Bonjour,

Une opération de police, déclenchée suite à nouveau scandale politico-financier, éclabousse les proches doux nouveau président brésilien. En l’état actuel des informations, il est encore impossible d’apporter la preuve que le fils de Jair Bolsonaro, Flávio, qui vient d’être élu sénateur a un lien quelconque avec le meurtre de Marielle Franco, députée de l’Assemblée législative de Rio de Janeiro, militante du PSOL d’extrême gauche et très engagée dans la lutte contre le contrôle illégal exercé par les milices sur les populations de la Zone Ouest de Rio de Janeiro.

Mais l’arrestation, hier, de cinq présumés responsables du gang du Bureau du crime, spécialisé dans l’extorsion des locataires de Rio das Pedras rapproche dangereusement ce dossier de la famille de l’actuel président du Brésil.

Bonne lecture!

Jean-Jacques Fontaine – visionbresil@gmail.com

https://visionbresil.wordpress.com

Deux des personnes interpelées hier par la police civile, le major de la police militaire Ronald Paulo Alves Pereira, soupçonné d’être responsable des opérations d’appropriation abusive de terres au sein des quartiers de Vargem Grande et Vargem Pequena et l’ex-policier d’élite Adriano Magalhães da Nobrega, tenu comme chef de la milice de Rio da Pedras ont tous deux été cités précédemment dans l’enquête sur la mort de Marielle Franco. Tous deux ont été décorés par l’ALERJ, l’Assemblée législative de Rio de Janeiro pour leur bravoure, respectivement en 2003 et 2005, sur proposition du député Flávio Bolsonaro.

Des liaisons troublantes

L’enquête, toujours en cours sur la mort de Marielle Franco, révèle un fait troublant : la voiture des tueurs est partie de Muzema, territoire contrôlé par Ronald Paulo Alves Pereira. Et une autre enquête révèle que Flávio Bolsonaro aurait reçu des versements d’argent suspects dont certains pourraient provenir des extorsions de fonds pratiquées par les milices de la Zone Ouest.

Ce qui est avéré, c’est qu’il a fait engager, à son service et celui de son père, la fille et la mère de l’ex-policier militaire Fabrício Queiroz, lequel aurait servi d’intermédiaire pour ces payements. Fabrício Queiroz a été brièvement son assistant parlementaire après avoir été le chauffeur de son père Jair lorsque ce dernier était député au Congrès à Brasilia. Fabrício Queiroz, pour éviter d’être interpelé, est allé se réfugier à Rio das Pedras, favela supposément contrôlée par le chef de la milice Adriano Magalhães da Nobrega.

Des soupçons, pas encore des évidences

Ces faits n’étayent pas encore à tout coup les soupçons de collusion entre Flávio Bolsonaro et les milices de Rio de Janeiro. Pas plus que son implication dans le meurtre de Marielle Franco. De même, ils ne mettent pas directement en cause les agissements de l’actuel président lorsqu’il n’était encore que député fédéral représentant l’État de Rio de Janeiro au parlement à Brasilia.

La poursuite de l’enquête, aux mains de la police civile de Rio de Janeiro, permettra sans doute d’y voir bientôt plus clair. Mais comme deux et deux font quatre, il est difficile de ne pas s’interroger sur ces étranges relations. The Intercept Brasil, un site d’investigation fondé par Glenn Greenwald, le journaliste américain qui a révélé à l’époque l’affaire Snowden, franchit en tout cas le pas et met bout à bout les bribes d’information. Inquiétant!

Voici la traduction française de l’article de The Intercept Brasil, publié le 22 janvier 2019 sous la plume de Cecilia Olliveira.

« Aujourd’hui c’est non à l’amour ». La scène du milicien Major Rocha commémorant par 4 tirs en l’air les 4 ans d’existence du centre communautaire à « Rio das Rochas », dans le fil m « Troupe d’élite 2 » est une parfaite illustration de ce que sont les milices à Rio de Janeiro. « Tout est à nous », crie-t-il. Mais un jour, la maison s’écroule. C’est ce qui vient d’arriver aujourd’hui. Le ministère public et la police civile annoncent l’arrestation de 5 miliciens soupçonnés d’appropriation abusive de terres (grilagem) dans la Zone Ouest de Rio de Janeiro. Ce n’est pas ce qui était visé, mais l’opération, baptisée « les intouchables » a débouché sur l’incarcération de deux suspects de l’exécution de Marielle France et son chauffeur Anderson Gomes.

L’un d’entre eux est le major de la police militaire Ronald Paulo Alves Pereira. Selon la police, il est « grilero » dans les quartiers de Vargem grande et Vargem Pequena et chef de la milice de Muzema dans le quartier de Itanhanga. C’est de là qu’est partie la voiture utilisée dans l’assassinat de Marielle Franco. L’autre suspect est Adriano Magalhes da Nobrega, chef de la milice de Rio das Pedras, ex-policier du bataillon d’élite de la police militaire, le BOPE. Il est actuellement en fuite. Adriano Magalhes da Nobrega avait été expulsé de la police militaire pour participation à la mafia qui contrôlait le jeu illégal dit « jogo de bicho ». Il s’est ensuite engagé comme mercenaire pour les responsables de cette mafia, des politiciens et tous ceux qui le payaient bien.

Son implication dans l’assassinat de la députée Marielle Franco et de son chauffeur a été mise en lumière par The Intercept Brail la semaine dernière. Au minimum, six témoins citent ce policier comme l’assassin. Le choix de l’arme, les munitions d’usage exclusif de la police, le professionnalisme dans l’exécution désignent le BOPE, selon les investigations menées en mai 2018.

Dis-moi comment tu marches, je te dirai qui tu es

Étant donné son « profil technique impeccable », Adriano Magalhes da Nobrega a reçu en 2005 la médaille Tiradentes, l’honneur le plus élevé du législatif de Rio, distinction proposée par l’alors député d’État Flávio Bolsonaro, aujourd’hui sénateur fédéral, le second fils de Jair Bolsonaro. L’ex-policier de choc a encore reçu deux autres décorations pour service rendu à la corporation « par ses actions directes et indirectes pour promouvoir la sécurité et la tranquillité de la société ».

Flávio Bolsonaro a encore décoré le major Ronald Paulo Alves Pereira qui a reçu cette distinction alors qu’il était sous enquête, soupçonné d’être un des protagonistes du massacre de cinq jeunes à la sortie de l’ancienne boîte de nuit Via Show en 2003.

Ces deux personnes sont soupçonnées d’appartenir au « Bureau du crime », un groupe d’extermination considéré comme le responsable de l’assassinat de Marielle Franco. Quatre policiers militaires liés à ce groupe ont déjà été faits prisonniers. Pereira en fait partie, qui sera jugé le 10 avril. Le groupe du « Bureau du crime » est encore accusé d’extorsions perpétrées aux dépens de locataires et de commerçants, d’usure et de versements de pots-de-vin.

D’après le ministère public, le groupe de miliciens interpelés dans le cadre de l’opération « intouchables » sévissait dans la communauté de Rio das Pedras, dans la Zone Ouest de Rio de Janeiro. C’est là justement que Fabrício Queiroz, ex-policier et ex-assistant du sénateur Flávio Bolsonaro a été se cacher après l’éclatement du scandale des mouvements de fonds suspects dont il est soupçonné d’être l’auteur.

Le COAF, le Conseil de contrôle des activités financières du ministère de l’Économie a en effet détecté des versements suspects d’un montant de 7 millions de R $ (1 625 000 euros/1 840 000 CHF), incompatibles avec le revenu de l’ex-assistant. L’argent était déposé par d’autres assistants de Flávio Bolsonaro et de son père, Jair Bolsonaro. La première dame, Michelle Bolsonaro a encore reçu un chèque de 24 000 R $ de Queiroz. Et Flávio Bolsonaro, lui, a reçu 48 dépôts suspects de 2 000 R $ chacun.

La famille, c’est sacré…

Le souci que porte Flávio Bolsonaro à sa famille est touchant. Non seulement, il a fait engager l’épouse et la fille de Fabrício Queiroz — l’une d’elles comme assistante fantôme de son père —, mais encore il a pris à son service la mère et l’épouse d’Adriano Magalhes da Nobrega. Celui-là même qui est soupçonné d’être l’un des assassins de Marielle Franco.

La mère de cet ex-policier, Raimunda Veras Magalhaes est une des associées d’un restaurant qui se trouve très loin des locaux de l’Assemblée législative de Rio de Janeiro, mais en face d’une filiale de la banque ITAU où ont été effectués les 17 dépôts en espèce sur le compte de Queiroz. Elle est citée dans l’enquête du COAF.

Comme l’ont fait en leur temps « certains membres du PT », Flávio Bolsonaro prétend ne rien savoir et se dit persécuté par les dernières informations révélées publiquement : « C’est une illusion irresponsable propagée par ceux qui veulent me diffamer de prétendre que je suis au courant du fait qu’un parent de la mère d’un de mes assistants est mère d’un fugitif déjà condamné par la justice ». Le sénateur reporte sur son assistant Queiroz la responsabilité du choix de ses collaborateurs. Queiroz, bon prince, s’est fendu d’une note expliquant que oui, il connaissait l’ex-policier Adriano et que c’est lui qui a pris la responsabilité de proposer un de ses parents pour travailler avec Bolsonaro.

Il est possible aussi que Flávio Bolsonaro ne sache rien de deux autres policiers qui ont participé à sa campagne électorale et ont été emprisonnés dans le cadre de l’opération « Quatre éléments », déclanchée également par le ministère public à propos d’un gang de policiers spécialisés dans l’extorsion de fonds. Il est possible aussi qu’il ne sache rien du fait, également révélé par le ministère public, que la milice de Sao Gonçalo a organisé un meeting électoral en faveur du colonel Salema, son collègue de parti, élu député au parlement de Rio avec presque 100 000 votes.

Mais ça, c’est difficile à croire… Les deux ont fait campagne ensemble. Flávio Bolsonaro a même affirmé à cette occasion « qu’il y avait un guerrier de plus à nos côtés ». Aujourd’hui, le côté auquel il se référait paraît clair.

Le mécanisme

Fière de se dire militariste, la dynastie Bolsonaro n’a jamais caché sa fascination pour les milices, ces groupes paramilitaires formés d’ex-policiers, de policiers militaires, de pompiers et d’agents pénitentiaires qui torturent, volent, trafiquent et dominent économiquement une grande partie de la ville de Rio de Janeiro.

Flávio Bolsonaro a même proposé la légalisation de ces groupes paramilitaires. Au début de son second mandat au législatif de Rio, en 2007, il a voté contre l’installation d’une enquête parlementaire sur les milices, réclamée suite à la torture infligée pendant des heures à une équipe de journalistes du quotidien « O Dia » par un groupe de miliciens. Ses arguments ? Les milices ne sont pas si mauvaises que ça. Les gens sont très heureux dans les régions contrôlées par les milices.

« Chaque fois que j’entends ce que racontent les personnes qui habitent ces communautés soi-disant contrôlées par les milices, je constate combien ces gens sont heureux. Avant, ils devaient se soumettre à l’esclavage imposé par les trafiquants alors que maintenant, ils disposent de cette garantie, ce droit constitutionnel qui s’appelle sécurité publique » déclarait-il alors à la tribune de l’Assemblée législative.

Il n’est pas seul à jouer cette partition. En 27 ans de discours en tant que député à la chambre fédérale, le père, Jair Bolsonaro, a par quatre fois défendu les milices « du bien » et les groupes d’extermination. La première fois en 2003 :

« Puisque l’État n’a pas le courage d’adopter la peine de mort, le crime d’extermination, de mon point de vue, est bienvenu. S’il n’y a pas d’espace pour lui dans la Bahia, qu’il vienne à Rio de Janeiro. Je lui donnerai tout mon appui parce que dans mon État, les innocents sont massacrés ».

En 2008, critiquant le rapport final de la commission d’enquête parlementaire (CPI) sur les milices, Bolsonaro déclare « qu’on ne peut pas généraliser ». À l’époque, la CPI demandait l’inculpation de 266 personnes, dont sept politiciens suspects d’être liés à des groupes paramilitaires de Rio de Janeiro.

« On veut attaquer le milicien, en faire le symbole du mal, pire que les trafiquants. Il y a le milicien qui n’a rien à voir avec l’extorsion, la vente illégale du gaz. Il gagne 850 R $ par mois, comme un policier militaire, comme un pompier, il a sa propre arme et il organise la sécurité de sa communauté. Alors, Monsieur le Président, on ne peut pas généraliser ».

Lorsque, durant la campagne électorale, ces déclarations lui furent rappelées, Jair Bolsonaro a esquivé : « aujourd’hui, personne n’appuie plus les milices, cela ne m’intéresse plus de discuter cette question ».

Il faut rappeler encore que Jair Bolsonaro a été l’unique candidat à l’élection présidentielle à ne pas se manifester sur l’exécution de Marielle Franco. Et qu’il fut l’unique député à voter contre l’attribution de la médaille Tiradentes à titre posthume à la députée assassinée.

Au bout du compte, les Brésiliens semblent avoir élu le [corrompu] Major Rocha en pensant voter pour le [honnête] colonel Nascimento. Il leur faut peut-être revoir le film « Troupe d’élite 2 ».

© Cecília Olliveira 22 de Janeiro de 2019
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