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Otaviano Canuto est directeur exécutif du Fonds monétaire international, le FMI, pour le Brésil et dix autres pays. Il ne mâche pas ses mots : « il y a une énorme marge de manœuvre pour réduire l’évasion fiscale des plus riches au Brésil et pour augmenter les impôts sur l’héritage, la propriété immobilière et les revenus des plus fortunés ». Ex-professeur d’économie de l’Université de Campinas, l’Unicamp, Otaviano Canuto a passé 10 ans à la Banque mondiale où il a été directeur exécutif et conseiller pour les BRICS (le bloc des pays émergents formé du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud) avant de rejoindre le FMI en 2015.

Pour lui, les mesures urgentes que doit prendre le gouvernement de transition de Michel Temer doivent certes d’abord servir à juguler la spirale du déficit public à travers la réforme de la sécurité sociale notamment, mais aussi à augmenter significativement les rentrées fiscales à travers une révision du mode de taxation des plus riches. Extrait de l’interview qu’il a donné à la BBC Brasil le 15 mai dernier.

« Prendre le contrôle sur la trajectoire actuelle de l’endettement accéléré et du déficit fiscal explosif doit être la priorité des autorités pour que l’économie brésilienne commence à se récupérer et que les différents agents économiques relancent des projets d’investissement et de création d’emploi ».

  • BBC Brasil : Est-ce imaginable dans une situation politique aussi tendue, pour un gouvernement transitoire de courte durée, de se lancer dans des réformes aussi fondamentales qui incluent notamment la révision de la sécurité sociale ?

« Ce gouvernement peut être de courte durée, mais la perception de l’urgence à réaliser ces objectifs est très grande. Par conséquent, dès le moment où un plan capable de convaincre l’ensemble de la classe politique est clairement établi, je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas marcher. Tout le monde est fatigué de la crise, et tout le monde est conscient qu’on ne peut pas en sortir sans des mesures de ce genre. »

  • BBC Brasil : Mais le budget fédéral est extrêmement rigide au Brésil, cela n’est-il pas un obstacle majeur ?

« Il est vrai qu’avec le degré de rigidité actuel du budget, vous pouvez décider par décret de transformer un désir en réalité. C’est ce qui s’est passé ces dernières années : étant donné notre longue et ténébreuse histoire d’exclusion sociale, les pouvoirs publics ont tenté de répondre aux légitimes aspirations des plus pauvres en incluant diverses mesures au budget sans pour autant chercher de nouvelles sources de financement qui auraient pu être apportées par les classes privilégiées. Mais il n’y a pas eu de réflexion là-dessus et les dépenses publiques ont pris l’ascenseur. C’est une des explications du déficit actuel.

  • BBC Brasil : Les travaux de Thomas Piketty ont lancé un débat mondial sur la taxation des riches. Il y a un espace pour ça au Brésil ?

Le problème de l’évasion fiscale et de l’arbitrage des impôts est un drame universel dans lequel la configuration qui semble la plus juste n’est pas toujours la meilleure parce que certains segments de la taxation peuvent facilement être contournés par l’évasion fiscale. Mais il y en a d’autres comme le patrimoine immobilier qui se valorise naturellement sans aucun mérite de son propriétaire qui pourrait être imposé de façon plus efficace. D’autant que c’est une richesse qui n’est pas déplaçable facilement à l’étranger. Idem pour les héritages. Il faut aussi que le revenu des plus riches soit plus fortement grevé. La progression de l’impôt au Brésil est insatisfaisante ».

  • BBC Brasil : Le Brésil est mûr pour ce genre de mesures ?

« La question que je poserais serait plutôt s’il existe une configuration des forces politiques susceptible d’aller dans cette direction. Et surtout si la pression populaire qui s’est exercée tout au long de ces dernières années ne disparaît pas. Ceux qui sont descendus dans la rue incarnent les aspirations de la nouvelle classe moyenne basse qui a émergé depuis 2003, notamment grâce à une meilleure éducation. Il ne faut pas qu’elle rentre à la maison…

  • BBC Brasil : Aujourd’hui, les élites ont encore intérêt à améliorer l’éducation des plus pauvres ?

Oui parce que l’élite aujourd’hui, c’est un groupe de personnes relativement ample qui détient le contrôle sur le cours de la politique et des activités productives. Ces gens-là savent aujourd’hui qu’au Brésil, ils ne vont rien pouvoir produire dans le futur sans que le pays ne dispose d’une meilleure éducation de base. S’enrichir et s’en aller vivre confortablement à l’extérieur grâce à son compte bancaire n’est plus une option dans le monde actuel. L’élite d’aujourd’hui n’échappe plus à la nécessité de produire de la richesse de manière durable ».

 

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