apagao da pirra

Les Olympiades de Rio sont donc achevées, elles se sont déroulées comme prévu sans encombre et, comme lors de la Coupe du Monde de 2014, elles ont été marquées par cette formidable émotion qui saisit les Brésiliens chaque fois qu’il s’agit de vibrer pour un grand événement partagé en commun. Les Olympiades de Rio sont donc terminées, place maintenant à la réflexion sur l’héritage qu’elles vont laisser à la population.

orla conde e vltUne ville renouvelée certes, mieux urbanisée, dotée de meilleurs transports publics lorsque les derniers travaux du métrobus Transbrasil seront achevés, que l’ensemble du réseau de tramway du centre-ville sera opérationnel et que le tracé de la ligne 4 du métro sera complété. Le maire Eduardo Paes a promis que cela serait fait, que même après la fin des Jeux, même après le terme de son mandat qui s’achève fin 2016, le rythme des travaux n’allait pas baisser.

Une ville cependant toujours aussi inégale

desigualidadeRio de Janeiro, cependant, ne sera pas pour autant devenue une ville moins inégale. Si l’enthousiasme a été général au début des compétitions, il s’est érodé au fil des jours dans les quartiers populaires. Les habitants des quartiers défavorisés ont en effet vite pu constater le déploiement massif des forces de sécurité autour des lieux de compétition et mesurer dans le même temps le relatif abandon par la police des favelas et des communautés contrôlées par les trafiquants.

mapa_interdicoes_maracana3Ils ont souffert sans compensation des restrictions de déplacement nécessaires à faire passer les délégations olympiques en priorité. Ils n’ont pas eu accès aux stades où se déroulaient les compétitions vu le coût élevé des billets. Et ils ont pu mettre en balancer l’ampleur des moyens financiers engagés dans l’aventure avec l’outrecuidance des détournements de fonds publics à usage politique de l’affaire Lava-Jato. Même si ces derniers ne concernent pas spécifiquement les travaux engagés pour les JO.

Des moyens matériels qui manquent pour reconquérir l’opinion

clinica da familiaLes pouvoirs publics ont maintenant une opinion publique à reconquérir. Cela ne pourra se faire que si les promesses de lendemains meilleurs se concrétisent. Notamment à travers un fonctionnement efficace des équipements sociaux mis en place pour les JO. Les nouvelles lignes de transports en commun, certes, mais surtout les écoles pilotes construites pour l’occasion ou les cliniques de la famille, ces centres de soins de base qui devraient être disponibles pour toute la brtpopulation de la municipalité d’ici 2018.

Ce challenge n’est pas évident dans le contexte du moment parce que la seule bonne volonté des autorités ne suffit pas à actionner tout cela. Il faut aussi des moyens financiers et l’argent risque de manquer cruellement avec l’impasse fiscale dans laquelle se trouvent les trois sphères du pouvoir, l’État fédéral, L’État de Rio et, dans une moindre mesure, la Municipalité de Rio.

Après Barcelone 1992 et Athènes 2004, Rio 2016 un nouveau cas d’école ?

parque olimpicoLes Jeux olympiques de Rio de Janeiro ont calqué leur projet sur la réussite des Jeux de Barcelone en 1992. Ils voulaient éviter à tout pris les éléphants blancs d’Athènes après les JO de 2004. Le résultat sera sans doute ni l’un ni l’autre. On ne le verra pas se dessiner avant quelques mois, mais il y a fort à parier que l’expérience Rio 2016 constituera un cas d’école nouveau et inédit dans l’histoire des Jeux olympiques modernes : un projet bien pensé, bien mené, financièrement maîtrisé et soucieux d’une bonne utilisation des équipements après les compétitions, mais qui n’a pas intégré dans son concept le « risque Brésil ».

BRAZIL-OLY-2016-PROTESTLe risque résultant d’une violente criseéconomique qui, d’une croissance du PIB de 7,5 % en 2009, lorsque la candidature brésilienne a été adoptée à une récession de 3,8 % en 2015, à la veille de la tenue des Jeux. Une crise que beaucoup voyaient venir, même si ce n’était pas avec l’ampleur qu’elle a connue, mais dont on n’a pas voulu tenir compte. Une leçon importante sans doute pour de futurs candidats à ce type de grands événements parmi les pays émergents. Ils devront désormais en tenir compte. Le Comité olympique international aussi…

qual legadoPour compléter cette réflexion, je vous livre le commentaire de deux observateurs étrangers vivant au Brésil depuis longtemps, qui eux aussi reconnaissent le succès de ces Jeux, mais s’interrogent sur le futur de Rio de Janeiro et du pays. Le premier est de Julia Michels, une journaliste américaine qui rédige le blog https://riorealblog.com, le second de Hervé Théry, un géographe français professeur invité à l’université de São Paulo.

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julia michaelsJulia Michaels, RioRealBlog et O Globo, 21 août 2016: Malgré tout, un futur prometteur pour Rio

Aux Jeux olympiques, il y a des gens qui pensent au futur de Rio de Janeiro ! Dans la capitale et les 20 communes qui composent la région métropolitaine, il y aura des élections municipales le 2 octobre. En parcourant la ville, j’ai pu découvrir trois nouveautés qui vont, quel que soit le nouveau maire, influencer le débat sur les héritages, les dettes et les batailles à propos de ce qui a été fait ou ce qu’il aurait fallu faire.

Premièrement : Rio peut s’améliorer. Cela paraît maintenant une évidence, mais entre 1960 et 2009, la majorité des gens acceptaient l’état de la métropole comme elle était, adaptant leur quotidien aux limites imposées par l’inégalité, la politique traditionnelle et la violence. Aujourd’hui, Rio est meilleure que ce qu’elle était avant 2009. Il suffit de se rappeler l’état de décrépitude du centre-ville. Il y a désormais une nouvelle vie artistique, une nouvelle Lapa sur le port, à la place Maua.

On entend beaucoup de critiques sur la nouvelle mobilité, l’extension du métro, les quatre lignes de bus-métro BRT, le tramway VLT, l’élargissement du viaduc do Joá, les améliorations des trains de banlieue, la démolition du Périmétral le long du port et les tunnels routiers qui l’ont remplacé. Cependant, même pour les sceptiques (et j’en suis), force est d’admettre que l’accommodation à tout prix, c’est fini ! Pour Rio, c’est une nouveauté.

Deuxièmement : il faut maintenant mettre l’accent sur la mobilité dans la métropole, la qualité de son environnement et la sécurité publique. 16 municipalités, rien que ça, sont baignées par la baie de Guanabara. Deux millions de Cariocas viennent travailler tous les jours dans la capitale faisant quotidiennement augmenter sa population de 30 %. Face à ces défis, les autorités ne peuvent plus se cacher derrière l’excuse que ce sont des dossiers qui relèvent de la compétence d’une autre sphère du pouvoir que la leur. Les responsables doivent impérativement travailler ensemble.

La société veut une baie plus propre, elle veut passer moins de temps dans les transports, elle ne veut plus craindre pour son intégrité physique à tout moment. La société doit faire pression pour obtenir cela. La nouvelle Chambre d’Intégration métropolitaine qui vient d’être créée à la demande du Tribunal Suprême Electoral aura pour mission de guider cette nouvelle étape.

Troisièmement : le territoire est le mot-clé du moment. L’enchevêtrement complexe des quartiers et des favelas est une barrière à la mise en place de politiques publiques, auxquelles se substitue une forme d’assistancialisme simplificateur. Aujourd’hui, nous disposons de moyens fiables et utiles qui nous permettent de connaître les données officielles dans ce domaine. Nous pouvons aussi recueillir des informations à la source, savoir ce qui se passe à chaque coin de rue à 10 h du matin ou a 9 h du soir. Les réseaux sociaux sont chaque jour plus riches et complexes. Les citoyens, surtout les jeunes qui sont très connectés, viennent chaque fois plus frapper aux portes des préfectures pour revendiquer.

Il est ainsi utile de se rappeler que c’est par l’expérience qu’on apprend. C’est une leçon qui peut contribuer à un plus grand bien-être pour les années à venir. Il n’est dès lors plus acceptable de proposer des politiques publiques uniformes, équivalentes pour tous les territoires, comme si Campo Grande et Santa Cruz, qui diffèrent fondamentalement l’un de l’autre, étaient des lieux identiques.

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hervé théryHervé Théry, http://leplus.nouvelobs.com/ 8 août 2016: JO de Rio 2016 : le Brésil, un pays en crise ? Oui, mais il a aussi de formidables atouts

« The Economist » a consacré au Brésil sa première couverture de 2016. Sous le titre « La chute du Brésil », il lui annonçait une « année désastreuse ». Ce n’était pas la première couverture de ce média consacrée à ce pays. À trois reprises d’ailleurs, le Christ du Corcovado a figuré en une de l’hebdomadaire :

– sur la première (novembre 2009), il décollait comme une fusée et le titre était « Le Brésil décolle ».

– sur la seconde (septembre 2013), il retombait en vrille, et le titre était « Le Brésil a-t-il tout gâché ? »

– sur la troisième (avril 2016), la statue levait des deux bras une pancarte marquée « SOS » et le titre était « La trahison du Brésil. »

the economist

Bien d’autres journaux ont suivi la même pente et, après avoir porté le pays aux nues, se livrent avec délices au Brazil bashing, le dénigrement sans nuance. Pourtant, sous l’écume de la crise économique et politique actuelle, le Brésil dispose de quelques-uns des atouts permanents qui en font non pas un pays émergent, mais bien un pays déjà émergé.

Un territoire immense et des terres disponibles

Le Brésil est déjà un très grand pays agricole (premier producteur et/ou exportateur mondial de café, de sucre, de jus d’orange, de viande de bœuf), car il dispose d’immenses avantages comparatifs : de l’espace, du soleil, de l’eau, de la main-d’œuvre d’exécution et d’encadrement, plus les industries d’amont et d’aval qui enserrent l’agriculture dans un puissant complexe agro-industriel.

On y produit à peu près toute la gamme des denrées agricoles mondiales, car l’étendue du pays en latitude permet d’y cultiver aussi bien les plantes tropicales que celles du monde tempéré.

Mais surtout, il dispose de l’un des plus grands potentiels mondiaux de terres arables disponibles. Selon l’Embrapa et l’IBGE (équivalents brésiliens de l’INRA et de l’INSEE), sur les 851 millions d’hectares du pays, sans toucher aux surfaces déjà réservées pour la protection de la nature et les réserves indiennes, seulement 62 millions d’hectares sur les 402 millions cultivables sont utilisés par l’agriculture. Il resterait donc 340 millions d’hectares, dont 90 millions d’hectares immédiatement disponibles, soit trois fois la surface agricole utile française.

Il y aurait évidemment des enjeux environnementaux à arbitrer, mais ce ne serait pas le cas pour les terres qui pourraient porter la seconde récolte annuelle qu’autorise le climat tropical, seuls 26 millions d’hectares sur les 62 millions d’hectares cultivés les produisent effectivement.

Une « fenêtre démographique » intéressante

Le Brésil comptait presque 191 millions d’habitants au recensement de 2010, au premier rang en Amérique du Sud, devant la Colombie et l’Argentine (respectivement 46 et 40 millions), et au cinquième rang mondial, après l’Indonésie et avant le Pakistan. Grâce au récent ralentissement de sa croissance (depuis les années 1960), sa population est jeune – la moitié des Brésiliens ont moins de 29 ans, contre 39 ans en France.

Le Brésil a donc la chance d’avoir devant lui une « fenêtre démographique » que beaucoup de pays européens lui envient : la population d’âge actif y sera pour une vingtaine d’années au moins plus nombreuse que l’inactive, tant celles des jeunes (grâce à la réduction de la natalité) que celles des vieux, puisque l’âge moyen de la population reste bas.

Une indépendance énergétique

Le Brésil a un autre avantage décisif dans la compétition mondiale : une indépendance énergétique presque totale, grâce au pétrole qu’il a su trouver sur son territoire, à l’hydroélectricité fournie par ses fleuves et aux ressources de la biomasse, principalement l’alcool combustible tiré de la canne à sucre, dont il est le premier producteur mondial. (…) Parmi les énergies nouvelles, c’est l’utilisation de l’alcool de canne à sucre comme combustible qui obtenu le plus net succès. Mélangé à l’essence dans une proportion d’environ 20%, l’alcool réduit la nécessité d’additifs au plomb, ce qui diminue la pollution.

Une innovation technique a relancé l’intérêt pour l’alcool, les moteurs dits flex-fuel qui fonctionnent à l’essence, à l’alcool ou à n’importe quelle combinaison des deux. La possibilité d’utiliser indifféremment les deux combustibles a tout changé et les ventes ont décollé dès que les véhicules ont été lancés, en septembre 2003 : dès 2006 elles représentaient 50% de la flotte en circulation et depuis 2012 près de 90% des nouvelles voitures vendues au Brésil.

Une montée lente mais irrésistible et durable

À ces avantages massifs et incontestables, et sans vouloir masquer les difficultés que connaît par ailleurs le pays, notamment celles qui découlent d’inégalités abyssales et de la violence endémique, on pourrait y ajouter celui d’institutions démocratiques solides, dont la crise actuelle a somme toute confirmé le bon fonctionnement puisque l’impeachment s’est fait dans les règles, le Tribunal supérieur de justice ayant rejeté toutes les contestations soulevées par les partisans de Dilma Rousseff.

Pour le Brésil, l’émergence n’est pas la lente remontée à un niveau ancien, comme pour la Chine et l’Inde, qui retrouvent leur rang de grands pays après un intervalle de colonisation ou de soumission à l’Occident. Pour lui, c’est une vraie surrection, similaire à celle qui soulève progressivement les Andes, sous la pression d’une dérive des continents d’échelle planétaire, une montée lente, mais irrésistible et durable.

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