Quel est le sport le plus dangereux ? Le Base jumpou bien être président du Brésil ? Le second, bien sûr ! La blague circule sur les réseaux sociaux depuis ce matin. Non sans raison… Depuis le retour de la démocratie en 1985, sur un total de sept présidents, un est mort avant d’avoir pris ses fonctions — Tancredo Neves en 1985 —, deux ont été destituées – Fernando Collor en 1992, Dilma Rousseff en 2016 et deux sont en prison – Luis Iniacio Lula da Silva et maintenant Michel Temer. Cinq accidentssur sept mandataires, c’est effectivement une proportion inédite dans la vie politique, même en Amérique latine.

L’arrestation de Michel Temer n’étonne pourtant pas ceux qui connaissent un peu le dossier. Il avait déjà été mis sous enquête en 2011, alors qu’il était le vice-président de Dilma Rousseff. La procédure avait été abandonnée lorsqu’il avait remplacé cette dernière après sa destitution, car il bénéficiait de l’immunité présidentielle. Trois mois après avoir quitté ses fonctions à la tête de l’État, Michel Temer est donc rattrapé par ce dossier.

Dix accusations, pas une de moins !

Ce sont dix investigations différentes que le Ministère public a diligentées contre lui : acceptation d’avantage dans le contrat de construction de la troisième tranche de l’usine nucléaire d’Angra dos Reis près de Rio de Janeiro, acceptation d’avantage dans des travaux portuaires dont ceux du port de Santos (SP) — cinq enquêtes différentes —, obstruction à la justice, tentative de subordination de témoin, blanchiment d’argent, participation à une organisation politique criminelle d’extorsion de pots-de-vin et contribution au versement de dessous-de-table à des hommes politiques dans le cadre de contrats publics octroyés à la firme de construction Odebrecht.

Au-delà du spectacle en Mondovision de son incarcération — une mise en scène à laquelle le Ministère public et la Police fédérale nous ont désormais habitués lors des opérations de choc d’arrestation des hauts responsables politiques ou du monde des affaires, l’emprisonnement préventif de Michel Temer est officiellement justifié par le risque de le voir effacer des éléments de preuve nécessaires à l’enquête ou acheter des témoins. L’argument peut se comprendre.

Proportionnalité et présomption d’innocence

Reste la question de la proportionnalité de la mesure et de la présomption d’innocence. Et là, ce n’est plus seulement l’affaire Temer qui est en cause, mais également la destitution de Dilma Rousseff et la condamnation à la prison de Lula. C’est sans doute raison pour laquelle le Parti des Travailleurs a réagi de façon aussi mesurée à l’événement, « espérant seulement que la procédure soit respectée dans le cas de Michel Temer et qu’il ne soit pas soumis au même arbitraire que l’ex-président Lula ou l’ex-présidente Dilma Rousseff ». Une retenue qui peut étonner sachant que Temer a été le principal fossoyeur du mandat présidentiel de Dilma Rousseff.

Elle a été destituée en 2016, accusée d’avoir manipulé les comptes de la nation dans le but de cacher l’ampleur de la crise budgétaire qui sévissait depuis 2014. C’est effectivement un délit constitutionnel caractérisé. Justifie-t-il pour autant la destitution ? Certainement pas à lui seul. Mais voilà, l’impeachment a été prononcé dans le contexte du scandale de corruption « Lava-Jato » qui éclabousse l’entreprise pétrolière nationale Petrobras.

Il n’aurait pas fallu fermer les yeux

Or avant d’être élue à la tête de l’État, Dilma Rousseff était la ministre de l’Économie du gouvernement Lula. À ce titre, elle présidait le Conseil d’administration de Petrobras. Pouvait-elle ne rien savoir alors que des rumeurs de corruption circulaient déjà largement à cette époque ? En tout cas, elle aurait dû s’en inquiéter. Elle ne l’a pas fait. C’est cette faute politique. Plus grave que la manipulation des comptes, ont estimé les députés du Congrès qui l’ont sanctionnée en la destituant.

Douze ans de prison pour Lula pour avoir reçu en cadeau un appartement triplex au bord de la mer, cela semble aussi disproportionné au premier abord. Les avocats de l’ex-président ne se privent d’ailleurs pas de crier à la persécution politique et multiplient les tentatives pour faire annuler cette condamnation. Mais elle aussi intervient dans un cadre où d’autres enquêtes pour obtention d’avantage indu et de détournements de fonds publics sont diligentées contre Lula.

Il s’agit notamment du site rural d’Atibaia, dans l’État de Sao Paulo, un cadeauque l’ancien président se serait octroyé durant son mandat par l’intermédiaire d’un éleveur de bétail de ses amis. Mais surtout, il s’agit de commissions occultes qu’il aurait reçues de l’entreprise de construction Odebrecht pour son rôle d’intermédiaire dans des contrats passés avec certains pays africains, ceci après la fin de sa présidence. Ces enquêtes sont encore en cours, on verra si elles confirment les accusations. Elles ne justifient pas les douze ans de prison pour la possession abusive du triplex de bord de mer de Guaruja, mais elles en éclairent le contexte.

Au cœur du système de corruption

Dans le cas Temer, toujours si les conclusions du Ministère public se révèlent exactes, on serait alors au cœur du système de corruption et de manipulation politique. Avant d’être élu vice-président, en effet, Michel Temer était président du PMDB, le plus grand parti politique du Brésil, alors allié au PT de Lula pour gouverner. Par deux fois, entre 1997 et 2010, il a été élu président du Congrès. Maîtrisant tous les rouages de l’assemblée, il aurait organisé un schéma de ponction de dessous-de-table lié à la signature de contrats publics pour des grands travaux, notamment ceux des stades de la Coupe du Monde de 2014 et des installations pour les Jeux olympiques de Rio de Janeiro de 2016, afin d’arroser les parlementaires et s’assurer ainsi de leur fidélité politique.

On serait là au centre du mécanisme de gouvernement par l’achat de faveurs et le détournement d’argent public à des fins partisanes, révélé par les différentes enquêtes de l’affaire Lava-Jato. Ces soupçons, qui sont déjà des évidences dans l’opinion publique, permettent d’expliquer en bonne partie la très large victoire de Jair Bolsonaro aux élections d’octobre passé.

Bolsonaro, un président qui surfe sur la propreté… jusqu’à quand ?

Car au-delà de ses moulinets idéologiques à propos de l’armement de la population, de la croisade antiavortement et de la condamnation des homosexuels, le candidat d’extrême-droite a surfé sur des promesses de nettoyagede la corruption politique. Lui a siégé 30 ans au Parlement sans s’être, semble-t-il, sali les mains. Mais pas sûr qu’on puisse en dire autant de son entourage !

Jair Bolsonaro a déjà dû se séparer de son ministre-chef du Secrétariat de la Présidence, Gustavo Bebianno, accusé d’avoir détourné des subsides électoraux au profit de membres du parti du chef de l’État dont il était le président, grâce à des candidats prête-noms, lui permettant de récupérer ces subventions pour les reverser ailleurs.

34 ans de démocratie retrouvée, deux présidents en prison, deux président(e)s destitués, et une enquête mammouth sur le plus grand scandale de malversation politique qui court depuis 2014, malgré cela la culture du pot-de-vin continue à très bien se porter au Brésil. Le pays n’arrive toujours pas à se délivrer des vampires suceurs de fonds publics. Même si, révélation après révélation, les choses finissent par avancer…

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