Recomposition des forces politiques ? Mystères amazoniens ; Un épisode sordide de l’histoire du Brésil

Après des moins de crise politique et une succession ininterrompue de scandales liés à la corruption, est-on en train d’assister à une recomposition de l’échiquier parlementaire au Brésil ? En tout cas, l’élection du nouveau président de la Chambre des députés (lui aussi intérimaire, comme le chef de l’État Michel Temer) pourrait le faire penser. C’est finalement Rodrigo Maia qui succède à Eduardo Cunha, destitué pour avoir caché de l’argent provenant de dessous de table sur des comptes en Suisse et entraves aux enquêtes menées par la police fédérale dans le cadre du scandale « Lava Jato ».

eleiçao rodrigo maia

Depuis le début de cette année, Eduardo Cunha avait mené une guerre sans merci contre Dilma Rousseff, bloquant toute décision du pouvoir exécutif et obtenant en fin de compte la mise à l’écart temporaire de la présidente dans le cadre d’un processus d’impeachment qui devrait se conclure mi-août. Cette bataille gagnée n’a pas empêché Eduardo Cunha de succomber à son tour à ses propres combines politiques.

Le bulldozer du Centrão

Eduardo-Cunha-2-1Mais avant de partir, le député du PMDB élu par l’État de Rio de Janeiro avait modelé le Congrès à son image, installant au centre de l’échiquier un groupement majoritaire formé d’une multitude de petits partis sans expression politique, mais dont les représentants étaient très préoccupés par leurs avantages personnels et les faveurs qu’ils pouvaient distribuer à leurs électeurs. Le comble de ce qu’on appelle au Brésil le « physiologisme ». Aux meilleurs moments, ce Centrão a compté jusqu’à 300 députés sur les 513 parlementaires formant le parlement.

Afin de pouvoir encore peser sur les décisions du législatif malgré son éviction, Eduardo Cunha avait son candidat pour le remplacer à la tête de la Chambre. Un candidat censé maintenir vivante la nébuleuse du « Centrão » avec lequel le nouveau président en exercice rodrigo-maia-0123Michel Temer allait devoir systématiquement transiger pour faire passer ses propositions. Ce candidat s’appelait Rogério Rosso.

Mais voilà, dans sa campagne pour se faire élire, il a tenté de se démarquer de son parrain, multipliant les critiques à l’égard d’Eduardo Cunha. Une mauvaise tactique qui a permis à son concurrent direct Rodrigo Maia d’être élu haut la main.

Clarification des rapports de force

novacomposicaocongressoCe dernier est le chef de file du DEM, un parti libéral de droite qui a toujours pratiqué une opposition consistante aux différents gouvernements du Parti des Travailleurs. C’est donc un allié précieux pour Michel Temer qui lui aussi tente de se démarquer de la gestion de son prédécesseur Dilma Rousseff dont il a pourtant été vice-président. Avec l’arrivée au perchoir de Rodrigo Maia et surtout avec la défaite de Rogério Rosso, l’agglomérat informe du « Centrão » est en train de se déliter à grande vitesse. Nombre des petits partis qui le composaient se ralliant à la nouvelle majorité du Congrès, réduisant d’autant la marge des manœuvres de couloir qui étaient devenues la règle à Brasilia ces derniers mois.

Cette nouvelle réalité parlementaire ouvre la voie à un rétablissement des courants politiques traditionnels, une majorité de droite et centre-droite composée du DEM de Rodrigo Maia, du PSDB dirigé par Aecio Neves et d’une portion non négligeable du PMDB auquel appartient le Président Temer et une opposition minoritaire de gauche regroupée autour du Parti des Travailleurs et de la minorité du PMDB encore fidèle à l’alliance de gouvernement passée avec Dilma Rousseff lors des élections de 2014.

L’amorce d’une réforme électorale ?

Cette nouvelle géographie ne va pas redorer d’un coup de baguette magique l’aura des politiciens en place, toujours profondément impopulaires dans l’ensemble du pays, mais reforma politicaelle peut faciliter l’adoption des indispensables mesures de redressement économique comme la réforme de la prévoyance sociale et les coupes dans les finances publiques.

Elle est aussi peut-être le prélude à une vaste et nécessaire refonte du système électoral, responsable en bonne partie des dérives de ces dernières années. Mais tout cela ne va certainement pas se concrétiser avant la confirmation éventuelle de l’impeachment de Dilma Rousseff au mois d’août et sûrement pas avant les élections municipales d’octobre prochain.

****

 

Mystères amazoniens

 

La forêt amazonienne n’a pas fini de livrer ses secrets ! Un nouvel inventaire des arbres qui la compose vient d’identifier 12 000 espèces différentes. Elles appartiennent à 140 familles et 1 225 genres distincts. Ce constat est le résultat d’une compilation qui porte sur toutes les données recueillies en Amazonie entre 1707 et 2015, soit pratiquement durant trois siècles. C’est le « Scientific Reports » qui publie ce rapport d’un collectif international de chercheurs coordonné par Hans Steege du Centre Naturalis de Biodiversité en Hollande. Les résultats divulgués prolongent une précédente recherche de son institut, publiée en 2013 dans la revue « Science ». Cette année-là, l’estimation avancée était que l’Amazonie pouvait renfermer environ 16 000 espèces d’arbres différents sur une population de 390 milliards de plantes.

floresta-amazonica

« Il reste encore beaucoup de choses à découvrir qui vont exiger de nombreuses expéditions et des ressources financières en conséquence » déclare Rafael Paiva Salomão, un des chercheurs associés à cet inventaire. Parmi les autres résultats à relever, le fait que depuis 1900, 50 à 200 nouvelles espèces sont découvertes chaque année et que l’Amazonie brésilienne, qui compose 60 % du total de cette forêt, abriterait 2,5 millions de types d’insectes différents.

Le défi de la protection de la biodiversité

desmatamento(4)Il reste donc beaucoup à découvrir, mais aussi beaucoup à protéger. Car si la déforestation à grande échelle de l’Amazonie est une plaie heureusement en voie de régression au Brésil, une autre menace, sournoise et presque invisible pèse sur la forêt : le déboisement à petite échelle, illégal et artisanal, qui crée des clairières stériles impossibles à détecter par satellite, mais dont l’existence met en danger toute la biomasse environnante. Elle fait avancer la désertification tel un cancer sous les grands arbres et provoque ensuite la mort de ces derniers.

C’est la revue « Nature » qui tire la sonnette d’alarme à propos de ce phénomène et selon les chercheurs qui ont participé à cette étude (11 d’entre eux sont brésiliens), « la perte de floresta-amazonica-desmatamentobiodiversité dans ces régions perturbées est comparable à celle constatée dans les grandes zones déboisées surveillées par satellite ».

L’État du Pará semble être la principale victime de cette désertification galopante et silencieuse. « La dégradation touche principalement les espèces rares qui se reproduisent au sein de très petites zones », explique Erika Berenguer, chercheuse à l’Université de Lancaster (GB). Selon son estimation, la perte en espèces différentes y équivaudrait au déboisement de 139 000 km2.

****

 

Un épisode sordide de l’histoire du Brésil

 

C’est un sombre pan du passé qui ressurgit avec la sortie en salle du documentaire « Menino 23 –  Infâncias perdidas no Brasil » (Enfant n° 23 – Enfances perdues au Brésil) du réalisateur Belisario Franca, inspiré de la thèse de doctorat de l’historien Sidney Aguiar Filho, « Éducation autoritaire et eugénisme : l’exploitation au travail et la violence faite aux enfants nécessiteux du Brésil entre 1930 et 1945 ». Il s’agit de l’histoire de 50 enfants, âgés de 9 à 12 ans, noirs pour la plupart, qui ont été déportés d’un orphelinat de Rio de Janeiro vers des fermes de l’intérieur de l’État de Sao Paulo où ils ont été contraints de travailler aux champs, sans rémunération et dans l’isolement le plus complet.

menino_23_Time_de_futebol-2-1

Rappelons le contexte : le 24 octobre 1930 éclate la « Révolution de 1930 » qui porte au pouvoir Getulio Vargas. Ce dernier instaure la dictature de « L’Estado Novo » fortement inspirée par les théories fascistes de Mussolini et Hitler. Parmi elles, l’eugénisme prônant la pureté de la race. Rio de Janeiro est alors la capitale fédérale du pays et elle met en place des politiques publiques destinées à expulser de la ville les enfants noirs, pauvres, orphelins et abandonnés, âgés de dix ans ou plus, et les envoyer à la campagne dans les autres États du Brésil pour les y faire travailler.

Un altruisme pervers

crianças na fazenda rocha mirandaL’opération est menée tambour battant au sein de l’orphelinat Educandario Romao de Mattos Duarte situé dans le quartier de Flamengo, où se trouvait alors la résidence officielle du président Getulio Vargas. 50 enfants sont envoyés à la Fazenda Santa Albertina et à la Fazenda Monte Alegre dans l’État de Sao Paulo. « On était comme du bétail qu’on vend et qu’un acquéreur vient acheter » se souvient Aloysio Silva un des rares survivants de cette tragédie. Non seulement le gouvernement de Getulio Vargas a cautionné la manœuvre, mais les élites qui l’entouraient considéraient ce projet « d’éducation eugéniste par le travail comme altruiste et juste », relève Sidney Aguiar Filho.

menino231« Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est que beaucoup de choses qui se sont produites durant ces deux décennies arrivent encore aujourd’hui », complète le cinéaste Belisario Franca. « On continue à voir dans la rue des enfants sans protection et on continue à pratiquer un assistancialisme à la brésilienne qui prône la rédemption à travers l’exploitation par le travail. Les forces ultraconservatrices sont toujours présentes et le travail esclave existe encore au Brésil ».

Croix gammées et théories nazies

Vista-áerea-da-fazenda-Santa-Albertina-Campo-do-Monte-Alegre-SP_1-1170x540

Vista-áerea-da-fazenda-Santa-Albertina-Campo-do-Monte-Alegre-SP_1-1170x540Les Fazendas Santa Albertina et Monte Alegre où ont été envoyés les enfants appartenaient à deux frères, membres de l’Action Intégraliste Brésilienne, un mouvement fasciste sympathisant des théories nazies. À Monte Alegre, d’ailleurs, certains des déportés travaillaient à la cuisson de briques menino-23-tijolo suasticaornées de la croix gammée en guise de signature. Santa Albertina, elle, était une institution catholique charitable vouée à l’accueil des jeunes en situation de risque. Le pensionnat existe toujours et possède encore les registres sur lesquels ont été inscrits les enfants de Rio de Janeiro confié aux bons soins d’Osvaldo Rocha Miranda, le propriétaire des lieux à l’époque.

photoOsvaldo Rocha Miranda est aujourd’hui décédé, mais son petit-fils, Mauricio Rocha Miranda conteste les accusations d’eugénisme et de travail forcé avancées par Sidney Aguiar Filho. En décembre 2012, il envoie une lettre au recteur de l’Unicamp où l’historien a soutenu sa thèse de doctorat, qualifiant cette dernière de « sensationnaliste et opportuniste » et exigeant un droit de réponse pour sa famille. Il a créé un blog pour se défendre, https://familiarochamiranda.com, mais a refusé de s’expliquer dans le documentaire « Menino 23 ».

Un racisme qui s’ignore

Revolução_de_1930_-_2« La famille Rocha Miranda avait une très grande insertion politique, économique et religieuse dans la région », commente Belisario Franca. « À cela s’ajoutait toute l’ambiguïté de Getulio Vargas qui a lui-même stimulé le développement de recherches sur l’eugénisme. Ce film révèle donc un pan important de l’histoire qui doit nous permettre de voir sous un autre angle les problèmes que nous avons aujourd’hui. Car nous sommes le pays de la négation. Nous sommes racistes, mais nous le nions ».

santa albertinaLa plupart des enfants de Santa Albertina et Monte Alegre ont été libérés en 1942, lorsque le Brésil, toujours sous la coupe de l’Estado Novo de Getulio Vargas a déclaré la guerre à l’Allemagne et l’Italie, rejoignant ainsi finalement la coalition des Alliés.

 

Publicités