Un crocodile à la plage ! 

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Il n’était pas bien grand, à peine 30 centimètres de long, mais ce n’était pas vraiment sa place! Durant quelques heures, il s’est promené en bord de mer au milieu des baigneurs. Plus exactement au milieu des tonnes de gigotas – en français les jacinthes d’eau – transportées par la tempête de la semaine dernière, qui ont envahi les plages de Barra da Tijuca, Leblon et Ipanema et menacent désormais celles de Niteroi, de l’autre côté de la Baia de Guanabara. En deux jours, la voirie en a récolté 53 tonnes. À l’origine de cette invasion, la rupture de l’écobarrière de la Lagoa da Tijuca dans la Zone Ouest.

Avec l’augmentation de la population dans cette région, notamment la croissance de l’habitat informel, les 3 lagunes de Barra da Tijuca ont vu proliférer la jacinthe d’eau ou Eichornia Crassipes, une plante très envahissante qui se nourrit des rejets organiques résultant du déversement sauvage des égouts. L’Eichhornia provoque l’eutrophisation des eaux douces, entraînant la disparition des autres espèces végétales et la mort des poissons.

gigogas-barra-zona-sulÀ l’origine, cette écobarrière installée en 2006 était un équipement provisoire qui devait servir à retenir les déjections dans  la région où va se tenir l’essentiel des compétitions des Jeux olympiques du mois d’août prochain jusqu’à la mise en chantier des travaux de dragage des lagunes de Marependi, Camorim et Tijuca et l’installation de stations d’épuration. Rien n’a encore été fait, Rio de Janeiro a pratiquement renoncé à son engagement à nettoyer ses eaux avant le début des JO. C’est l’un des plus tristes héritages que ces Jeux vont laisser pour la ville…Environnement, le parent pauvre des mutations 

Un objet sur lequel tout le monde est d’accord, c’est que le bilan environnemental des Jeux va écoper d’une très mauvaise note. La sanction est dure à avaler pour une ville qui a accueilli le premier sommet mondial de la terre en 1992 et qui, lors de la Conférence du Climat Rio+20 en 2012, s’était engagée à réduire drastiquement ses gaz à effet de serre d’ici 2030. Pour cela, Rio de Janeiro voulait nettoyer ses eaux avant 2016 et compenser les émissions de carbone engendrées par les J.O. D’atermoiements en indécisions, de projets mal emmanchés en opérations inefficaces, il a fallu déchanter, la Perle carioca ne sera pas à l’heure pour les Jeux olympiques en ce qui concerne la régénération de son espace naturel. Il va falloir encore beaucoup de temps et de moyens pour qu’elle puisse jouir d’un cadre environnemental à la hauteur de la séduction qu’elle exerce sur ses visiteurs.

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Parmi les promesses faites initialement, il y avait donc celle de nettoyer la Baie de Guanabara de 80 % de ses déchets. On a vu plus haut ce qu’il en était. L’objectif a carrément été abandonné. Il y avait aussi une opération coordonnée par le gouvernement de l’État, avec l’appui de la municipalité, pour drainer cinq millions de m3 de sédiments dans les lagunes de Marependi, Tijuca et Camorim, à Barra da Tijuca, afin de faciliter l’entrée de l’eau de mer et aider de cette façon à réduire l’envasement de ces plans d’eau. Le délai pour y arriver était fixé à 30 mois. Les travaux ont finalement commencé début 2015. À peine démarrés, ils ont été stoppés par une décision de justice. Le projet de récupération des lagunes de la Barra da Tijuca est plombé depuis le début par un imbroglio juridico-administratif qui empêche son avancement.

Il y a d’abord eu des dénonciations de fraude et de sur-facturation. En 2013, il est apparu que le résultat d’une mise au concours était connu avant l’ouverture des enveloppes des candidats qui avaient soumissionné ! Opération annulée et reportée. Mais un an plus tard, le procureur de l’État de Rio autorise la revalidation des dossiers de l’époque ! Surviennent alors les premiers effets de la crise économique, les pouvoirs publics doivent diminuer leurs dépenses, la construction d’unités de traitement au fil de l’eau, les UTR, qui devraient réduire la quantité des égouts qui se déversent dans les rivières est abandonnée. D’aucuns parmi les écologistes applaudissent, car une UTR ne remplace pas une station d’épuration. Ce n’est qu’une mesure d’urgence pour parer au plus pressé, mais qui peut servir d’excuse pour ne pas mettre en place une véritable politique de mise à l’égout à Barra da Tijuca.

Le maire de Rio jette alors un pavé dans la mare en proposant d’exclure du compromis olympique le nettoyage des lagunes de Barra da Tijuca, et de mettre en place pour l’avenir un partenariat public-privé afin de lui confier le service des égouts de cette région. Entre-temps, l’autre volet de l’intervention prévue, celui du dragage des lagunes a lui aussi du plomb dans l’aile. Il est bloqué par un recours du Ministère public de l’État de Rio qui conteste une des dispositions consistant à créer une île artificielle avec les déchets retirés, qui sera ensuite aménagée en parc de loisirs. Argument du procureur : la construction de l’île artificielle est prévue dans une zone de protection environnementale où l’on ne peut pas installer un parc de récréation pour les habitants.

« Tout ça n’est qu’un prétexte pour cacher la réalité : il n’y a plus d’argent pour faire ces travaux », estime Paulo Rosman, professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et spécialiste des ressources hydriques. « Lorsque la justice a gelé le projet, en avril 2015, il restait un an et deux mois jusqu’aux J.O. En un an et deux mois, on peut faire beaucoup de choses si on le veut. » On ne l’a visiblement pas voulu et aujourd’hui, les lagunes de Marependi, Tijuca et Camorim affichent un taux de coliformes fécaux 1 000 fois supérieur à la limite considérée comme acceptable.

On n’arrivera pas non plus à compenser les émissions de carbone produites à l’occasion des Jeux olympiques. Elles ont été estimées à 3,6 tonnes de gaz à effet de serre, dont 26 % sont liées au déroulement des compétitions elles-mêmes, 9 % aux travaux d’infrastructure et à leur mise en opération et 65 % aux déplacements terrestres et aériens. Pour les annuler, il était prévu de planter 24 millions d’arbres, dont 16,3 millions provenant d’espèces de la forêt atlantique, et de restaurer les 1 600 hectares du corridor de la biodiversité reliant la Réserve de Tinguá à la Serra de Bocaína. C’est un couloir naturel qui permettra la libre circulation des animaux sauvages sur plus de 50 km.

La portion du corridor de la biodiversité qui contourne la ville de Rio de Janeiro est pratiquement achevée, mais le reboisement, lui, marque le pas. Seuls trois des 16 millions de plants qui auraient dû être semés l’ont été, soit 18 % de l’objectif fixé. Marcelo de Carvalho, directeur de l’entreprise Biovert, regrette le temps perdu et fustige la mauvaise planification. « On aurait facilement pu tout faire en quatre ans, d’autant que l’État est propriétaire de 70 pépinières qui peuvent fournir 400 000 plants par mois. » Résigné, le Secrétaire d’État à l’environnement, André Corrêa reconnaît que ses services n’ont pas déployé assez d’efforts pour faire pression sur les entreprises chargées d’effectuer ce reboisement, mais il considère qu’il faut maintenant traiter les choses avec réalisme : la compensation des émissions de CO2 des J.O. ne sera effective qu’à long terme…

 

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