A l’occasion du Festival du Film et Forum international sur les Droits humains de Genève, l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff vient défendre le programme « Faim zéro » mis en place en 2003 par son prédécesseur, Luis Iniacio Lula da Silva. Un programme qui a permis de sortir de l’extrême pauvreté 20 millions de personnes au Brésil, mais qui a généré une série de mythes erronés sur les bienfaits des programmes d’assistance pour lutter contre la misère. Au moment où la récession ébranle l’économie du pays, on s’aperçoit que les acquis du programme « Faim zéro » ne sont pas aussi durables qu’on l’imaginait.

C’est en 2003, à peine quelques semaines après son accession à la présidence que Lula met en place le projet de la « Bourse famille » qui rassemble plusieurs programmes d’assistance aux plus pauvres des gouvernements précédents. Il vise à « éradiquer définitivement la faim et la misère d’ici 2025 », en accord avec les objectifs du millénaire pour le développement adopté en 2000 par l’ONU. Cette année-là au Brésil, 44 millions de personnes vivent avec moins de 1,90 US $ par jour, seuil vital établi par la Banque mondiale pour qualifier l’extrême pauvreté.

Début 2004, lors d’une rencontre à Genève avec l’alors secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, Lula et l’ancien président français Jacques Chirac proposent la création d’un groupe technique pour réfléchir à l’instauration d’une « taxe internationale sur certaines ventes d’armes et les transactions financières afin de participer aux efforts de lutte contre la faim dans le monde ». Les conclusions de ce groupe de réflexion se font toujours attendre, mais le programme mondial « Faim zéro » est lancé.

Des effets spectaculaires

Il aura des effets spectaculaires au Brésil. En quelques années, la « Bourse famille » permet de tirer de la misère plus de 20 millions de personnes soit 10 % de la population. Pourtant, si le Brésil fait office de vitrine dans la lutte contre la faim durant la première décennie du XIX ° siècle, il n’est pas le seul pays à voir la situation des plus pauvres s’améliorer. En 2015, la Banque mondiale annonce que « la proportion de la population mondiale vivant avec moins de 1,90 dollar par jour allait passer sous la barre des 10 % ». Cette proportion était encore de 29 % en 1999. « Ce recul marqué et continu de la pauvreté s’explique par la croissance soutenue dans les pays en développement depuis quelques années ainsi que par les investissements dans l’éducation, la santé et les filets de protection sociale, qui évitent aux plus démunis de replonger dans la pauvreté », déclare alors Jim Yong Kim, le président de la Banque mondiale.

Il y a toutefois des bémols : l’Afrique reste à la traîne, une approche de la pauvreté dite « relative », qui met en lien les revenus des plus démunis et des autres, montre que les inégalités se sont aggravées dans beaucoup de pays. Sur la période 2008-2013, la part des 60 % les plus riches a augmenté plus vite que celle des 40 % les plus pauvres dans 34 pays sur 83 analysés par la Banque mondiale. « Au vu du ralentissement de la croissance dans le monde [à partir de 2008] et de la concentration des pauvres dans les pays fragiles et en conflit, l’objectif de mettre fin à l’extrême pauvreté restait particulièrement ambitieux », reconnaît Jim Yong Kim.

Des inégalités qui durent

Au Brésil, les 10 % les plus nantis disposent d’un revenu 39 fois supérieur à celui des 10 % plus pauvres : ces derniers devraient réunir pendant 3 ans et 3 mois l’ensemble de leurs revenus mensuels pour atteindre le salaire moyen d’un seul mois de la population la plus aisée ! La « Bourse famille » a donc tiré de l’extrême misère une portion significative de la population, mais elle n’a pas lissé les écarts de revenus entre riches et pauvres.

Pourtant en 2010, à l’auge de la période de croissance du pays, l’IBGE, l’Institut brésilien de statistique, annonçait fièrement que la classe moyenne dite « classe C » — dont le revenu s’étale de 1 064 à 4 591 R $ [626 à 2 700 US $] — était devenue pratiquement majoritaire dans le pays : 91,8 millions de Brésiliens en faisaient partie. Le phénomène n’a pas duré. Avec la récession économique, beaucoup de ceux qui avaient accédé à cette « classe C » sont retombés dans la pauvreté. La meilleure illustration en est donnée par la radiographie réalisée par le CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) de la Banque Mondiale sur les revenus de 120 familles de la classe moyenne en 2014, dans quatre des principales métropoles du Brésil durant 6 mois. « Les revenus n’ont pas cessé de varier », note Luciana Aguiar, la responsable de l’étude. « Une famille a même traversé pratiquement toutes les catégories sociales durant ce laps de temps, retombant dans la pauvreté (classe D), puis dans la vulnérabilité (classe E), avant de repasser trois fois par la classe C et d’atteindre aujourd’hui la classe B des plus aisés ».

C’est le travail qui enrichit, pas l’aide aux plus pauvres

La raison en est évidente : seule une petite partie du revenu de ces couches moyennes est assurée, et cela grâce aux retraites, aux pensions et subsides divers, ainsi qu’à la Bourse-famille. Le reste vient du gain du travail qui est extrêmement volatile, car il dépend généralement d’emplois dans le secteur informel. Pire encore, avec la crise économique, le taux de chômage dans le secteur formel est passé de 7,9 % à 10,9 % et l’on constate une dégradation générale de la rente du pays. « Entre le premier trimestre 2015 et début 2016, le chômage a augmenté, le revenu moyen a baissé et la pauvreté s’est accrue », constate Rodolfo Hoffmann, spécialiste des politiques sociales à l’université de São Paulo.

Ses constatations rejoignent les conclusions du Rapport sur le Développement humain en Amérique latine de l’ONU qui constate qu’entre 2003 et 2009, le boum des exportations des denrées
alimentaires, du pétrole et des commodities a permis d’améliorer rapidement le niveau de vie des gens dans tout le sous-continent, un phénomène qui s’est poursuivi plus lentement entre 2009 et 2014, mais que, ces deux dernières années, le ralentissement économique a fait augmenter le nombre de pauvres en Amérique latine.

C’est aujourd’hui essentiellement une population jeune, urbaine et faiblement scolarisée, expulsée du marché du travail par la récession qui en est victime.

Des subsides qui se perpétuent

La « Bourse famille » n’a donc eu aucun effet durable sur l’ascension sociale des plus pauvres. Pire encore, elle semble maintenir en état d’assistance ceux qui en bénéficient. En 2013, selon l’IPEA, l’Institut de recherches économiques appliquées du gouvernement, « 45 % des foyers qui recevaient la Bourse famille en 2003 sont encore les subsidiés d’aujourd’hui. Ce sont les enfants et petits-enfants des premiers bénéficiaires qui sont maintenant aidés, mais cela représente toujours 23 millions de personnes qui ne peuvent pas se passer de l’appui de l’État».

Depuis, la situation s’est encore dégradée : en 2016, plus d’un demi-million de foyers ont réintégré le programme d’assistance de la « Bourse famille ». Très exactement 519’568. À titre de comparaison, en 2014 seules 104’704 familles nouvelles avaient bénéficié de cette aide. Aucun doute pour Elimar Nascimento, chercheur en politiques publiques et développement durable à l’université de Brasilia, c’est l’explosion du chômage à partir de 2015 qui est responsable de ce regain de pauvreté. De la même façon que c’était le plein emploi, durant la décennie de croissance 2003-2012 qui a enrichi une part significative de la population brésilienne pauvre.

« L’Amérique latine a consommé au lieu d’investir »

L’ensemble du sous-continent latino-américain vit le même phénomène, bien qu’avec une acuité un peu moindre. « Où l’Amérique latine a-t-elle failli », s’interroge Carlos Alberto Sardenberg, journaliste économique ? « Dans deux domaines, la piètre qualité de l’éducation qui n’a pas permis d’élever le niveau professionnel de la main-d’œuvre et le manque d’épargne. Durant la période où la conjoncture mondiale a aidé, l’Amérique latine en a profité, mais elle a consommé au lieu d’investir ». En 15 ans d’existence, les politiques d’assistance n’ont pas permis d’éliminer la précarité ni de combattre l’inégalité.

Ce constat relativise sérieusement le mythe du succès universel du programme « Faim zéro ». Il faut cependant se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain : en 15 ans, la « Bourse famille » a permis de réduire de façon réjouissante le nombre de ceux qui souffrent d’extrême misère au Brésil. Cet acquis-là, au moins, est bien réel.

Advertisements