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Michel Temer a donc nommé ses ministres, 22 au lieu de 32 dans l’ancienne équipe de Dilma Rousseff, tous des poids lourds de la vie politique brésilienne, tous masculins, tous blancs. C’est la première critique qui lui est faite : pas de femmes ni de noirs au gouvernement[1]. « Parce que les partis qui forment la nouvelle coalition n’ont proposé aucune femme et aucun noir » nuance le journaliste Sidney Rezende, un transfuge de la Télévisioin Globo qui a rejoint la chaîne publique EBC.

Le credo de la nouvelle équipe, c’est pour une démocratie efficace. Que mettre derrière ces mots ? Le rétablissement de l’équilibre des finances publiques, le maintien des programmes sociaux, l’ouverture économique, le dialogue permanent avec les députés proclame Michel Temer. À voir…

temer e deputadosUn meilleur rapport entre l’Exécutif et les Chambres est sans doute l’élément déterminant pour permettre le changement, car on se souvient que la crise politique qui a fait tomber Dilma Rousseff est d’abord celle d’un blocage du dialogue avec le législatif. Michel Temer, rodé au jeu parlementaire, a sans doute les conditions pour réussir là où la présidente destituée a échoué par sa maladresse et sa rigidité. Mais jusqu’où Michel Temer pourra-t-il conserver l’appui de cette coalition fragile sans distribuer des faveurs et retomber ainsi dans les travers qui ont tué le précédent gouvernement ?

Un nouveau président avec les mêmes problèmes

Ce sera d’autant plus difficile que, paradoxalement, le Parti des Travailleurs et ses deux principaux alliés de gauche, le PDT (Parti des travailleurs) et le PC-do-B (Parti communiste du Brésil), en renouant avec un discours d’opposition qui les a si bien servis avant l’arrivée de Lula au pouvoir peuvent représenter une minorité de blocage importante à Brasilia, mais aussi dans la rue en mobilisant les mouvements sociaux contre ce gouvernement illégitime. « En somme », écrit l’hebdomadaire Carta Capital dans l’éditorial de son dernier numéro, « nous voici avec un nouveau président et les mêmes problèmes ».

golpePas tout à fait les mêmes cependant, car s’ajoute la discussion sur la légitimité du processus d’impeachment — décision constitutionnelle ou coup d’État institutionnel — qui va continuer. Dilma Rousseff a promis de se battre jusqu’au bout des 180 jours qui la séparent d’une décision définitive sur son éviction. À ses côtés, José Eduardo Cardozo, l’ancien avocat général de l’Union, qui assure désormais la défense de la présidente destituée, va multiplier les recours auprès du Tribunal Suprême : « utiliser un prétexte juridique pour écarter du pouvoir une présidente légitimement élue est une injustice historique », martèle-t-il.

Gouvernement illégitime

Golpe contra Dilma é, de todos, o mais violento | Brasil 24:7Dans le journal online Brasil 247.com, José Reinaldo Carvalho est encore plus offensif : « le gouvernement intérimaire qui entre en fonction à partir de la destitution de la présidente Dilma est un gouvernement illégitime issu d’un coup d’État. C’est un gouvernement de trahison nationale, de restauration néo-libérale et conservatrice, insensible aux réformes sociales, à la démocratie et à la souveraineté nationale. Il foule aux pieds l’intégration latino-américaine pour laquelle le Brésil a joué un rôle de protagoniste en luttant pour l’instauration d’un nouvel ordre économique international opposé à l’hégémonie des grandes puissances notamment les États-Unis et l’Union européenne. Il n’y aura pas de dialogue et encore moins d’alliance avec un tel gouvernement, ses acolytes et les forces qui le soutiennent. »

Le ton est donné, la réconciliation avec le PT, Dilma Rousseff et Lula n’est pas pour demain… Voilà pour le panorama politique actuel.

Les batailles économiques

crise no brasilSur le plan économique, la nouvelle équipe va devoir mener plusieurs batailles pour éviter que, après les mauvais résultats de 2015 et les prévisions pessimistes pour 2016, l’année 2017 ne soit une troisième année de récession. Ce sera le principal défi pour le président par intérim et la coalition qui le supporte, une coalition constituée, autour du PMDB (Parti de la Majorité démocratique du Brésil) et du PSDB (Parti Socia-Démocrate du Brésil), d’une myriade de partis sans vraie expression politique et qui est loin d’avoir une vision cohérente des réformes à entreprendre dans le domaine économique.

Fernando Caulyt a listé pour le site de la Deutsche Welle les principaux enjeux de ces réformes. On résumera ici ses principales conclusions : « Il va falloir non seulement rétablir les comptes publics et relancer la machine productive, mais encore donner des signes clairs d’un engagement dans le domaine social pour faire face à l’augmentation vertigineuse du chômage et à l’érosion des revenus de la population ».

Une incontournable hausse des impôts 

cpmfLa nouvelle équipe n’échappera pas à la nécessité d’augmenter les impôts, prévoit Fernando Caulyt. La réintroduction de la CPMF, la Contribution Provisoire sur les Transactions financières, abolie en 2007, sera sans doute nécessaire. Elle avait été proposée par l’ancien gouvernement, mais refusée jusqu’ici par le Parlement et les milieux économiques qui combattent fermement toute hausse de la fiscalité grevant la machine productive déjà en panne.

La plupart des analystes cependant considèrent que seul le retour de la CPMF, combiné à une croissance d’au moins 1 % du PIB en 2017, est à même d’éviter que le déficit du budget n’atteigne 120 milliards de R $ (32 milliards de CHF/30 milliards d’€) l’an prochain, un montant ingérable pour les pouvoirs publics.

Le spectre de la dette

divida do brasilDans ce cas de figure en effet, il n’y aurait plus de réserves disponibles pour payer les intérêts de la dette, laquelle s’est élevée à 73,7 % du PIB en 2015 selon le FMI, en croissance de 10,4 % par rapport à 2014. À ce rythme, elle atteindrait 91,7 % du PIB en 2021. Une courbe ascendante extrêmement périlleuse, car la dette brésilienne, on l’avait déjà noté dans Vision Brésil du 16 août 2015 : les ingrédients d’une triple crise, citant l’ancien président de la Banque centrale Gustavo Franco, est une bombe à retardement :

« Si la dette brésilienne, 65 % du PIB, paraît encore modeste face à la dette de la Grèce, 177 % du PIB, ce qui compte, c’est moins le volume de l’endettement que son coût et sa vitesse de sa croissance. Or à ce niveau, les indicateurs du Brésil apparaissent paradoxalement pires que ceux de la Grèce ! En 2014, le pays a consacré 5,6 % de son PIB au payement des intérêts, la Grèce, seulement 4,2 %. La dette grecque est beaucoup plus étalée dans le temps que la dette brésilienne, elle est donc meilleur marché ».

Sécurité sociale et Code du travail

previdenciaD’autres réformes doivent être encore entreprises urgemment, notamment celle de la prévoyance sociale dont le coût représente plus de la moitié des dépenses publiques et la réforme du Code du travail, considéré comme trop rigide et inefficace. Il provoquerait de graves distorsions dans la production et pénaliserait la reprise économique. « La récupération de la confiance en la capacité du Brésil de se relancer passe par l’assainissement du déficit fiscal et l’assouplissement des règles du travail », note Fernando Caulyt, rappelant que l’indice de confiance de l’entrepreneuriat industriel à l’égard du gouvernement mesuré par la Confédération nationale de l’Industrie est en chute libre. Il a atteint le plancher de 36 % en avril, 1,2 % en moins que le mois précédent.

Pour l’auteur, il faut absolument faire remonter cet indice en cassant le pessimisme qui règne aujourd’hui dans les milieux économiques afin de relancer les investissements et la consommation. Cette dernière a reculé de 4 % en un an et les investissements des entreprises de 14 %.

Inflation et emploi

Le contrôle de l’inflation est aussi un dossier urgent. Durant ces dernières années, la Banque centrale a laissé filer le renchérissement bien au-delà des objectifs fixés lors de la mise en place du Plan Réal contre l’inflation en 1994 : taux d’inflation annuel moyen de 4,5 %, plafond de 6,5 %. Ainsi, en 2015, le renchérissement a atteint 10,67 % et même s’il semble devoir ralentir cette année, plafonnant à moins de 7 %, il est urgent d’adopter à nouveau une politique monétaire permettant de stabiliser les prix sur le long terme.

desemprego-no-brasilD’autant que la récession économique de 2015-2016 a aussi de graves effets sur l’emploi, renforçant les effets négatifs de l’inflation pour les moins nantis. Le chômage a atteint 8,5 % en 2015, il devrait grimper à 10 % en 2016, du jamais vu depuis 2012 : cela représente plus d’un million de sans-emploi supplémentaires en un an. Ce volet-là du redressement est absolument crucial, car des études récentes montrent que le succès des politiques sociales adoptées par les gouvernements Lula et Dilma Rousseff entre 2003 et 2012 pour sortir les plus pauvres de la misère tient plus à la croissance des postes de travail durant ces années-là qu’aux subsides généralisés de la Bourse-famille.

« Si la nouvelle équipe au pouvoir réussit à implanter tout ou partie de ces changements nécessaires », conclut Fernando Caulyt, citant une prévision du Bulletin Focus de la Banque Centrale, « le pays pourra connaître une légère croissance de 0,3 % en 2017 après une année 2016 de récession à moins 3,88 % ». Ce n’est pas encore la porte du paradis retrouvé, mais cela peut susciter une dynamique qui permettrait au Brésil de renouer avec la vigueur du développement qu’il a connu durant la première décennie du XXI ° siècle.

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[1] Michel Temer vient de rectifier le tir en créant un Secrétariat à la Culture rattaché à la présidence pour remplace le Ministère de la Culture éteint et déclare vouloir nommer une femme à sa tête.

 

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