Quoi de commun entre l’accident de l’avion de la TAM à Sao Paulo en 2007, 199 tués, l’incendie de la boîte de nuit Kiss à Santa Maria (Rio Grande do Sul) en 2013, 242 morts, la rupture du barrage de Mariana en 2015, 19 victimes et des milliers d’hectares contaminés et l’incendie suivi de la chute d’un immeuble du Largo do Paissandu au centre de Sao Paulo l’an dernier, sept morts et deux disparus, s’interroge le journal O Globo du 11 février 2019 ? Des négligences et de l’imprévision.

Comme dans les tragédies de ce début d’année 2019 : 165 morts et 174 disparus après la rupture d’un barrage d’accumulation de déchets miniers à Brumadinho (Minas Gerais), le 25 janvier, 10 jeunes espoirs du football décédés après l’incendie du centre d’entraînement Ninho do Urubudu club du Flamengo à Rio de Janeiro, le 8 février, 7 morts suite à une tempête tropicale, toujours à Rio de Janeiro, le 7 février. L’enquête diligentée par Aline Ribeiro et Thiago Herdy calcule que 1 774 personnes ont été victimes d’accidents qui auraient pu être évités ou atténués au Brésil depuis 2007.

Négligence et impunité

Aucune de ces grandes tragédies n’a pour le moment connu d’épilogue judiciaire « renforçant la perception au sein des pouvoirs publics, qu’il n’est pas nécessaire de suivre les règles ou de corriger les erreurs » déclarent les auteurs de ce reportage.

Ainsi, le container dans lequel logeait les joueurs espoir du Flamengo a pris feu suite à un court-circuit d’un appareil d’air conditionné, mais il n’avait pas été au cours des trois visites d’inspection de sécurité effectuées par les pompiers en 2018 parce que le bâtiment ne figurait pas des les plans officiels du complexe sportif du Ninho do Urubu.Un simple disjoncteur aurait pu éviter l’incendie, il n’y en avait pas…

«  Des failles dans les contrôles de sécurité ont été constatées dans les cas de la boîte de nuit Kiss, du centre d’entraînement du Flamengo, de la rupture du barrage de la Samarco à Mariana et, d’après ce qu’on a déjà découvert aujourd’hui, aussi dans le cas de Vale, l’entreprise responsable du barrage de la mine de Brumadinho » déclare José Adérico Leite, le procureur qui enquête sur les deux désastres de Mariana et de Brumadinho. À propos de ce dernier, il semble que Vale a été informé, par les appareils de surveillance du dépôt, d’un problème de drainage, peu avant le 25 janvier, date à laquelle le barrage s’est rompu.

On ferme les yeux sur les zones à risque

À Rio de Janeiro, les victimes des dernières inondations et du glissement de terrain qui les ont accompagnées au Morro do Vidigal renvoient au sempiternel problème des constructions illégales édifiées dans des zones à risque. En principe, c’est interdit, mais les services d’urbanisme concernés laissent généralement faire pour ne pas affronter un rapport de force avec une partie des habitants des favelas, souvent envoyés à la confrontation avec les pouvoirs publics par des gangs de trafiquants qui contrôlent ces quartiers.

« Les pouvoirs publics ferment les yeux, les principes de base de la sécurité ne sont pas appliqués par les entreprises privées, tout le monde tourne le dos quand une irrégularité apparaît. Même si chacun sait que cela va poser un problème un jour ou l’autre », se désespère Celso Atienza conseiller de l’Association pauliste des Ingénieurs de la sécurité du travail.

Des inspections de sécurité ? Pourquoi faire en somme ?

Négligence et laisser-faire, c’est aussi ce qui ressort des enquêtes de la Police fédérale à propos de la catastrophe de Mariana. En 2015, l’entreprise minière Samarco n’avait pas pris les mesures nécessaires pour assurer la sécurité du barrage et remédier à des faiblesses de l’ouvrage identifiées déjà en 2014, un an avant l’accident. Sept responsables ont été mis en examen à la suite de cette enquête, mais, trois ans après, le procès n’a toujours pas commencé. Les deux entreprises propriétaire de Samarco, la brésilienne Vale et l’anglo-australiennes BHP Billton condamnées à 250 millions de R $ d’amende n’en ont toujours pas payé le premier centime.

Autre conséquence tragique de la négligence, le naufrage du bateau Cavalo Marino I, entre l’île d’Itaparica et la ville de Salvador de Bahia qui a fait 19 morts en 2014. Le propriétaire de l’embarcation et le capitaine ont été inculpés pour avoir trafiqué les limites de poids autorisées du bateau et pour avoir choisi d’appareiller dans des conditions climatiques qui ne le permettaient pas. Là encore, pas de jugement pour l’instant.

Équipements incomplets, inexistants ou inadéquats

En 2013, l’incendie de la boîte de nuit Kiss à Santa Marta (Rio Grande do Sul) fait 242 victimes. Le local n’était équipé que d’une sortie et ne possédait ni fléchage d’évacuation en cas d’urgence, ni pommes automatiques de douche anti-incendie et le matériau du plafond était inflammable. Tous ces manquements étaient contraires aux directives municipales, la boîte de nuit n’aurait en principe pas dû pouvoir fonctionner. Là non plus, pas de jugement pour le moment, la date de l’audience est sans arrêt repoussée pour cause de recours successifs.

Le crash de l’Airbus A320 de la Tam à Sao Paulo en 2007 n’était pas non plus un accident inévitable. Depuis longtemps déjà, les pilotes des lignes intérieures brésiliennes se plaignaient des conditions d’atterrissage difficile à l’aéroport de Congonhas, situé en pleine ville, lors des jours de pluie : les pistes, sans rainure contre l’aquaplanning étaient souvent de vraies patinoires dans ces moments. L’ANAC, l’Agence nationale de l’Aviation civile était au courant, mais n’a jamais ordonné de limiter les mouvements des avions à Congonhas les jours de pluie… jusqu’à l’accident.

Des mesures correctives ont effectivement été prises ensuite, pour améliorer la sécurité de la piste et limiter le poids des avions les jours de pluie, mais l’enquête de la Police fédérale sur le crash de 2007 a conclu à l’absence de coupables. Le directeur de la compagnie aérienne, Marco Castro et la directrice de l’ANAC, Denise Abreu ont été blanchis.

Sous enquête, mais pas de mesures de précaution

L’effondrement de l’immeuble Wilton Paes de Almeida, 26 étages, place Paissandu au centre de Sao Paulo, suite à un incendie en mai de l’an passé est aussi le résultat de négligences non corrigées. Une inspection des pompiers avait déjà signalé des irrégularités dans l’immeuble en 2015, provoquant une enquête du Ministère public. Malgré cela, la Préfecture a autorisé l’occupation irrégulière de l’immeuble, le ministère public a abandonné l’enquête et aucune des mesures de sécurité exigées suite à l’inspection de sécurité des pompiers de 2015 n’a été prise.

Le 1ermai 2018 à 1 h 30 du matin, un court-circuit dans un studio où vivait une famille de quatre personnes, au 5èmeétage, provoque un incendie qui se répand rapidement. À 2 h 50, l’immeuble s’écroule, il y a 7 morts et 2 disparus. À ce jour, personne n’a été puni.

L’esquisse d’un chemin vertueux

En 2008, des inondations catastrophiques se produisent dans le Vale de Itajai, dans l’État de Santa Catarina. En novembre de cette année-là, le volume de pluie tombé était trop fois plus important que la moyenne, la rivière Itajai-Açu a débordé, provoquant de nombreux glissements de terrain. 135 personnes sont mortes et 9390 se sont retrouvées sans abri. L’enquête a révélé qu’aucun plan d’occupation des sols n’existait, permettant la multiplication des constructions sauvages, qu’il n’y avait pas de sirènes d’alerte contre les inondations et que le préfet d’une des localités avait détourné à son profit les fonds destinés à des travaux contre les crues.

Pour les autorités de l’État de Santa Catarina, ce fut un électrochoc et les structures de la défense civile furent entièrement remodelées, en mettant en place des corps d’élite formés de pompiers entraînés autant à la recherche de corps qu’à la lutte contre les incendies et l’alerte avant catastrophe. Ce corps de la défense civile de Santa Catarina est devenu une référence au Brésil, ses unités d’élite ont été parmi les premiers secours à être envoyée à Brumadinho après la catastrophe.

Une culture du risque à changer

Cet exemple de bonne réaction montre la voie qu’il faudrait pouvoir suivre pour limiter le nombre de victimes de catastrophes naturelles ou accidentelles, grâce à une meilleure intervention des services de la protection civile. Il est hélas encore bien seul au Brésil et cela ne résout pas encore la question du non-respect des normes de sécurité ou de l’absence de contrôles efficaces avant qu’une catastrophe se produise. Ici, c’est toute une culture de relation aux risques et de rigueur opérationnelle qu’il faut changer.

Plus facile à dire qu’à faire dans ce pays imprégné par une vision des choses sculptée par l’immédiateté. Il faudra sans doute des générations pour que cela change. En attendant, les catastrophes arrivent, elles provoquent l’électrochoc, mais les lendemains d’oubli continuent à être juste derrière la porte. Demain est un autre jour… Ou une autre catastrophe risque pourtant de se produire à nouveau.

Et demain, c’est aujourd’hui : le journaliste vedette de la chaîne de télévision Bandeirante vient de mourir dans un accident d’hélicoptère. Le pilote a tenté un atterissage d’urgence sur une autoroute, il a été percuté par un camion. Le journaliste et le pilote sont décédés. L’appareil n’avait pas de licence pour transporter des passagers. Ce n’est pas la cause de l’accident, mais un élément de plus dans le dossier.

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