manifs pro e contra

Parler de la crise politique aiguë que traverse le Brésil est chaque jour plus difficile tant les esprits sont échauffés et les positions tranchées. Du côté du Parti des Travailleurs et des partisans de Dilma Rousseff, on ne s’écarte pas de l’argumentaire du coup d’État institutionnel. En face, le départ de la Présidente est devenu un préalable incontournable pour sortir le pays de l’impasse. Savoir ce qu’il adviendra ensuite de la gestion des défis économiques et politiques reste dans le flou le plus total. Au milieu de cette cacophonie, quelques voix tentent tout de même d’expliquer comment on en est arrivé là. Avec leur aide, Vision Brésil va tenter de décrypter ce qui est à l’origine de la crise. Ce regard reste évidemment partiel et partial, mais j’espère qu’il apportera quelques clés d’analyse aux lecteurs.

diumaCarlos Alberto Sardenberg est journaliste économique, il situe l’origine des problèmes actuels en 2005, lors du premier mandat de Lula : « la crise a été méticuleusement produite par la pratique d’un populisme typiquement latino-américain. Dans ce sens, Dilma Rousseff a raison de dire qu’elle n’est pas la seule coupable. Lula est à l’origine des dégâts ». Pour Carlos Alberto Sardenberg, c’est après l’éclatement du Mensalão en 2005 — déjà un scandale de corruption politique — que les choses se mettent en place. Lula nomme Dilma Rousseff cheffe de la Casa Civil — l’équivalent d’un poste de Premier ministre. Il donne ainsi du poids à un courant d’opposition de gauche au sein du gouvernement qui critique l’orientation orthodoxe et néolibérale du couple Antonio Palocci, ministre de l’Économie et Henrique Meirelles président de la Banque centrale.

Bras de fer idéologique au gouvernement

palocci meirellesCette « paire » avait été choisie par Lula dans la continuité de sa lettre au peuple brésilien, rédigée en 2002 durant la campagne électorale qui avait pour but de rassurer les milieux économiques quant aux intentions du futur président alors que la méfiance à l’égard de cet ex-ouvrier métallurgiste était à son comble sur le plan international.

À partir de la désignation de Dilma Rousseff à la Casa Civil, le courant de gauche du PT n’a cessé de prendre de l’ampleur, aboutissant à la désignation de Dilma Rousseff pour succéder à Lula à la présidence en 2010. La bataille économique s’est alors cristallisée sur deux questions — clés : premièrement, faut-il garantir absolument un excédent financier annuel pour cautionner la dette du pays ou faut-il assouplir la règle pour augmenter les dépenses publiques ? Et, en second lieu, l’objectif de limiter l’inflation à une moyenne de 4,5 % par an doit-il absolument être maintenu ?

Perte de contrôle sur les finances publiques

Taxa de inflação no Brasil entre 1999-2014C’est évidemment dans les deux cas la seconde alternative qui a prévalu, affirme Carlos Alberto Sardenberg, et curieusement, le filage des comptes publics a commencé alors que l’argent était abondant dans les caisses : « Lula l’a fait de diverses manières, en augmentant le nombre de fonctionnaires, en revalorisant largement le salaire minimum et les retraites, en installant aussi au sein de l’appareil d’État toute une nomenklatura du PT désignée non pour sa compétence, mais pour son allégeance ».

campioes nacionaisEt surtout, poursuit Carlos Alberto Sardenberg, en lançant un plan mégalomaniaque d’investissements du gouvernement et des entreprises d’État dans des opérations à risque : « le meilleur exemple est l’obligation qui a été faite à Petrobras en 2008 de construire quatre raffineries dont deux ont été abandonnées et les deux autres sont encore inachevées malgré des surcoûts considérables. De cette manière, l’idéologie en place indiquait que l’on pouvait augmenter les dépenses publiques sans limites et la piètre gestion de ces ressources a poussé à la corruption que l’on connaît aujourd’hui ».

Difficile de réinterpréter l’histoire

the economistL’enchaînement des faits tel que décrit par Carlos Alberto Sardenberg présente un côté séduisant dans la mesure où il dévoile une chaîne de facteurs qui expliquent la logique de la crise. Son raisonnement cependant pêche par une certaine réinterprétation des faits à postériori qui affaiblit l’argumentaire. À l’époque de l’adoption d’une nouvelle politique économique dite hétérodoxe, incarnée par le ministre de l’Économie Guido Mantega qui a succédé à Antonio Palocci en 2006, le Brésil s’était hissé à la 5ème place économique mondiale et le programme des retombées sociales des bénéfices de la croissance avait permis de sortir de la misère plus de 30 millions de Brésiliens.

bolsa familiaOn pensait à l’époque que c’était principalement ce volet social qui expliquait la bonne performance du marché intérieur du pays, donc la croissance. Personne n’avait vu à l’époque, pas plus Carlos Alberto Sardenberg que les autres analystes, que ces bénéfices sociaux étaient surtout dus à la croissance de l’emploi, liée au boum des exportations des matières premières. On le sait aujourd’hui et l’on peut donc réinterpréter les faits autrement. Le raisonnement de Carlos Alberto Sardenberg reste ainsi précieux pour comprendre la crise, il n’est pas nécessairement pertinent pour condamner les acteurs considérés alors comme responsables…

Les jeux d’influence comme système

Le fonctionnement du populisme au Brésil, c’est justement l’objet de la réflexion de Demétrio Magnoli, sociologue, qui signe une chronique sur ce thème : l’idéologie de la corruption. Pour asseoir sa démonstration, il s’appuie sur un des cas de corruption actuellement sous usina siderurgica venezuelainvestigation de la justice brésilienne, celui de la construction de l’Usine Sidérurgique du Venezuela. Un accord est passé en septembre 2008 entre l’entreprise brésilienne Andrade Gutierrez et la compagnie sidérurgique nationale du Venezuela pour la construction d’une usine dans l’État de Bolivar. Coût, 1,8 milliard de US $. Face à la concurrence, l’intervention de Lula auprès du président vénézuélien Chavez aurait été déterminante.

bndes-rio-2009-size-598Rien d’illégal à cela, comme il n’y a rien non plus d’illégal au fait que la BNDES, la Banque Nationale de Développement économique et social du Brésil prête 865 millions de US $ pour la réalisation de ce chantier. Là où les choses commencent à déraper, c’est lorsque le Trésor national transfère à la BNDES, entre 2009 et 2013, 300 milliards de R $ (7,3 milliards de US $) pour financer les projets des grandes entreprises brésiliennes à l’étranger, dont celui de Andrade Gutierrez au Venezuela. Il s’agit alors de manipulations comptables, les fameux pédalages, interdits par la Constitution.

Fraude caractérisée

Le troisième acte de cette affaire se situe en 2011, d’après ce que la justice a pu déduire des dénonciations volontaires de certains responsables de Andrade Gutierrez : 1 % de la somme de 865 millions de US $ prêté par la BNDES, sur les fonds du Trésor national ont été empochés par le trésorier du Parti des travailleurs et utilisés pour payer la campagne électorale de 2010. imposto partidarioL’ex-président du PT, Ricardo Berzoini confiait d’ailleurs ensuite que cette taxe partidaire de 1 % « était devenue la norme dans le cas de contrats avec le gouvernement ». Ce troisième acte du montage de l’entreprise de construction de l’usine sidérurgique au Venezuela relève donc clairement de la corruption.

Pour Demétrio Magnoli, autant cet exemple que les confessions de Ricardo Berzoini démontrent que le fonctionnement de la BNDES à l’égard des grandes entreprises brésiliennes repose sur une idéologie de la corruption : au nom de l’intérêt national l’approbation de projets à l’extérieur du pays est devenue systématique, l’intervention des autorités brésiliennes auprès de leurs homologues étrangers pour favoriser l’obtention des marchés est une pratique courante depuis la première présidence de Lula et le versement d’une commission politique, la norme.

Là où il n’y a pas de contrôle

Porto MarielEt la généralisation de ce mécanisme s’est installée d’autant plus facilement que les marchés extérieurs choisis par les grandes entreprises brésiliennes se situent presque tous dans des pays qui ne possèdent pas d’autorités indépendantes de contrôle financier comme le Venezuela, mais aussi Cuba ou l’Angola. Il était donc facile pour le trésorier du PT de prélever dans ces pays l’impôt du parti et de le mettre ensuite à l’abri dans un paradis fiscal.

Pour Démétrio Magnoli, à tous les échelons du pouvoir, tout le monde était au courant. Et tout le monde fermait les yeux. Au nom de l’intérêt national. Lula et Dilma Rousseff ne sont peut-être pas directement coupables d’actes de corruption, conclut Demétrio Magnoli, mais le système qu’ils ont mis en place au cours de leurs mandats respectifs est la cause de la crise politique actuelle.

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Quant à savoir exactement combien de personnes autres que le trésorier du Parti des Travailleurs encaissait à leur tour ce type l’impôt du parti et de quels partis, l’enquête Lava Jato – Petrobras ne pourra certainement jamais l’établir exactement regrette Démétrio Magnoli.

Un regard utile au vu des défis actuels 

Temer-Em-Casa-20-04Au bout du compte, quelle est l’utilité de telles analyses dans le contexte du moment ? Elles ne contribuent certainement pas à surmonter les blocages du processus de transition que le vice-président Michel Temer est amené à mettre sur pied, mais il est vraisemblable que les enseignements du passé permettent de mieux contrôler les risques de résurgence du favoritisme dans l’appareil d’État et par conséquent de mettre à mort un jour la plaie du populisme en Amérique latine.

Plenário do Senado durante sessão deliberativa.

Plenário do Senado durante sessão deliberativa.

Dans l’attente du verdict du Sénat qui doit confirmer ou non l’écartement provisoire de Dilma Rousseff de la Présidence dans les quinze jours à venir, quelle est l’utilité de telles analyses ? Le vice-président Michel Temer poursuit ses négociations pour tenter de former un gouvernement de coalition et la tâche s’avère plus difficile que prévu, car plusieurs des partis politiques qui se sont ralliés à lui réclament maintenant le salaire de leur allégeance dans la plus pue tradition de ce populisme latino-américain que dénonce Carlos Alberto Sardenberg et Demétrio Magnoli.

eleicoes jaPar ailleurs, la popularité de Michel Temer, lui-même menacé par les enquêtes Lava Jato, n’est pas brillante. Près de 2/3 des citoyens sondés récemment se méfient de lui et réclament la tenue d’élections anticipées. Dans ce contexte, toute contribution permettant de mieux contrôler les risques de résurgence du favoritisme dans l’appareil d’État aujourd’hui est souhaitable.

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