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Le verdict est sévère, il est le résultat d’une vaste enquête de la Fondation Getulio Vargas (FGV). La moitié la plus pauvre des Cariocas détient 10,7 % de la richesse de la métropole alors que les 10 % les plus riches s’en approprient 51,8 %. En 40 ans, l’inégalité a clairement augmenté : les chiffres de 1970 en effet font état d’un rapport 14,2 % — 43,9 % pour les mêmes tranches de population. Comment lutter contre ce phénomène ? Les analystes tracent plusieurs pistes et en retiennent surtout une : le développement des activités liées aux retraités, toujours plus nombreux à s’installer dans la ville, pourrait faire, à terme, de Rio de Janeiro un Miami de l’hémisphère sud et générer de l’emploi. L’emploi qui est la principale source de réduction des inégalités.

morador-de-ruario-de-janeiro0009-850x615C’est Marcelo Neri qui signe cette étude de la FGV. Il étudie le phénomène de l’inégalité sociale au Brésil depuis 40 ans. Chiffres à l’appui, il affirme que contrairement au reste du pays où l’inégalité a particulièrement augmenté dans les années 1960-1970, soit durant les premières années de la dictature militaire, à Rio, ce processus s’est surtout manifesté entre 1980 et la fin des années 1990. Le rapport entre les 10 % les plus riches de Rio de Janeiro et les 10 % les plus pauvres était en effet de 14,52 à un en 1970 et de 21,8 à un en 2010.

Les grands évènements sportifs comme amortisseur temporaire de l’inégalité

Autre différence entre Rio de Janeiro et le reste du pays, à partir de 2011, l’inégalité a commencé à se réduire dans la capitale carioca et elle n’a pas recommencé à augmenter au cours de ces derniers trimestres comme ailleurs au Brésil. Cela malgré la récession économique, zona-portuaria-rio-2016la montée du chômage et l’inflation. Un effet sans doute de la préparation et la réalisation des grands évènements sportifs qu’ont été la Coupe du Monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016 : « l’inégalité a augmenté à nouveau au Brésil, mais à Rio, elle est restée stable » note Marcelo Neri.

Ce qui ne garantit pas l’avenir, averti Manuel Thedim, directeur du IETS, l’Institut d’Études Travail et Société : « À court terme, Rio de Janeiro va souffrir. De la même façon que les Olympiades ont servi d’amortisseur de la crise, la fin des Jeux va faire pencher la balance dans la direction opposée. Le seul indicateur positif, c’est que la situation globale au Brésil a arrêté de se dégrader. Cela peut aider Rio ». La clé du problème réside dans l’éducation, constate Manuel Thedim.

Étudier permet de préserver son niveau de revenu

ensino_medioL’analyse des données du Pnadc, le Programme national de recherches par échantillons de domiciles de l’Institut brésilien de Statistiques montre en effet que les Cariocas les moins scolarisés ont beaucoup de difficultés à maintenir leur niveau de revenu alors que ceux qui ont fait au moins 12 ans d’études réussissent à conserver leur train de vie ou à moins le réduire en période de récession.

« Rio fait montre d’un niveau global d’éducation plus élevé que le reste du Brésil, ce qui explique que les riches ont pu mieux se protéger des effets de la crise extraordinaire et de l’hyperinflation des années 1980 alors que les pauvres en ont proportionnellement beaucoup plus souffert. Ce phénomène est en train de se reproduire aujourd’hui ». Alors quel est le chemin pour inverser la tendance ? Pour faire de Rio de Janeiro, Cidade partida, cité [socialement] divisée, une ville plus égalitaire ?

Le vieillissement comme moteur de la relance ?

idososMarcelo Neri entrevoit une piste dans l’exploitation du vieillissement de la population : « Entre 1970 et aujourd’hui, la proportion de personnes de plus de 65 ans est passée de 4,9 % à 10,5 %. Et Rio de Janeiro présente la seconde meilleure fraction de la rente vieillesse du Brésil après São Paulo. 91 % des pensions que touchent les Cariocas sont supérieures au minimum légal ». Il y a là un gisement de production de biens et services à prendre en compte estime le chercheur de la FGV.

academia-da-terceira-idade« Rio peut devenir une Floride brésilienne, une capitale de la santé ou médecine, qualité de vie et sports peuvent occuper un espace privilégié grâce aux infrastructures olympiques qui ont été construites ». L’hypothèse n’est pas sans fondement, car malgré l’inégalité, Rio de Janeiro jouit d’une qualité de vie meilleure que le reste du Brésil. L’indice de Développement humain municipal (IDHM) de la ville est de 0,799 contre 0,727 en moyenne nationale.

Le pétrole reste un atout pour demain

plataforma-baiaAutre piste potentielle pour réduire l’inégalité sociale grâce à l’emploi, le secteur pétrolier, avance Hildete Pereira de Melo, professeur d’économie à l’Université fédérale fluminense de Niteroí : « Même si le prix du baril est au plus bas aujourd’hui, le pétrole reste un atout pour Rio. À l’époque de la flambée du brut, un important pôle technologique s’est développé ici. Il est prêt à redémarrer si le marché pétrolier se rétablit. Ce domaine reste un joker dans le jeu de l’avenir à moyen terme ».

presalLa réflexion d’Hildete Pereira de Melo se base sur une comparaison historique : « Ces 40 dernières années, Rio a beaucoup perdu avec le déplacement de ses industries vers São Paulo pour la métallurgie et vers la zone franche de Manaus pour l’électronique. Cela a aussi provoqué une fuite du secteur financier qui a suivi le mouvement. L’industrie pétrolière liée aux technologies de l’exploitation des grandes profondeurs peut ramener ces acteurs vers la métropole carioca ».

Cidade partida, Cidade unida

vigario-geralC’est à l’écrivain et journaliste Zuerir Ventura qu’on doit la formule devenue célèbre de Cidade partida pour caractériser la division sociale qui transperce Rio de Janeiro. Ce fut le titre du livre-pamphlet qu’il a écrit après le massacre de Vigario Geral en 1993, qui a fait 21 morts. Zuenir Ventura cultive aujourd’hui l’utopie d’écrire un nouveau livre, cette fois sur la Cidade unida, la cité réunifiée. « J’ai cru à cette utopie en écoutant nos autorités répéter que les progrès et les réalisations de ces dernières années allaient faire de Rio une ville plus unie. Mais je dois constater que la ville reste bel et bien toujours divisée ».

cidade-partida-livro-zuenir-ventura-472211-mlb20503958064_112015-fUn partage dont les frontières sont peut-être différentes de celles esquissées par Zuenir Ventura au début des années 1990. D’après l’enquête de la FGV en effet, les poches de pauvretés et les dynamiques d’égalisation sociale ne se trouvent plus systématiquement là où l’on a l’habitude de les attendre. Ainsi, là où la proportion de pauvres s’est le plus réduite, ce n’est pas dans la périphérie de la métropole, mais à Botafogo, quartier central de la Zone Sud qui a bénéficié d’une gentrification importante durant les années de croissance du début du XXI ° siècle grâce à l’installation importante d’une nouvelle classe moyenne.

La région du port plus pauvre que la périphérie du grand Rio de Janeiro

casaroes_hoteis_e_antigas_sedes_de_orgaos_publicos_estao_degradadosLa région du port, à l’opposé, qui vient d’être l’objet d’une rénovation très importante de ses entrepôts abandonnés et la création d’une vaste zone piétonne longeant la mer, la Orla Condé, concentre aujourd’hui la plus grande pauvreté de Rio de Janeiro, 18 % de ses habitants vivent avec moins de 200 R $ par moi et par personne (61 CHF/55 €). C’est pourtant à cet endroit que les autorités projettent d’implanter un nouveau pôle d’affaires, de tourisme et d’activités culturelles.

La pauvreté a aussi globalement plus baissé dans la grande périphérie que dans la municipalité de Rio de Janeiro, selon l’enquête de la Fondation Getulio Vargas : en 1970, la périphérie comptait 40 % de pauvres vivant avec moins de l’équivalent de 200 R $ par mois, contre 21 % pour la ville de Rio, en 2010, les proportions étaient respectivement de 12,9 % de pauvres dans la périphérie, une baisse conséquente en 40 ans contre 9,9 % pour Rio, une diminution bien moins marquée…

violencia-e-carnavalDans cette métropole de 12 millions d’habitants, la seconde concentration urbaine du Brésil, il y a donc encore loin de la coupe aux lèvres pour que l’utopie de Zuenir Ventura, — écrire un livre sur la cité réunifiée —, se concrétise. L’écrivain de 85 ans ne se résigne pourtant pas : « Comment une ville aussi cordiale et amicale peut-elle être en même temps aussi violente ? Rio est cette ambivalence. Le grand défi c’est de ne pas le nier, mais de tenter d’unir ces deux cités. C’est par la culture qu’on y arrivera un jour, car la culture unit. C’est l’économie qui divise ». Paroles de sage à conserver soigneusement à l’esprit pour façonner un avenir souriant à cette ville irritante, mais incontournable…

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