« En 100 jours, Bolsonaro n’a pas poussé le gouvernement vers la droite, mais vers le bas », persifle Josias de Souza dans la Folha de Sao Paulo, dimanche 7 avril.« Pourquoi ont-ils tellement peur de libérer Lula maintenant qu’ils ont réussi à empêcher mon élection », écrit l’ex-président Lula, depuis sa prison, dans une lettre ouverte publiée par l’ensemble de la presse dominicale de ce même jour. Et dans l’après-midi, sur l’Avenida Paulista de Sao Paulo, supporters de Bolsonaro et partisans de Lula en sont venus aux mains. Visiblement, le Brésil n’a pas encore retrouvé la paix politique.

Depuis le retour de la démocratie en 1985, jamais un président élu n’a fait un aussi mauvais score que Jair Bolsonaro après 3 mois de règne seulement. Selon le sondage Datafolha publié dimanche 7 avril, seuls 32 % estiment sa gestion bonne, 30 % la jugent catastrophique et le dernier tiers oscille entre l’espoir et l’indifférence. En octobre, il y a 6 mois, Jair Bolsonaro avait été élu avec 66 % des suffrages.

 

 

Les choses vont mal… mais pas si mal !

Visiblement, ce vote — que la plupart des observateurs considèrent comme un vote anti-PT plus qu’un choix pro-Bolsonaro — a fait long feu. Une gestion parfois qualifiée de calamiteuse des affaires publiques, des déclarations fracassantes, mais souvent approximatives voire contradictoires du chef de l’État, des conflits à répétition au sein de son équipe ministérielle et des promesses que l’exécutif n’arrive pas à concrétiser paraissent être la marque de ce début de mandat.

« Je pense que les choses ne vont pas si mal que ça, je ne vais pas perdre mon temps à commenter les sondages de Datafolha ». Droit dans ses bottes, le président répond à ce mauvais score en promettant que ses ministres vont énumérer, à l’occasion des 100 jours, tout ce qu’ils ont déjà réussi à mettre sur pied. À partir d’un agenda qui a été défini lors de l’intronisation de la nouvelle équipe le 1erjanvier. Mais voilà, 35 objectifs devaient être réalisés durant ce laps de temps de trois mois et à ce jour, seules 34 % des mesures annoncées sont atteintes ou en cours de réalisation. Parmi les autres, 20 % ont été pratiquement abandonnés.

Des promesses en l’air

Parmi les promesses restées en panne, la nouvelle politique anti-crime du ministre Sergio Moro, l’ancien juge des procès Lava Jato, et la libéralisation du port d’arme, bloquée au Congrès. Au-delà du remplacement de son directeur, la restructuration de l’entreprise publique de radiotélévision est aussi loin d’être effective. L’indépendance de la Banque centrale n’est pas encore sur pied et la réduction des tarifs douaniers au sein du Mercosur se fait attendre.

Dans l’Éducation, la mise en place de l’école sans partis peine à décoller. Il ne s’agit pas d’une réforme qui devait aboutir durant les trois premiers mois, mais son ministre de tutelle est sur le fil après avoir déclenché un tollé en voulant introduire l’obligation de chanter l’hymne national chaque matin dans toutes les écoles. L’ex-théologien antimarxiste Ricardo Velez, Colombien naturalisé brésilien, après d’autres, pourrait être bientôt éjecté de l’équipe gouvernementale.

Une économie qui continue à patiner

Les choses ne vont pas beaucoup mieux dans le serpent de mer de la réforme des retraites pour laquelle le gouvernement est incapable de composer une majorité parlementaire suffisante pour la faire accepter. « Les discours ne suffisent pas, la clé de la réussite pour Bolsonaro, c’est le redressement de l’économie » prophétise Valdo Cruz, éditorialiste du journal O Globo. Or malheureusement, l’économie ne décolle pas !

Les chiffres de la croissance stagnent en effet désespérément. En 2018, on escomptait 3 % de mieux, le pays a à peine atteint 1,5 %. En 2018 toujours, l’industrie n’a plus représenté que 11 % du PIB national, le plus bas niveau depuis 70 ans. Dans un rapport rendu public le 4 avril dernier, la Banque mondiale affirme que la pauvreté a explosé au Brésil : en 2017 elle touchait 21 % de la population soit 43,5 millions de personnes vivant avec moins de 5,50 US $ par jour. 7,3 millions de plus qu’en 2014.

Déception patronale

Début 2019, l’accession de Bolsonaro à la présidence avait fait souffler un vent d’optimisme dans les milieux d’affaires : on prévoyait 2,5 % de croissance pour l’année, 65 % des électeurs s’attendaient à un redressement de l’économie. Aujourd’hui, l’estimation de la croissance pour 2019 a été ramenée à 1,98 % et seules 50 % des personnes interviewées par Datafolha pensent encore que leur pouvoir d’achat va augmenter. 18 % considèrent qu’il va chuter. Ils n’étaient que 9 % à l’envisager en début d’année.

Ce rythme de redressement léthargique a douché l’optimisme du monde patronal. En début d’année, les chefs d’entreprises imaginaient que le virage néolibéral amorcé par le super-ministre de l’Économie Paulo Guedes allait doper la croissance. Il n’en a encore rien été. « La récupération cyclique tant attendue est plus lente qu’attendu », reconnaît pudiquement l’IPEA, un institut de statistiques lié au gouvernement. Les mots sont plus tranchants chez Phlipp Schiemer, CEO de Mercedes-Benz do Brasil : « La phase des promesses électorales est passée et malheureusement, les actes concrets se font attendre. On perd un temps précieux en discussions stériles de second plan ».

Rumeurs militaires

Comme pour s’excuser, Jair Bolsonaro, dans un de ces pas de côté dont il est devenu coutumier, confesse qu’il n’a pas été formé pour devenir président, mais militaire. Il lui faut donc encore beaucoup apprendre… Son vice-président Hamilton Mourão a saisi la balle au bond. Il prend de plus en plus de place sur la scène publique et ses prises de position interpellent.

En visite aux États-Unis, à l’occasion d’une conférence au MIT, il a répondu de façon sibylline à un étudiant qui lui posait une question sur la présence des militaires au gouvernement : « si le gouvernement faillit, s’il se trompe trop, l’addition sera pour les forces armées. Cela nous préoccupe ».

Hamilton Mourão est coutumier de ces propos à double sens. Il y a peu, il affirmait que les militaires présents au gouvernement étaient les garants du respect de la Constitution et de la séparation des pouvoirs dans le cas où l’Exécutif agirait de façon trop arbitraire. Mais durant la campagne électorale de l’automne 2018, après l’attentat contre Jair Bolsonaro, ses propos étaient autres :

« Quand le Titanic a coulé, l’orchestre a continué à jouer et on n’a rien fait. Chez nous, dans les forces armées on ne peut pas continuer à jouer si le Titanic est en train de couler. À ce moment-là, c’est la question de l’interprétation de la Constitution qui se pose » (Interview accordé au HuffPost Brasil en septembre 2018). Propos qu’il a renforcés par une autre déclaration, faite à GloboNews le jour suivant, dans laquelle il disait considérer la possibilité d’un auto-coup d’Étatdu président avec l’appui de l’armée pour le cas où le chaos politique s’installerait.

Lula reste une figure incontournable…

À l’autre bout de l’échiquier, Lula, depuis sa prison, ne mâche pas ses mots à l’égard du président en exercice : « J’ai honte pour le Brésil, Jair Bolsonaro est un président incapable ». L’ancien chef de l’État continue à se prétendre innocent, sa condamnation aurait été une farce juridique pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle de 2018. Mais il a la conscience tranquille. « Pourquoi une telle crainte de libérer Lula maintenant qu’ils ont réussi à empêcher mon élection ? La réponse est évidente, ils ont peur que le peuple s’organise pour lutter pour les idées du PT ».

Lula, il est vrai, même après son incarcération, est resté le favori des sondages tout au long de la campagne électorale de l’automne dernier. Quoi qu’on puisse penser de la légitimité de sa condamnation, il faut le rappeler, c’est uniquement le prononcé de son inéligibilité qui a ouvert la route à la victoire de Jair Bolsonaro. Et ses partisans, qui ne désarment pas, se font fort de le répéter : ils ont décrété ce dimanche 7 avril 2019, date anniversaire des un an d’incarcération de Lula, « Journée Lula libre ».

… il lui reste pourtant encore 12 ans de prison à purger.

Des milliers de manifestants sont descendus dans la rue dans tout le Brésil, ils étaient plus de 10 000 à Curitiba, devant la prison où est incarcéré l’ancien syndicaliste qui a quitté la présidence du Brésil en 2010 avec un taux de popularité de 87 %. Bien sûr, c’était avant les révélations de l’affaire Lava Jato sur la corruption politique pratiquée durant les gouvernements successifs du PT. Depuis l’étoile de Lula a largement pâli, mais il reste une figure incontournable de la vie politique du pays.

Ce n’est donc peut-être pas tout à fait un hasard si la presse de ce week-end de début avril 2019 a mis à la Une tant les difficultés de Bolsonaro après 100 jours de mandat que la lettre ouvertede Lula écrite à l’occasion de ses 365 premiers jours d’incarcération. Pour rappel, la peine à laquelle il a été condamné se monte à 12 ans de prison.

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