Une hallucinante accusation contre une ONG en Amazonie ; paroles de veuve : Monica Benicio, la compagne de Marielle Franco assassinée en mars 2018

Hier 26 novembre, la police brésilienne de l’État du Pará a arrêté quatre membres de la brigade volontaire de lutte contre les incendies d’Alter do Chão dans l’ouest de l’État du Pará. Parmi eux, un salarié de l’ONG Saúde e Alegria basée à Santarém. Yves Magat et moi-même avons longtemps travaillé avec cette ONG dans le cadre de nos cours de journalisme de l’association ONG Jequitibá. Saúde e Alegria est une des ONG les plus reconnues dans les domaines de la santé, l’environnement et la communication dans cette région d’Amazonie. Au cours de quatre années durant lesquelles nous avons collaboré avec cette association pour développer un programme d’appui aux radios communautaires de cinq villages riverains du Rio Tapajós, nous avons pu constater le sérieux du travail de cette ONG, l’honnêteté de leurs activités et la transparence de leurs comptes.

Notre action auprès de Saúde e Alegria était financée par la Ville de Genève, la Commune de Cartigny (GE), l’ambassade de Suisse à Brasilia et la Fondation de Famille Sandoz. Aucune de ces institutions n’a jamais émis le moindre doute ou la plus petite critique concernant l’utilisation des fonds octroyés à ce programme. « Soupçonner ses membres d’être responsables des incendies est juste une supercherie d’un gouvernement national et régional qui a perdu les pédales », a réagi aujourd’hui Yves Magat sur Facebook.

Un témoignage irréfutable

Lorsque les incendies faisaient rage, j’avais moi-même appelé par téléphone un des responsables de Saúde e Alegria, Paulo Lima. C’était le 16 septembre. Voici ce qu’il m’avait alors dit : « Nous sommes tous mobilisés, à Saúde e Alegria, pour apporter notre appui au combat contre le feu. Aujourd’hui, il y a plus de monde dans cette lutte, car l’armée et des pompiers d’autres régions de l’État du Pará sont arrivés en renfort. L’incendie n’est cependant pas encore sous contrôle et il risque de durer jusqu’à la fin de l’année, car la région est très sèche. Samedi [14 septembre], un nouveau foyer est apparu dans une zone qui a été envahie illégalement. Les occupants sont des policiers militaires qui veulent créer un fait accompli pour pouvoir s’approprier définitivement les lieux. Ils sont violents et armés. Aujourd’hui lundi, la situation est à nouveau sous contrôle. »

Difficile donc, à la lecture de ce témoignage, d’imaginer que des membres des pompiers volontaires d’Alter do Chão aient pu mettre le feu afin de « vendre des images des incendies à des ONG internationales et récolter ainsi des fonds » comme l’affirme la police. Encore plus difficile de croire que de l’argent, qui aurait transité par le WWF-Brésil ait été déposé sur le compte bancaire de l’ONG Saúde e Alegria pour être ensuite reversé à la brigade de lutte contre le feu d’Alter do Chão !

300 000 R$ fantômes

C’est pourtant bien ce qu’affirme José Humberto de Mello Junior, directeur de la police du Pará qui prétend même détenir des indices, récoltés à travers des écoutes téléphoniques, montrant que le groupe aurait récolté grâce à ce stratagème 300 000 R $ (70 000 CHF/64 000 euros) dont 47 000 par la vente des photos. Quatre personnes sont toujours en garde à vue sans qu’aucune charge n’ait encore été retenue contre eux et le mandat de la perquisition effectuée dans les locaux de l’association Saúde e Alegria ne spécifiait aucun motif précis hormis une « raison générique liée aux besoins de l’enquête. » À l’heure actuelle, ni les personnes en détention préventive ni l’ONG Saúde e Alegria, pas plus que leurs avocats respectifs n’ont accès à l’enquête.

Il faut désormais attendre pour connaître les prochains développements de cette affaire, mais force est de constater qu’elle alimente une campagne d’accusation gratuite contre les ONG au Brésil, campagne qui a été déclenchée au moment des incendies de juillet — août par le propre président Jair Bolsonaro. Le 21 août, il affirmait que des organisations non gouvernementales pouvaient être derrière les incendies dans la région amazonienne dans le but « d’attirer l’attention contre le gouvernement du Brésil ». Sans citer de nom, le chef de l’État promettait que les autorités allaient enquêter sur cette question. Mais, questionné par un journaliste à la suite de cette déclaration, il reconnaissait qu’à cet instant, aucun organisme n’était particulièrement suspecté.

Pression touristique et spéculation foncière

Le 18 septembre, alors que les incendies faisaient encore rage à l’intérieur de l’APA d’Alter do Chão – en français aire de protection environnementale —, le Secrétaire à l’Environnement de Santarém, Vaniâ Portela confirmait que les autorités écartaient une cause naturelle aux départs de feu et suspectaient une action criminelle menée « afin de libérer des terrains au bord du Rio Tapajós à des fins touristiques ». Alter do Chão, à 38 km de l’aéroport de Santarém, est en effet aussi appelée la Caraïbe de l’Amazonie à cause de ses eaux limpides et ses grandes plages de sable sauvages qui ont accueilli 17 000 touristes en 2018, un chiffre qui devrait augmenter de 25 % cette année.

La pression foncière est donc très grande sur les 16 000 hectares de réserve forestière protégée qui bordent le Rio Tapajós, créée en 2003. « Depuis, poursuit Vaniâ Portela, les invasions de terres sont constantes et les constructions sauvages d’équipement touristiques sont légion. » À quoi s’ajoute une autre pression, agricole celle-là, en vue d’étendre les surfaces cultivées en soja, Santarém étant le principal terminal portuaire d’Amazonie pour l’exportation de cette légumineuse.

C’est à la fois contre ces offensives foncières et pour aider les communautés qui pratiquent une agriculture familiale respectueuse de la forêt que se bat Saúde e Alegria. Même si cette ONG est toujours en recherche d’argent pour financer ses activités, on la voit mal, ou un de ses membres, allumer un feu pour récolter des fonds de l’aide internationale.