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« Un air d’optimisme flotte sur le Planalto », se réjouit le quotidien O Globo au lendemain de l’investiture de Michel Temer. Le président par intérim, sur lequel « pèse le poids de ne pas être passé par les urnes », note pour sa part El País Brasil, table sur les deux ans et demi qu’il pourrait avoir devant lui avant l’élection présidentielle de 2018 (en cas de destitution définitive de la présidente) « pour dissiper le pessimisme et le climat belliqueux qui divise le pays ».

 Le patronat brésilien, lui, interrogé par la Folha de São Paulo donne 3 mois au nouveau ministre de l’économie Henrique Meirelles pour montrer des signes tangibles de redressement des finances publiques, entreprendre la réforme de la Sécurité sociale et celle du Code du travail, « dans le cas contraire il aura gaspillé inutilement la bonne volonté initiale née de l’écartement de Dilma Rousseff. » Autre limite pour Michel Temer, qui n’a rien à voir avec « la capacité personnelle d’un président à dialoguer ou son habileté à construire une coalition pour gouverner », juge Carta Capital : les divisions politiques ont fragmenté dangereusement le poids de chaque formation. Aucune de celles-ci, à l’Assemblée, ne représente plus de 14 % des sièges. Un morcellement « qui fragilise tout président ».

Au-delà, beaucoup de commentaires à chaud relevaient cette fin de semaine « la triste fin d’une utopie » selon les termes l’écrivain Zuénir Ventura, après 13 années d’espoirs populaires portés par l’arrivée au pouvoir du Parti des Travailleurs en 2003.

Frei Betto, moine dominicain et théoricien de la théologie de la libération, qui fût un proche compagnon de Lula, s’interroge, lui, sur la capacité qu’a aujourd’hui ce parti, désormais dans l’opposition, à se réinventer et à renouer avec les valeurs forgées tout au long de son combat d’antan. Luiz Antonio Novaes, éditeur au journal O Globo, note pour sa part dans son Blog do Mineiro que malgré un discours de rupture avec l’establishment politique, le PT n’a pas réussi à s’affranchir de l’influence des forces centristes du PMDB, le parti de l’actuel président Temer. Il a fini par adopter les mêmes méthodes de pouvoir : jeu d’influence et corruption. À l’inverse, s’interroge l’éditorialiste, le nouveau gouvernement aura-t-il la force d’échapper à l’ombre du PT, son frère siamois, allié d’hier et ennemi d’aujourd’hui, pour trouver le chemin d’une réconciliation nationale ?

Zuénir Ventura : la triste fin d’une utopie

zuenirventuraCe n’est certainement pas le dénouement qu’attendait Lula lorsqu’il a choisi Dilma Rousseff pour lui succéder, en 2010, afin d’assurer la réalisation finale de son gouvernement. C’est au contraire la fin malheureuse d’une histoire qui avait pourtant si bien commencé » affirme Zuénir Ventura, journaliste, écrivain, compagnon de longue date de l’ex-syndicaliste devenu président du Brésil, dans un éditorial qu’il a intitulé la triste fin d’une utopie. « La naissance du Parti des Travailleurs en février 1980, lors d’une assemblée qui s’est tenue au Collège Sion de São Paulo était une lumière au bout du tunnel alors que le Brésil vivait les derniers moments de la dictature militaire. Toute l’énergie sociale réprimée durant une décennie a explosé en mouvements d’affirmation populaire dans les années 1978/79 et s’est concrétisée dans l’émergence d’un parti dirigé par un ouvrier métallurgiste originaire du Nord-Est qui s’est transformé en figure de proue du nouveau syndicalisme après avoir dirigé une grève de près de 100 000 ouvriers dans l’ABC pauliste.

Les premières tentatives électorales de Lula en 1982 et 1986 n’ont certes pas été couronnées de succès, mais quand j’ai à nouveau rencontré Lula en 1993, lorsque je couvrais pour le Jornal do Brasil la première Caravane de la Citoyenneté qu’il a organisée dans le Nord-Est, ce fut une incroyable expérience journalistique. Parcourir avec lui, 24 heures sur 24, les poches de misère de cette région du pays où l’accès à la citoyenneté signifiait d’abord l’accès à l’eau et à la nourriture m’a bouleversé. Ce n’est pas seulement à cause de cette plongée dans le Brésil profond que j’ai admiré Lula, c’est aussi parce que son parti prônait l’éthique en politique, promettant de ne pas voler et de ne pas permettre de se faire voler. Pendant des années, il en a été ainsi : rencontrer un militant du PT corrompu était un défi impossible.

Hélas, tout a basculé ensuite. D’abord avec le scandale du Mensalão en 2005 puis maintenant avec celui du Petrolão. En 2010, courageusement, Gilberto Carvalho, alors Chef de Cabinet du président Lula, évoquant 30 ans d’existence du PT, relevait les incontestables avancées sociales, mais s’attristait du fait que le vice de la corruption soit entré dans notre parti au même titre que dans les autres. Tout cela me rend triste. Le PT et Lula peuvent ne pas finir, mais l’utopie qu’ils incarnaient s’est évaporée. Mélancoliquement.

Frei Betto : Le Parti des Travailleurs peut-il se réinventer ?

frei bettoVoir Dilma chassée du Planalto suscite chez moi une profonde indignation. Nous étions voisins d’enfance dans les années 1950 à Belo Horizonte puis ensuite voisins de cellule à la prison Tiradentes de São Paulo en 1970 et enfin voisins sur l’Esplanade des Ministères de Brasilia en 2003-2004, elle ministre, moi conseiller spécial de Lula. Mon indignation a d’abord à voir avec la mesquinerie de la politique institutionnelle brésilienne. Sans avoir été vraiment convaincue d’avoir commis un crime, elle a été laminée par le rouleau compresseur d’une opposition au caractère plus physiologique que politique.

Hélas, sa chute, c’est aussi le triste résultat de l’attitude du PT qui s’est laissé piquer par la mouche bleue de la compromission politique. Il n’a pas osé aller au bout des réformes politique, tributaire et agraire nécessaires et a fini par confier la gestion des acquis sociaux pour les plus pauvres comme la Bourse famille, aux caciques municipaux avec qui il a passé des alliances opportunistes qui ont contaminé ses dirigeants. En 13 ans de gouvernement, le parti n’a pas investi dans l’alphabétisation politique de la nation qu’il prônait ni dans la démocratisation des médias qu’il promettait.

Comme si la rhétorique pouvait suffire à camoufler les criantes inégalités du pays, le PT a cherché en vain à être le père des pauvres et la mère des riches. Grâce au crédit facile, au contrôle de l’inflation et à l’augmentation du salaire minimum, la population a eu accès à plus de biens. Le frigo et l’électroménager mais aussi l’ordinateur et le téléphone portable ont fait irruption dans les favelas. Au pied du morro, la voiture achetée à crédit attendait… Mais l’accès à un logement de qualité, à la sécurité, à la santé et à l’éducation s’est fait attendre. Le PT a créé une nation de nouveaux consommateurs, mais pas de nouveaux citoyens. Maintenant que les pauvres et les exclus, les sans-terres et les sans-toits sont à la recherche d’autres formations politiques qui les représentent ou d’autres façons de faire de la politique, basée sur l’éthique, la lutte contre les inégalités sociales et la recherche d’un autre Brésil du possible, le Parti des Travailleurs aura-t-il le courage de se réinventer et de revenir aux valeurs fondamentales qui étaient les siennes ?

Luiz Antônio Novaes : de l’ordre et du progrès

luiz antonio novaesAvant même les mots, les premières images du groupe qui est entré au Palais du Planalto avec Michel Temer, un cortège d’hommes mûrs et blancs en costume sombre, marquent le contraste avec ceux qui en sont sortis peu de temps avant, troupe plus féminine, plus jeune et colorée, tant dans le vêtement que par la peau. Est-ce à dire que c’est par ce contraste que Michel Temer veut marquer sa différence avec Dilma Rousseff ? Peut-être, car l’ex-Vice, il est vrai est contraint par les circonstances d’afficher le contraste entre l’avant et l’après…

Il le fait ostensiblement par la démonstration d’un contact cordial et permanent avec les parlementaires du Congrès, scène difficilement imaginable du temps de Dilma Rousseff et par un discours où les termes économiques dominent. Il professe aussi un respect quasi liturgique des institutions, mettant en avant l’ordre et le progrès — la devise du Brésil — comme mot d’ordre central de son gouvernement. Mais l’ordre d’abord et le progrès ensuite. Il veut faire face de cette manière aux accusations de coup d’État inlassablement répétées par la présidente destituée. L’ordre, ce sera le nouveau ministre de la Justice, Alexandre de Moraes, un incorruptible défenseur des enquêtes en cours dans l’affaire Petrobras, le progrès, Henrique Meirelles, ancien patron de la Banque centrale durant les deux mandats de Lula, chargé de relancer la croissance.

On retrouve cependant sur le chemin de ces nouveaux responsables des destins entremêlés de gens du PT et du PMDB, soit des anciens participants en commun du gouvernement antérieur, soit des personnages assis sur les mêmes bancs de l’accusation. Cette promiscuité de frères siamois oblige Michel Temer à tenir un discours ultraconservateur pour garder sa distance vis-à-vis du radicalisme du PT et séduire un Congrès rempli d’évangélistes dont les voix sont nécessaires pour faire avancer les choses, mais dont l’idéologie est très éloignée de celle du PMDB de centre gauche. Ce besoin de se démarquer explique peut-être son choix de nommer un gouvernement d’où jeunes, femmes et noirs sont absents[1].

Cela peut s’avérer utile sur le plan politique, reste à savoir si c’est bien légitime et si cette attitude saura séduire une opinion publique que le nouveau président par intérim doit convaincre pour mener son action à bien.

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[1] Michel Temer vient de rectifier le tir en créant un Secrétariat à la Culture rattaché à la présidence pour remplace le Ministère de la Culture éteint et déclare vouloir nommer une femme à sa tête.

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