Ils étaient nombreux à défiler dans 70 villes du Brésil, ce dimanche 30 juin, en soutien à Sergio Moro, le ministre de la Justice dont le site d’enquête en ligne The Intercept Brasildénonce la partialité lorsqu’il était juge en charge des procès de l’affaire Lava-Jato. Mais tous ne manifestaient pas pour la même chose ! Certains étaient là pour renouveler aussi leur soutien au chef de l’État Jair Bolsonaro, d’autres pour soutenir la justice dans sa croisade anticorruption, mais pas pour défendre le président ni son ministre, et d’autres pour dire que la politique aujourd’hui, se fait autant dans la rue qu’au Parlement.

Une pression publique, mais avec quel effet, s’interroge Vera Magalhaes dans le journal O Estado de Sao Paulo : « Le peuple dans la rue ne remplace pas la négociation politique. Il est clair que les membres du Congrès et les juges du Tribunal suprême ne sont pas imperméables à la revendication populaire, mais l’appel rauque des manifestants n’exonère pas le gouvernement de chercher un accord avec les élus du législatif pour débloquer la paralysie actuelle, ce qu’il s’est avéré incapable de faire depuis 6 mois ».

Bolsonaro cherche en effet à s’appuyer sur ces rassemblements de rue pour soumettre les autres pouvoirs à sa volonté. « C’est oublier un peu vite que les institutions existent, qu’elles fonctionnent et qu’elles ne sont pas à son service », poursuit Vera Magalhaes.

Une équation irrésoluble

Il faut dire que cette équation Sergio Moro – The Intercept Brasil— Bolsonaro, est particulièrement complexe. Par quelque bout qu’on la prenne, il manque un élément pour la résoudre. Cela s’est bien senti dimanche sur l’Avenida Paulista de Sao Paulo. Quatre groupes différents manifestaient séparément. Deux, les plus nombreux, étaient là pour se solidariser sans condition avec le ministre de la Justice Sergio Moro et son président Jair Bolsonaro. Un, soutenait Sergio Moro, mais pas Jair Bolsonaro. Et le dernier manifestait pour appuyer les efforts de la justice dans sa lutte contre la corruption, mais sans exonérer le ministre de la Justice de ses probables dérapages.

C’est la condamnation de l’ex-président Lula, prononcée en 2017 par l’alors juge Sergio Moro, pour acceptation d’avantage dans le cadre de l’affaire dite du Triplex de Guaruja, qui cristallise les affrontements. Cette sentence est en effet emblématique de la lutte contre la corruption politique, mais elle est contestée par une partie de l’opinion publique vu l’absence de preuves concrètes apportées lors du procès. L’ensemble des instructions en cours dans l’affaire Lava Jatorepose sur les dénonciations négociées de ceux qui ont bénéficié de pots-de-vin et cherchent à réduire leur propre condamnation en collaborant avec la justice.

La dénonciation négociée comme arme

Comissão de Constituição,

Ainsi, les peines prononcées par Sergio Moro, lorsqu’il était encore juge à Curitiba, une cinquantaine, reposent toutes sur un faisceau d’indices concordants émanant de ces déclarations de repentis. Mais pas sur des faits matériels. Les instances supérieures, y compris le Tribunal suprême ont avalisé ces condamnations lors des recours successifs déposés par la défense des accusés, prenant donc le parti d’admettre que ces confessions négociées avaient valeur de preuve.

C’est une démarche qui a largement été validée en Italie, lors des procès Mani Pulite, dont Sergio Moro s’est largement inspiré, mais l’opinion publique brésilienne se déchire en suivant la fracture qui oppose partisans et opposants de Bolsonaro, défenseurs et condamnateurs de Lula.

Pas de place pour la nuance…

Difficile dès lors, pour ceux qui ont une opinion plus nuancée de se faire une place dans ce débat. Ceux qui, par exemple, sont critiques vis-à-vis des agissements d’alors du Parti des Travailleurs, mais aussi du discours idéologique émanant des rangs de l’entourage de Bolsonaro sont voués aux jérémiades par ceux qui voient dans le président actuel le rempart contre les risques d’abandon des procès Lava Jato en cours.

Quant à ceux qui défendent cet effort de lutte contre la corruption politique, sans entériner les pratiques de Sergio Moro lorsqu’il était juge, ils sont traités de révisionnistes. Compliqué aussi, pour les politiciens élus au Congrès, qui doivent impérativement se positionner dans ce bras de fer, mais sont sous la menace concrète ou potentielle d’une enquête concernant leurs propres agissements.

… ni pour le compromis

S’ils endossent les accusations de The Intercept Brasil concernant Sergio Moro, ils vont être taxés de fossoyeurs des enquêtes contre la corruption et perdre tout crédit vis-à-vis des électeurs qui les ont désignés, s’ils défendent Sergio Moro contre les accusations de The Intercept Brasil, ils se tirent peut-être une balle dans le pied. Ce qu’on a pu voir dans la manifestation de Sao Paulo dimanche est donc la traduction populaire de divisions politiques qui mélangent choix idéologiques, préservation de sa propre destinée, frustration face au manque d’alternative à l’équipe actuellement au pouvoir et doutes sur la capacité de cette dernière de gouverner pour tous.

Et cette césure dans la rue est également celle qui traverse et bloque toute la classe politique du Brésil en ce moment. Le pays déjà englué dans l’immobilisme alors que les promesses électorales de Jair Bolsonaro tant sur la réforme des retraites que sur la libération du port d’armes restent suspendues n’avait pas vraiment besoin de cet épisode imprévu…

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