Une utopie pour sauver le monde occidental de la crise ; Décès du pape de la chirurgie esthétique ; Pluie de poison sur une nature protégée ; Vestiges d’histoire méconnus

tarsila2Essai : une utopie brésilienne pour sauver le monde occidental de la crise

Dans le cénacle (étroit) des penseurs brésiliens, Eduardo Gianettti occupe une place à part. À la fois économiste et philosophe, il fait de la provocation à la réflexion le noyau de ses écrits et de ses prises de position. Il nous régale aujourd’hui avec Trópicos utópicos — uma perspectiva brasileira da crise civilizatoria (Tropiques utopiques, — une perspective brésilienne de la crise des civilisations – Editions Companhias das Letras).

« J’ai passé sept ans hors du Brésil, à mon retour, j’ai dû me soumettre à un processus de retropicalisation. Ce livre relate ce réapprentissage du Brésil. Tout au long de ces essais, je place désormais le Nouveau Monde tropical à l’origine de la manière brésilienne d’être et de sentir ».

Les racines du métissage brésilien

Eduardo-Giannetti-da-FonsecaPour Eduardo Gianetti, le Brésil est condamné à rester une puissance secondaire s’il persiste à se soumettre à la dictature occidentale de la « Sainte Trinité de la modernité, de la science et de la croissance économique ». Pour exister pleinement, il lui faut donc lancer les bases d’une utopie que seul le Brésil peut offrir au monde. Et le préalable à cette utopie, c’est le métissage. « Il s’est passé ici une fusion extrêmement singulière de trois matrices culturelles d’origines distinctes : l’Amérindienne, la Portugaise ibérico européenne et l’Africaine. Notre biodiversité et notre diversité socioculturelle sont nos atouts face à la crise des civilisations ».

debretLorsqu’on lui oppose que le Brésil présente d’un énorme passif à l’égard des deux cultures qui ne sont pas d’origine européenne, l’Amérindienne et l’Africaine, Eduardo Gianetti s’en tire par une pirouette : « Cette question doit être abordées à la lumière de ce nouveau prisme : le racisme au Brésil est fondamentalement différent du racisme nord-américain. L’approche anglo-saxonne a mené à une monstruosité du concept de la séparation. Rien ne sert donc d’imiter le modèle nord-américain pour lutter contre le racisme ».

Au Brésil, au contraire, le racisme est de nature sociale et non raciale. « Les Portugais ont vécu huit siècles en dialoguant avec les Arabes. Ils ont acquis un know-how de la différence complètement inconnu des Anglo-saxons, ceci est une composante fondamentale de la colonisation brésilienne.

Ni mimétisme ni prophétisme

tropicos-utopicosEduardo Gianetti ne détaille pas concrètement cette Utopie tropicaliste brésilienne censée sauver le monde occidental de sa crise de civilisation. On le regrette, car cela affaiblit un peu sa démonstration. Il se contente de mettre en regard deux visions de l’avenir à ses yeux erronées, le mimétisme et le prophétisme. En cédant au mimétisme et en copiant ainsi le modèle occidental, le Brésil est voué à n’être “qu’un pays d’occidentalisation récalcitrante et imparfaite” qui l’empêche d’accomplir son destin.

darcyMais en misant tout sur le prophétisme qui trouve ses racines dans les propos de l’anthropologue Darcy Ribeiro (1922-1997), “le Brésil est la première promesse de l’utopie face à l’utilitarisme mercenaire et mécanique du Nord”, on risque de nier les apports positifs et nécessaires de la pensée occidentale à l’identité brésilienne. Il faut donc combiner les deux approches, défend Eduardo Gianetti, “pour créer une civilisation tropicale souveraine, socialement juste et enfin libre de la tyrannie des exigences, des normes et des valeurs qui ne sont pas véritablement siennes”.

Bref, la thèse d’Eduardo Gianetti est peut être entièrement contenue dans les paroles du chanteur-compositeur et écrivain Georges Mautner : “Ou le monde se brésilifie, ou il devient nazi”. Reste à savoir si le monde occidental est disposé à adopter cette utopie tropicaliste pour se sauver de ses propres démons !

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Une pluie de poison sur une nature protégée.

endosulphanOn le savait, les pesticides ont la vie dure. On le sait aussi, le monde agricole brésilien est un des principaux usagers de ces substances toxiques. Grâce à une recherche menée à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, on a aujourd’hui une image plus précise des ravages potentiels que ces poisons sont susceptibles de provoquer. Des biologistes de l’UFRJ ont en effet piégé des particules d’agents chimiques destinés à lutter contre les parasites au sommet du Parc national des Agulhas Negras, un massif montagneux situé à mi-chemin entre Rio de Janeiro et São Paulo qui culmine à 2 700 m.

Parmi les échantillons relevés, de l’Endosulfan, un pesticide interdit au Brésil depuis 2010 ! Cela confirme que ces poisons restent présents dans l’environnement durant des décennies.

Agulhas-NegrasL’origine des substances trouvées au sommet des Agulhas Negras n’est pas locale. Les chercheurs ont pu établir qu’ils proviennent des régions agro-industrielles du Centre-Ouest du pays, à des milliers de km de là. À cause de l’évaporation due à la chaleur, ces poisons, très volatiles vont se fixer dans les nuages et sont ensuite charriés par les vents d’altitude sur de très grandes distances.

Le plus inquiétant dans cette découverte, c’est que les pesticides qui se déposent au sommet des Agulhas Negras viennent perturber un écosystème d’altitude extrêmement fragile où, affirment les biologistes de l’équipe de recherche, insectes et plantes vivent en étroite symbiose. Si ces restes de poison affectent les insectes du lieu, les plantes à leur tour seront touchées. Et l’équilibre naturel perturbé.

agua agulhasUne menace qui peut être grave, car les Agulhas Negras sont le château d’eau de Rio de Janeiro et de São Paulo. C’est là que prennent leurs sources tous les cours d’eau qui arrosent ces deux métropoles. Les chercheurs de l’UFRJ vont maintenant tenter d’établir l’ampleur des perturbations que ces pesticides provoquent dans le parc naturel des Agulhas Negras et étudier les effets de ces reliquats de poisons sur la santé des animaux et des humains.

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Décès du pape de la chirurgie esthétique

pitanguyIvo Pitanguy est mort le 6 août dernier à l’âge de 93 ans. Ce médecin carioca est considéré comme l’incarnation même de la chirurgie esthétique florissante qui fait la réputation du Brésil. Sa clinique était le point de rencontre de toutes les personnalités du monde de la mode, du spectacle ou de la politique qui voulaient se refaire une beauté : parmi elles, Sophia Loren, Niki Lauda, Gina Lollobrigida, et la plupart des artistes des novelas de la télévision Globo.

On a cependant oublié, derrière ce tourbillon de vedettes, qu’Ivo Pitanguy, avant d’être connu pour ses talents de chirurgien plastique a d’abord exercé la chirurgie réparatrice. C’est par là qu’il a débuté sa spécialisation. C’était en 1961, suite à l’incendie du Grand Cirque nord-américain à Niterói, qui a fait 500 morts et de nombreux blessés gravement brûlés. Parmi eux, beaucoup d’enfants. Ivo Pitanguy, alors âgé de 38 ans, met sur pied une équipe de chirurgiens plastiques pour tenter de rendre visage humain à toutes ces victimes.

incendio circoDepuis, il n’a pas cessé. À côté de sa clinique esthétique, il a pratiqué jusqu’à sa mort la chirurgie réparatrice dans le cadre d’un projet social, l’infirmerie de chirurgie plastique et réparatrice de la Santa Casa da Misericordia. Une activité qui se poursuivra au-delà de sa mort, c’est en effet un de ses petits-fils, Antonio Paulo qui va reprendre le flambeau.

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Vestiges d’histoires méconnues

Comme toutes les grandes métropoles, Rio de Janeiro recèle d’endroits marqués par son histoire urbaine. La plupart du temps, ces sites sont ignorés, voire oubliés. Petit à petit, cependant, surtout à travers des travaux de thèses d’étudiants, on les redécouvre. Ils deviennent alors des buts de promenades ou des lieux d’étude.

Le quilombo des camélias

leblon-beach-1.jpg.1920x810_0_134_10000Leblon est connu pour être un des quartiers les plus exclusifs de Rio de Janeiro. Son bord de mer est sans comparaison, ses immeubles de luxe très recherchés et la vie nocturne autour de ses bars et restaurants est particulièrement animée. Mais Leblon n’a pas toujours été cet antre de richesse.

restos-do-quilombo-do-leblon_thumb1Durant la décennie 1880, juste avant l’abolition définitive de l’esclavage au Brésil, Leblon a abrité un refuge pour les fugitifs, un quilombo. Il se trouvait dans la propriété d’un commerçant portugais, José de Seixas Magalhães, favorable aux idées abolitionnistes. Aujourd’hui, en lieu et place du quilombo, se dresse une partie du Club champêtre de Alto-Leblon, surplombé par la favela de Chacara do Ceu.

Le quilombo des camélias a été tiré de l’oubli grâce à une chanson composée récemment par Gilberto Gil et Caetano Veloso, les camélias du quilombo de Leblon. C’était à l’occasion de la tournée polémique que ces deux artistes ont effectuée l’an dernier en Israël. La chanson exalte la révocation du servage au XIX ° siècle au Brésil et fait le parallèle avec l’occupation de la Cisjordanie par Israël aujourd’hui.

L’île des fleurs

imigrantesEntre 1883 et 1966, 500 000 immigrants ont traversé l’Atlantique, de l’Europe au port de Rio de Janeiro, à la recherche d’un nouvel endroit pour refaire leur vie. À leur arrivée, ils étaient soumis à l’inspection sanitaire puis embarqués dans des petits esquifs qui les menaient de l’autre côté de la Baie de Guanabara, dans une île située en face de São Gonçalo. Là, ils étaient maintenus en quarantaine, en général durant une huitaine de jours, avant de pouvoir rejoindre leur lieu d’affectation définitif.

Vista panorâmica da Ilha das Flores. 1909.Ils étaient logés dans l’Auberge de l’ìle des fleurs, un ensemble de bâtiments comprenant dortoirs, infirmerie réfectoire et… une morgue. Car pour certains de ces immigrants, malades, l’île des fleurs était une fin de parcours. Même s’ils y étaient bien traités, convenablement nourris et soignés. Le Brésil à cette époque, terre d’émigration, choyait ceux qui voulaient y prendre racine.

museo imigrantesDepuis 1968, l’île des fleurs est propriété de la Marine nationale. Elle a été rattachée au continent par une digue en 1985 et en 2012, on y a érigé un Mémorial de l’immigration. Fin juillet de cette année, a été inauguré sur l’île des fleurs, le premier musée de l’immigration de l’État de Rio de Janeiro. Une nouvelle destination pour les touristes et les Cariocas, avec en prime une leçon d’histoire autour d’un passé encore assez méconnu.

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