cargill, le soja, le commerce clandestin du bois…

Les tensions qui mobilisent les écologistes à Santarém se sont intensifiées il y a une vingtaine d’années, lorsque le soja a commencé à être planté à grande échelle dans la région. En 1999, Cargill, une multinationale qui exporte des produits agricoles, a remporté l’appel d’offres pour la construction d’un port destiné au transport des céréales dans la municipalité. La région est considérée comme une route alternative pour l’exportation de la production agricole du Nord et de l’Ouest du pays, qui dépendait auparavant uniquement de longs trajets terrestres vers les ports du Sud et du Sud-Est. L’un des principaux conflits entre les écologistes et les membres de l’élite économique de la municipalité remonte à cette époque.

En 1997 déjà, des militants étrangers de Greenpeace ont été expulsés du pays après avoir envahi un navire chargé de bois dans le port de Santarém pour protester contre l’exploitation illégale des forêts. À l’époque, la police fédérale avait déclaré que le groupe avait pénétré dans la zone des opérations portuaires, ce qui est interdit par la loi. Un journaliste de la Folha de S.Paulo, qui a couvert l’opération avait alors interviewé deux entreprises forestières qui accompagnaient l’expédition de la cargaison au moment de l’intervention de Greenpeace. L’une des personnes interrogées a été identifiée comme étant Alexandre Rizzi, du même nom que le juge qui a ordonné l’arrestation des environnementalistes à Santarém cette semaine.

… et un juge au passé (peut-être) trouble

Identifié comme le propriétaire de la scierie Maderize, Alexandre Rizzi avait déclaré à la Folha de S.Paulo : « tout ce bois est rigoureusement inspecté par le service fédéral des impôts, cette démonstration est ridicule. » L’entreprise Maderize a aujourd’hui cessé ses activités et il n’existe plus trace d’elle sur Internet. Mercredi, BBC News Brasil a interrogé le bureau du juge Alexandre Rizzi pour savoir s’il avait des liens de parenté avec l’homme d’affaires cité dans le rapport de 1997. Les questions ont été réitérées dans différents appels et courriels envoyés jeudi. Un conseiller du juge a expliqué qu’il avait transmis la demande au magistrat, lequel n’a pas voulu y répondre.

João Fellet — @joaofellet — Da BBC News Brasil em São Paulo.