Du 1 au 5 avril 2019 seront présents à Genève 3 « activ-artistes » indigènes brésiliens venus lancer un cri d’alerte à propos de la déforestation de l’Amazonie et des risques que fait courir aux Indiens la nouvelle politique de l’équipe Bolsonaro concernant les réserves indigènes. Derrière les décisions gouvernementales, il y a le pouvoir des multinationales de l’agro-alimentaire.

L’association qui a invité ces trois délégués des populations indiennes m’a demandé d’effectuer une petite recherche sur trois d’entre elles, dont les activités au Brésil exercent une pression forte sur le recul de la forêt et le réchauffement climatique. J’ai ainsi examiné leurs pratiques durant ces dernières années, mais aussi l’actionnariat qui les supporte. Il est multiple et autant les banques que des fonds de pension helvétiques en font partie…

Répartition des actions chez JBS, Bunge et ADM et implication suisse

Pour les 3 entreprises analysées (JBS, Bunge, ADM), on trouve en haut de la liste des investisseurs éditée par Bloomberg les actionnaires majoritaires, en général 2 ou 3 qui possèdent entre 30 % et 50 % des parts et déterminent de fait la politique de la compagnie. Le reste des actionnaires, au fur et à mesure que l’on descend le long de l’arbre, montre que les actions sont pulvérisées dans le monde entier.

 

 

 

 

Pour ce qui est des actions en main de fonds suisses ou domiciliés en Suisse, aucun n’atteint, le 1 % du total dans aucune des 3 multinationales, et aucun fond ne possède un nombre suffisant d’actions pour influencer la marche de l’entreprise. Il s’agit donc de placement de rendement, sans autre prétention.

Parmi les actionnaires suisses, on trouve, à côté de fonds complètement privés, certains institutionnels comme la Banque Nationale (BNS) ou des banques à vocation publique comme les banques cantonales. Ces investissements, vu leur petitesse sont particulièrement souples et peuvent facilement être augmentés ou diminués en fonction des résultats de l’entreprise afin d’équilibrer le fonds d’investissement.

Ce n’est donc vraisemblablement pas par le biais de l’implication financière de la Suisse qu’on peut imaginer faire pression sur JBS, Bunge ou ADM pour que ces multinationales modifient leur politique sociale et environnementale. Il faudrait plutôt examiner les flux commerciaux (importation en Suisse de viande brésilienne en provenance de JBS par exemple, importation de tourteaux de soja pour nourrir le bétail suisse en provenance de Bunge ou ADM). La question mériterait d’être approfondie.

1. JBS, Fiche d’information 

 

  • L’actionnariat de JBS

D’après le tableau « JBS Tree view » de Bloomberg du 12.05.2018, la famille Baptista est le propriétaire dominant de l’entreprise avec 40 % des actions. Elle est à l’origine de sa création en 1953 à Anapolis dans le Minas Gerais. Cette année-là, José Batista Sobrinho a commencé à commercialiser de la viande pour approvisionner les chantiers de construction de la future capitale du pays, Brasilia.

Le second actionnaire principal est la BNDES Participaçoes SA, la branche financière de la Banque Nationale d’investissement économique et social, une institution publique, 31 %. Le reste de l’actionnariat est pulvérisé mondialement.

Mais il y a du remue-ménage chez JBS. Suite à l’emprisonnement, en 2017, des frères Josley et Wesley Batista, les fils du fondateur de l’entreprise, compromis dans le scandale Lava Jato, la multinationale n’est plus dirigée, pour la première fois de son histoire, par un membre de la famille fondatrice. Et la BNDES cherche maintenant à se débarrasser de ses participations. Actuellement, J&F Investimentos de la famille Batista détient 40,6 % du capital et la BNDES 21,32 %.

Concernant les actionnaires suisses ou installés en Suisse qui font partie de cet actionnariat, on trouve :

  • UBS et sa filiale Warburg, avec des fonds domiciliés en Suisse, aux USA, en Irlande au Brésil, en Allemagne et au Luxembourg.
  • Crédit Suisse, avec des fonds domiciliés en Suisse au Luxembourg et au Brésil
  • La Banque cantonale de Zürich, avec des fonds domiciliés en Suisse uniquement
  • Swisscanto, le regroupement des banques cantonales, avec des fonds domiciliés en Suisse uniquement
  • Pictet SA, avec des fonds domiciliés en Suisse, en Grande-Bretagne, au Luxembourg et au Japon
  • GAM Holding, les filiales suisses (Zürich, Lugano, Genève) d’un fonds de placement domicilié en Irlande.
  • LGT capital, un fonds de placement domicilié à Bâle
  • Balfidor, autre fonds de placement domicilié à Bâle

Pour aucun de ces actionnaires suisses ou domiciliés en Suisse, les parts dans JBS ne représentent un poids significatif. Mais ce n’est pas tout à fait un rendement sans intérêt. Les chiffres JBS de l’année 2018 ne seront connus que le 28 mars, mais les résultats du premier semestre indiquent que la valeur de l’entreprise a crû de 23 % par rapport à la même période de 2017. Le bénéfice de l’entreprise était de 163 milliards de R $ en 2017 (49 milliards de US $), il devrait passer à 200 milliards de R $ (51 milliards de US $). La famille Batista, avec 40,6 % des actions de JBS est ainsi à la tête d’un capital de 13 milliards de R $ soit 3,36 milliards de US $ ! L’action JBS est aujourd’hui (25 mars 2019) cotée à 14,29 R $ soit 3,70 US $.

  • Les activités de JBS au Brésil

JBS ne pratique pas directement l’élevage. Elle achète, conditionne, vend et exporte de la viande. C’est la première industrie de produits carnés du monde. En 2014, elle était la seconde industrie alimentaire de la planète. Ses affaires sont réparties en 3 divisions : JBS Mercosul, JBS Foods e JBS USA qui inclut l’Australie, le Canada, le Mexique et Porto Rico. JBS emploie 216 000 collaborateurs dans le monde, qui sont occupés dans 340 unités, entre les fabriques et les bureaux.

Le renforcement international de JBS date de 2009, avec la politique de l’alors gouvernement de Lula puis de Dilma Rousseff (PT) d’installer des « champions économiques nationaux » pour faire barrage à la crise économique mondiale de 2008. Voici ce que j’écrivais à ce propos en 2011 dans Vision Brésil :

« Miriam Leitão, chroniqueuse économique au journal Globo pourfend dans son éditorial la stratégie de la BNDES, la Banque Nationale de Développement économique et social, qui investit dans certaines entreprises et pas d’autres, pour fabriquer un champion toute catégorie dans chaque secteur économique. 

C’est ainsi que la BNDES a prêté 7 milliards de R $ aux abattoirs JBS-Friboi pour leur permettre d’absorber leur principal concurrent aux États-Unis et devenir numéro un mondial de la viande. Résultat, selon Miriam Leitão, les exportations de viande ont diminué de 15 % au Brésil, atteignant le plus mauvais chiffre depuis 2004, alors que le prix du kg de bœuf explose sur le marché intérieur et que JBS-Friboi est maintenant accusé de se fournir auprès d’éleveurs pratiquants le déboisement illégal en Amazonie et le travail esclave. “C’est une stratégie identique à celle appliquée par les militaires lors du miracle économique dans les années 1970, on sait où cela a mené. Les politiques n’ont rien appris depuis, ils se trompent d’époque” conclut Miriam Leitão. » (Vision Brésil, mai 2011)

  • JBS et le financement des partis politiques

Comme d’autres, JBS finance les partis politiques au Brésil lors des campagnes électorales. En 2014, l’entreprise a versé officiellement 391 millions de R $ (146 millions de US $ au taux de change de l’époque) à 16 partis différents, contribuant à la réélection de Dilma Rousseff et la désignation de 12 sénateurs, 18 gouverneurs d’États et 190 députés fédéraux (sur un total de 513 membres du parlement).

Mais JBS a aussi financé des dessous de table illégaux et se retrouve aujourd’hui l’objet de nombreuses enquêtes pour corruption. Cela commence en 2014, avant même l’éclatement du scandale Lava Jato-Petrobras :

« L’affaire est emblématique. L’entreprise de construction Delta est accusée de servir de couverture à un schéma mafieux pour blanchir l’argent de loteries clandestines et financer des pots-de-vin à des politiciens. Problème, Delta est le principal opérateur des grands travaux du Programme d’Accélération de la Croissance, le PAC, lancé par le gouvernement en 2007. Empêtrée dans cet imbroglio politico-juridique, Delta n’obtient plus de crédit des banques, l’entreprise est au bord de la faillite. Un désastre pour le gouvernement si cela se concrétise et des retards importants pour les aménagements en cours en vue de la Coupe du Monde de Football de 2014 et des J.O. de 2016. 

La parade vient d’être trouvée : Delta sera absorbée par le holding JBS, premier producteur mondial de viande, dont les activités ne cessent de se diversifier. Détail qui a son importance : la Banque Nationale de Développement économique et social, un organe public, contrôle 31 % du capital de JBS. Les caisses de pension de la fonction publique Previ, Petro et Funcep sont d’autres importants actionnaires de JBS. « JBS va faire une grande faveur au gouvernement et une très bonne affaire, après avoir fait de très bonnes affaires grâce à l’aide du gouvernement » persifle Miriam Leitão, journaliste économique au quotidien Globo. « C’est grâce à l’entrée dans son capital de la BNDES que la Holding JB est devenue en 2009 la première entreprise mondiale de conditionnement de viande. C’est grâce à l’aval la BNDES que JB Holding s’apprête à devenir un des principaux constructeurs des infrastructures pour la Coupe du Monde de 2014 et les J.O. de 2016, à travers l’absorption de Delta ». (L’invention du Brésil, Jean-Jacques Fontaine, L’Harmattan, 2014)

Depuis, le ministère public a déclenché 4 autres enquêtes contre JBS pour soupçons de fraude et/ou de corruption : l’opération Carne fraca(viande faible) en mars 2017 pour corruption de fonctionnaires du ministère de l’Agriculture afin d’obtenir des certificats de vente pour de la viande avariée, l’opération Bullshiten mai 2017 pour des fraudes concernant l’usage de subventions de la Banque Nationale de développement économique et social (BNDES), l’opération Tendao de Aquiles(tendon d’Achille) en juin 2017 pour délit d’initiés et enfin, dans le cadre de l’affaire Lava Jato, une tentative de corruption (encore en cours d’investigation) du président Michel Temer, lequel vient d’être arrêté par la police fédérale sous plusieurs chefs d’accusation de fraude et trafic d’influence.

  • JBS et le réchauffement global

La chaîne allemande DW (Deutsche Welle) révèle en juillet 2017 une étude de l’institut d’agriculture et de politique commerciale de l’organisation environnementaliste Grain qui pointe du doigt l’industrie de la viande et des laitages comme le secteur le plus responsable du réchauffement global. Les 5 plus grandes entreprises du monde de ces 2 secteurs sont responsables de plus de production de gaz à effet de serre que les entreprises pétrolières Exxon-Mobil, Shell ou BP prises isolément. JBS figure en tête de liste dans cette étude, suivie de Tyson Foods, Cargill et Dairy Farmers

D’après l’étude de Grain, la croissance de JBS entre en contradiction avec les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. La multinationale brésilienne prétend qu’il lui faut approvisionner un marché mondial où la consommation de viande a augmenté de 30 % depuis 1999. Il était alors de 37 kg par personne cette année-là. JBS prévoit une consommation annuelle de 48 kg en 2030. Cette consommation devrait baisser à 22 kg d’ici 2030 et à 16 kg en 2050 pour respecter les objectifs de l’accord de Paris. JBS affirme que ses émissions de CO2 sont de 8,9 millions de tonnes par an, mais en considérant l’ensemble de la chaîne de production, Grain calcule qu’elles sont en fait 30 fois plus importantes : 280 millions de tonnes de CO2 émises par an.

  • Annexe à la fiche JBS : Les vaches du déboisement

Et encore cet article de Vision Brésil (octobre 2011) qui explique le mécanisme soja-élevage-déboisement au Brésil :

« C’est désormais une certitude, l’élevage est la principale cause de la déforestation en Amazonie. Deuxième constat : ce sont bien les colons installés sur les terres de la réforme agraire qui sont les principaux acteurs de ce défrichage. Et s’ils déboisent, c’est au profit des fermes d’élevage et des marchands de bois précieux. Deux études indépendantes menées par les instituts Proforest et Imazon corroborent ces conclusions sans appel. Elles anéantissent aussi les arguments du lobby « ruraliste » au Congrès, qui prétend que le Brésil est un des pays les plus sévères au monde en matière de limitations au déboisement. 

La collection des images satellites de l’INPE, l’Institut National de Recherches spatiales, révèle que 62 % des surfaces déboisées depuis 2008 en Amazonie sont occupées par des pâturages sur lesquels broutent 71 millions de têtes de bétail. Plus au Sud, le constat est tout aussi alarmant : dans le Mato Grosso, l’élevage a diminué au profit des plantations de soja, mais le déboisement y continue au même rythme, impulsé par l’agrobusiness. Et dans le fragile Cerrado semi-aride, qui sépare les grandes plaines céréalières de l’Ouest de la forêt atlantique, 48 % du biotope a déjà disparu. Ces indications confirment « l’effet carambolage » de l’agro-élevage extensif brésilien, les cultures industrielles du Sud repoussant toujours plus le cheptel vers la forêt amazonienne, au Nord.

L’Institut Imazon s’est penché sur une étude détaillée de la population rurale de l’État du Pará. 1,3 million de personnes, soit 17 % de la totalité des habitants de l’État, vivent sur des terres qui ont été attribuées à la réforme agraire. L’équivalent d’une métropole… Ces zones forestières sensibles ne sont pratiquement soumises à aucun contrôle et beaucoup des occupants sont en situation illégale. La titularisation officielle des propriétés traîne en longueur, multipliant les conflits de terre entre les occupants. L’identification et la démarcation des territoires indigènes n’avancent pas non plus et la délimitation des réserves naturelles est en panne.

Démunis et sans perspectives claires, les occupants installés sur les terres de la réforme agraire défrichent pour survivre et vendent le bois aux scieries clandestines de la région. Ensuite, ils cèdent leurs terres aux éleveurs de bœufs qui arrivent dans la foulée. De gré ou de force… 119 km2 de forêt ont été abattus, rien qu’en août 2011, dans le Pará, la moitié de tout le déboisement de l’Amazonie légale ce mois. Les coupes se concentrent dans les régions du sud-est de l’État où sévit le commerce illégal du bois et la production d’acier à partir de fourneaux à base de charbon de bois. 

Les autorités sont démunies face à cette dynamique à laquelle elles n’ont pas d’alternatives à proposer. Police et tribunaux sont en trop petit nombre pour tout surveiller et les autorités sont souvent de mèche avec les auteurs de la destruction de la forêt, qui n’hésitent pas à « dédommager » les édiles locaux pour leur « collaboration » par de généreuses primes. Ceux qui résistent ou dénoncent sont « désignés pour mourir » dit-on ouvertement. Et bien souvent abattus au coin du bois : 709 assassinats ont eu lieu en Amazonie ces dix dernières années, 7 en 2011. 

2. Panique chez les traders : Bunge pourrait quitter Genève (PME Magazine 01.03.2018)

Attention, tempête à venir dans le monde romand du trading international. Depuis le début de l’année, les traders ne parlent plus que de cela entre eux. Et certains nous ont rapporté des informations confirmant une tendance lourde : le géant Bunge (250 personnes à Genève) serait en train de dégraisser lourdement dans la Cité de Calvin afin de « rendre la mariée plus belle », ainsi qu’il est coutume de le dire dans les milieux financiers. Les rumeurs les plus alarmistes annoncent même une future disparition du groupe à Genève à la suite d’une potentielle fusion. Bunge a déjà été approché par son rival suisse Glencore et l’américain ADM.

  • L’actionnariat de Bunge

L’actionnariat principal de Bunge est détenu par 3 fonds d’investissements américains, Vanguard Group Inc., T Rowe Price Group Inc. et BlackRock Fund Advisors. À eux trois, ils détiennent environ 32 % des actions. Le reste, comme dans le cas de JBS, est pulvérisé dans le reste du monde.

L’actionnariat suisse ou domicilié en Suisse est aussi négligeable en poids sur la propriété de l’entreprise, mais beaucoup plus ventilé que dans le cas de JBS. Ainsi, l’UBS a investi dans Bunge par l’intermédiaire de 67 fonds différents, en Suisse et au Luxembourg, le Crédit suisse à travers 26 fonds et Pictet, 16 fonds. On trouve encore notamment, au sein de l’actionnariat de Bunge, Edmond de Rotschild, la Banque Nationale suisse, Lombard Odier, IST Fund management, GAM, Unigestion, la banque cantonale de Zürich et un grand nombre de fonds différents des banques cantonales via Swisscanto.

La remarque faite pour JBS s’applique également à Bunge : aucun fond ne possède un nombre suffisant d’actions qui puisse influencer la marche de l’entreprise. Il s’agit donc de placement de rendement sans autre prétention.

  • Les activités de Bunge au Brésil

Au Brésil, Bunge s’affirme une entreprise verticalement intégrée : « du champ à la table ». Elle ne produit rien elle-même, mais commercialise du soja, du riz, du blé, des huiles végétales, de la margarine, des farines et des tourteaux pour l’alimentation du bétail. Bunge est aussi active dans les services portuaires et la production d’éthanol. Elle emploie 200 000 travailleurs au niveau national, dans une centaine d’installations différentes réparties dans tout le pays.

L’entreprise part du principe que le cours des matières premières agricoles conserve une structure de marché qui tire les prix vers le haut du fait de l’évolution de la démographie sur terre. « En effet, la population mondiale dépasse aujourd’hui les 7 milliards et elle devrait atteindre 8 milliards en 2023 et jusqu’à 11 milliards d’individus à la fin du siècle selon les estimations ».

Cependant, en 2018, Bunge a aggravé ses pertes au quatrième trimestre, conséquence indirecte de la guerre commerciale sur le soja entre les États-Unis et la Chine.Les ennuis de Bunge viennent notamment de la dévaluation de la valeur des stocks de soja du groupe au Brésil, « conséquence d’une modification de la demande de la Chine qui a eu pour effet de rapprocher les prix brésiliens des prix américains » explique l’entreprise.

  • Une situation de morosité après des décennies d’euphorie sur ce marché.

« Les investisseurs étrangers eux aussi se ruent sur l’agro-industrie brésilienne. De 2002 à 2008, le tiers des investissements étrangers directs au Brésil est allé vers le secteur rural, soit 50 milliards de US $. Dans l’industrie de la canne à sucre, les capitaux étrangers représentent 20 %.Au Brésil, l’agro-alimentaire est aux mains de 14 entreprises. Parmi elles, Bunge, numéro 3, Cargill, numéro 6, Louis Dreyfus, numéro 7 et ADM, numéro 14, assurent 7 % des exportations totales du pays.

La multinationale céréalière Bunge, annonce 2,5 milliards d’US $ d’investissement au Brésil d’ici 2016, afin d’augmenter de 50 % la capacité de transformation de ses 8 unités sucrières. L’entreprise ne dit pas quelle sera la part de production d’éthanol carburant et celle de sucre brut. « Cela variera en fonction des prix du marché », justifie l’entreprise. Bunge fait partie des « Big 4 » du négoce céréalier mondial, aux côtés de Cargill, Glencore et du groupe Louis Dreyfus. (Vision Brésil mars 2010, mars 2011, septembre 2011).

3. ADM fiche d’information

 

  • L’actionnariat d’ADM

State Farm Mutual Automobile Insurance et BlackRock Fund Advisors, deux fonds d’investissement américains sont les actionnaires principaux d’ADM avec environ 47 % des parts. Le reste de l’actionnariat est pulvérisé autour du monde.

Les actionnaires suisses ou les fonds domiciliés en Suisse possèdent des parts très marginales dans la compagnie. Il s’agit d’investissements de rendement et non de stratégie pour influence la politique de l’entreprise. Parmi ces actionnaires, on retrouve les mêmes que chez JBS et Bunge, dont UBS, Crédit suisse, Pictet, la Banque Nationale et les banques cantonales, mais en plus deux compagnies d’assurance, Zürich et Swisslife, peut-être présentes du fait que l’un des actionnaires majoritaires d’ADM est justement une compagnie d’assurance.

  • Les activités d’ADM au Brésil

ADM a été fondée en 1902 et s’est d’abord spécialisée dans le conditionnement et la commercialisation du soja. Elle s’est ensuite diversifiée dans le transport (fret maritime et transport routier) tout en maintenant son corbusiness dans l’agro-alimentaire. Son président et CEO actuel, nommé en 2011 est un ancien de chez Down Chemical.

En 1997, ADM a acheté la filiale brésilienne de Glencore. L’entreprise considère le Brésil comme un des plus importants fournisseurs d’aliments du monde. Le Brésil est devenu le pays d’implantation le plus important d’ADM en Amérique du Sud. Elle y emploie 3 300 collaborateurs et travaille avec des milliers de producteurs de céréales. Elle détient 30 silos répartis dans tout le pays ainsi que deux terminaux portuaires, à Barcarena en Amazonie (Para) et à Santos (Sao Paulo).

L’an dernier, un rapprochement éventuel entre Bunge et ADM a été évoqué, qui a provoqué des spéculations à Wall Street. Une fusion des deux entreprises représenterait une des plus importantes consolidations mondiales dans le trading. Ce n’est pas la première fois qu’ADM cherche à grandir. Elle a déjà envisagé des alliances avec d’autres entreprises dans le passé, parmi lesquelles Cargill ou Louis Dreyfuss.

  • Activités d’ADM dans l’environnement

ADM est la seule des 3 entreprises analysée qui affirme se profiler dans le domaine environnemental et social. Elle a signé en 2010 un Moratoire du soja, s’engageant à ne pas acheter du soja provenant de zones récemment déboisées en Amazonie et elle a lancé le programme Produire de manière juste, en collaboration avec l’ONG Aliança da Terra, afin de stimuler auprès des cultivateurs des pratiques visant à réduire l’impact environnemental et garantir de bonnes conditions de travail aux employés.

Selon ce qu’affirme ADM, ce programme est fondé sur un diagnostic socio-environnemental des propriétés rurales des cultivateurs de soja qui propose ensuite un appui technique. L’ONG Aliança da Terra vient évaluer les résultats, une année plus tard.

Début 2011, l’entreprise annonce que les producteurs de 300 000 hectares de soja participent à ce projet et ADM ambitionnait d’inclure 400 000 hectares supplémentaires e d’ici la fin de l’année.

Je n’ai jamais entendu parler d’ADM au Brésil. Cette multinationale semble discrète. Elle n’a encore jamais fait la Une dans les différents scandales de corruption, de déboisement, d’appropriation de terre ou de travail esclave. Je n’ai pas non plus relevé d’information polémique ou questionnable à son sujet sur internet, mais je ne me suis jamais particulièrement penché sur ses agissements.

  • Aliança da Terra

Cette ONG est dirigée par John Cain Carter. Selon Wikipédia il s’agit d’un Américain, né en 1966 à San Antonio — Texas. Il quitte les USA pour le Brésil en 1996 où lui et sa femme gèrent un ranch de 8200 hectares entre la rivière Xingu et l’Amazone dans le Mato Grosso. Choqué par la déforestation rapide de la forêt amazonienne, Carter a créé Aliança da Terra pour inciter les agriculteurs et les éleveurs à préserver les terres forestières.

4. Note complémentaire

 

La culture industrielle du soja et l’élevage à grande échelle de vaches à viande en Amazonie ne sévissent pas dans les régions d’où proviennent les « invités » indigènes qui sont à Genève en ce début avril. En effet, le déboisement pour faire de la place aux pâturages se pratique surtout dans l’Est de l’Amazonie et plus particulièrement dans l’État du Para.

Daiara Tukano et Jaider Esbell viennent respectivement du Alto Rio Negro et de Roraima, des endroits situés dans la partie ouest de l’Amazonie. Là-bas, le déboisement et l’appropriation des terres qui sévissent sont le fait de trafiquants de bois précieux et de chercheurs d’or. L’agrobusiness n’a pas encore atteint cette région.

Seule la tribu Kaingang de Lucia Fernanda Jófej, originaire du sud du pays (Rio Grande do Sul, capitale Porto Alegre) est susceptible d’être confrontée aux cultivateurs de soja. Mais la problématique ici n’est pas celle du déboisement ou même de la pression des multinationales de l’agrobusiness, mais plutôt de la reconnaissance de l’identité indigène et de sa place dans la société brésilienne. Une question dont l’actualité devient brûlante après l’élection de Jair Bolsonaro à la présidence du pays.

À propos de cette problématique, voici un article de Vision Brésil qui évoque cette question. Il parle de la situation dans l’État voisin de celui du Rio Grande do Sul, le Mato Grosso do Sul, et d’une autre ethnie, mais la problématique est la même.

La saga tragique des Guarani-Kaiowas(Vision Brésil, décembre 2012)

« Nous demandons au Gouvernement et à la Justice fédérale de ne pas ordonner notre expulsion, mais de décréter notre mort collective afin que nous soyons enterrés ici ». Cet extrait d’une lettre ouverte envoyée début novembre et signée par 50 femmes, 50 hommes et 70 enfants de la communauté guarani-kaiowa Pyelito kue/Mbrakay a fait le tour des réseaux sociaux du monde. À travers des manifestations de rue ou des messages sur Facebook, des milliers de personnes se sont solidarisées avec les 170 Indiens de cette communauté, qui annoncent indirectement leur suicide collectif s’ils sont expulsés des 2 hectares de terre d’une fazenda de 700 hectares, comme l’ordonne le Tribunal de l’État du Mato Grosso du Sud. 

Le désespoir des Indiens de Pyelito kue/Mbrakay est devenu le symbole du combat désespéré des indigènes du sud du Brésil pour ne pas disparaître. Même si, aux yeux de l’anthropologue Tonico Benites, lui-même d’origine guarani, l’opinion publique s’est fourvoyée sur le sens de la phrase : « il ne s’agit pas d’une menace de suicide collectif comme on pourrait le penser, mais de la réaffirmation de l’importance de la terre natale dans la culture Guarani-kayowa. Les gens ne peuvent vivre et mourir que là où sont enterrés leurs morts afin de pouvoir dialoguer avec leurs ancêtres ».

Au-delà de l’exégèse sémantique, le conflit qui oppose cette ethnie indigène du Mato Grosso do Sul au reste du Brésil atteint un point de non-retour tragique. Ils sont 45 000, 15 000 d’entre eux vivent dans le dénuement le plus total le long des routes, à l’orée de grandes propriétés agricoles qui furent autrefois leurs terres. Dans le même temps, l’État du Mato Grosso do Sul a enregistré la plus forte croissance du pays en ce qui concerne les surfaces plantées en canne à sucre. 650 000 hectares qui rapportent annuellement 1,9 milliard de R $ à leurs exploitants (950 millions de CHF/730 millions d’€), l’équivalent de 4,8 % de la production nationale.

Cette situation est le résultat d’une histoire qui commence dans les premières années du XX° siècle. Entre 1914 et 1918, le gouvernement veut favoriser le peuplement de cette région encore déserte et créer 8 réserves indigènes, sans consulter les principaux intéressés, les Indiens guaranis-kaiowas qui vivent sur ces terres. L’idéologie à cette époque est celle de l’intégration à la « modernité », les réserves sont situées près des villes et les colons sont autorisés à s’installer sur les terres indigènes. 

Les conflits commencent durant la période de « l’Estado Novo » de Getulio Vargas (1937-1945), avec la politique de la « Marche vers l’Ouest » qui intensifie cette immigration des colons d’origine européenne vers le Mato Grosso do Sul. Ils prendront un tour violent à partir des années 1990.

Jusqu’à cette date en effet, les Indiens expulsés de leurs territoires trouvaient à s’employer sur les champs de canne à sucre des nouveaux occupants. À partir des années 1970, avec le « Plan Alcool » de substitution de l’essence par l’alcool-carburant d’abord, puis la flambée du prix du sucre sur le marché mondial, les exploitants du Mato Grosso do Sul mécanisent à tour de bras. Aujourd’hui, 93 % de la cueillette et 72 % des semailles se font à la machine. 

Les Indiens guaranis-kaiowas n’ont ainsi ni travail ni terre. Ils commencent à se battre pour récupérer leur territoire ancestral, ou ils se donnent la mort par désespoir. Le Centre missionnaire Indigéniste, le CIMI, estime qu’entre 2010 et 2011, 101 Indiens ont été assassinés au Brésil et 48 menacés de mort. Dans le même temps, 45 d’entre eux se sont suicidés, dont 13 guaranis-kaiowas.

Devant la gravité de la situation, les autorités fédérales ont mis sur pied un plan d’urgence, avec l’envoi au Mato Grosso do Sul d’une force nationale de sécurité pour empêcher les affrontements, la mise sous protection policière de 6 chefs indigènes menacés et la nomination d’un groupe d’experts chargés d’établir une carte des limites des terres indigènes et de faire rapport à Brasilia d’ici mi-2013. 

La tâche s’avère difficile, car toutes ces terres ont aujourd’hui des propriétaires légaux à qui des titres fonciers en bonne et due forme ont été délivrés au cours des différentes étapes de l’occupation agro-industrielle de la « Marche vers l’Ouest ». Sauf que bien souvent, ces certificats de propriété sont fictifs : dans certaines communes, il y a plus de terres enregistrées à titre privé que de surface cadastrée officiellement ! C’est le cas par exemple à Ladario, une municipalité officiellement dotée de 34 hectares de terres agricoles, mais dont les 159 propriétés privées totaliseraient 422 hectares ! 

Il y a donc ce qu’on appelle au Brésil du « grilagem », une appropriation illicite de surfaces appartenant au domaine public ou faisant partie de réserves indigènes. Le Ministère Public fédéral enquête sur ce phénomène dans 60 de 78 municipalités du Mato Grosso do Sul. 

De leur côté, les exploitants ruraux s’unissent et s’organisent. Leur argument : les terres indigènes devraient être démarquées au Brésil sur les 200 millions d’hectares appartenant à l’Union et pas sur des terres privées. Ils se considèrent encore comme les boucs émissaires d’une situation dont ils ne sont pas responsables. Katia Abreu, Présidente de la Confédération nationale de l’Agriculture déclare notamment : « attribuer tous les problèmes des Indiens au manque de terre est une hypocrisie. S’ils sont dans la misère, en mauvaise santé et sans perspective, c’est la faute aux autorités qui n’ont jamais mis en place des politiques sociales pour les aider et leur trouver des débouchés. Nous sommes solidaires avec eux, pas contre eux ». 

À la FUNAI, la Fondation pour l’Indien, Nadia Silveira, bras droit de la Présidence, admet que les indigènes qui campent au bord des routes n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins. « L’aide alimentaire d’urgence que nous leur apportons n’est qu’un pis-aller. Le vrai problème c’est l’impossibilité pour eux d’accéder à la terre ».

Et pas n’importe quelle terre, celle de leurs ancêtres. Où sont installés les planteurs de canne à sucre et dont les Guaranis-kaiowa revendiquent ou occupent une partie des propriétés. Comme ceux de Pyelito kue/Mbrakay, accrochés aux 2 hectares qu’ils se sont appropriés dans cette fazenda de 700 hectares du Mato Grosso do Sul. Mais le propriétaire ne veut rien entendre et le tribunal lui a donné raison…

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