Comme de coutume désormais, Vision Brésil poursuit la publication des « bonnes feuilles » du livre « 2016, Rio de Janeiro et les Jeux olympiques, une cité réinventée » qui paraîtra fin avril aux Éditions l’Harmattan. Aujourd’hui le dilemme de la pacification des favelas de Rio de Janeiro.

Photo Michael von Graffenried

Photo Michael von Graffenried

On constate une indéniable baisse de la violence à Rio de Janeiro. L’Institut de sécurité publique relève que la ville a connu en 2015 son plus petit nombre d’assassinat en 16 ans : 18,6 victimes de mort violente pour 100 000 habitants contre 63,2 en 1991, première année où ces statistiques ont été publiées. Après un pic en 1994 (73,9 assassinats pour 100 000 habitants), ce chiffre n’a pas cessé de baisser, un recul qui s’est accéléré depuis la mise en place des UPP, les unités de police de pacification dans les favelas en 2008. Mais les chiffres ne disent pas tout, car parallèlement la sensation d’insécurité n’a pas cessé d’augmenter au sein de la population durant cette même année 2015.

Le paradoxe n’est qu’apparent, explique José Mariano, Secrétaire d’État à la sécurité : « Une série d’attaques criminelles isolées, mais spectaculaires a eu un impact négatif sur l’état d’esprit de la population. La police de pacification a désorganisé le système des points de vente de drogue dans les favelas, mais sans affaiblir la logistique des groupes de trafiquants. Ces derniers envoient désormais les mineurs qu’ils utilisaient auparavant pour le trafic dans leurs fiefs voler dans les rues, augmentant ainsi la sensation d’insécurité des passants ».

Autre facteur, que ne mentionne pas José Mariano Beltrame, une série de bavures des forces de l’ordre qui a fait plusieurs victimes innocentes, renforçant la défiance de la population vis-à-vis de la police. Finalement, et c’est un paradoxe, si durant l’année 2015, Rio de Janeiro a connu un nombre réduit d’assassinats, les régions dotées d’unités de police de pacification ont vu le nombre de leurs morts augmenter de 55 % durant le premier semestre par rapport à la même période de 2014. Signe que huit ans après la mise en place de cette nouvelle approche, des questions se posent.

Des questions qui interpellent un des volets du projet Rio 2016 : la municipalité s’est en effet engagée à urbaniser, d’ici 2018, un nombre significatif de favelas pacifiées en construisant de l’habitat populaire, en implantant des cinémas, des bibliothèques et des cafés internet et en multipliant les cliniques de la famille et les écoles de demain. En 2011, quand l’euphorie était à son comble, les autorités annonçaient même que toutes les favelas de Rio auraient disparu en 2020. Il faut pour cela que la pacification tienne !

Le projet de sécurisation et de réhabilitation des favelas avait pourtant commencé dans l’enthousiasme en 2008 lorsque le Morro de Santa Marta accueille le premier bataillon de cette nouvelle police de proximité. Le Brésil était alors internationalement cloué au pilori pour la violence qui régnait dans ses rues et la corruption qui gangrénait ses institutions.

Rio est un cas totalement atypique, expliquait alors Silva Ramos, sociologue, directrice du Centre d’études pour la sécurité et la citoyenneté de l’Université Candido Mendes, à cause du contrôle de son territoire par des groupes criminels armés, et l’extension de ce contrôle à toutes les favelas depuis l’arrivée de la cocaïne au début des années 1990.

« La création des unités de police de proximité est un virage à 180 ° dans la politique de sécurité de la ville. Avec la mise en place des UPP, les actes de violence et les agressions ont aussi diminué dans les autres quartiers de la ville, parce que les entrées et les sorties de favelas sont désormais contrôlées par la police. Les groupes armés ont perdu leurs bases de replis. Les délinquants n’ont plus d’endroit où se cacher après leur larcin ».

Mais en 2012, elle avertissait déjà. « Le grand risque actuellement c’est que la société carioca considère la question de la violence comme résolue par la simple présence des UPP dans les favelas. Or l’intégration des habitants des espaces marginaux dans la cité est, à terme, la seule garantie de paix pour la ville. C’est un effort de longue haleine et c’est le travail de tous : pouvoirs publics, secteur privé et société civile. »

Fin 2014, on déchante effectivement. Entre juillet et octobre, la violence a ressurgi. Dans les favelas, on constate une recrudescence de la présence des trafiquants qui tentent d’en reprendre le contrôle et prennent pour cibles de leurs attaques les bases opérationnelles des UPP. Acculée et sans stratégie clairement établie, la police répond par les armes. La méfiance à l’égard des forces de l’ordre grandit dans la population.

« On a eu une année de tranquillité après la pacification, mais aujourd’hui la situation est pire qu’avant. Il y a des échanges de coups de feu toutes les nuits entre la police et les trafiquants » témoigne Sheila, animatrice d’une radio communautaire du Complexe de l’Allemand dans la Zone Nord de Rio de Janeiro. Partout, les policiers sont sur la défensive et perdent le contact direct avec les habitants. Ils se replient sur des opérations classiques de maintien de l’ordre. Ils meurent beaucoup et tuent plus encore. Le 1er décembre 2014, le journal espagnol El Pais écrivait :

« La violence, qui n’a jamais totalement disparu de Rio de Janeiro, se retourne à nouveau contre les forces de sécurité. Durant l’année 2014, 105 policiers ont été assassinés dans l’État de Rio de Janeiro ». Le commandant intérimaire de la police militaire, le colonel Ibis Silva confirmait : « La police meurt et tue beaucoup. Les forces de l’ordre sont mal préparées aux tâches de pacification qu’elles doivent assumer ».

Est-ce le début de la fin pour les unités de police de pacification, sept ans après leur création ? Non, affirme José Mariano Beltrame, la récente vague d’assassinat ne représente pas une crise des UPP. Mais le Secrétaire d’État à la sécurité envisage tout de même une réoccupation par la police militaire de certaines zones où la situation est particulièrement critique, comme la Rocinha et le Complexe de l’Allemand. C’est un retour en arrière qui ne dit pas son nom.

Malgré cela, les statistiques ont la vie dure. Cette impression d’échec relatif de la politique de pacification ne résiste pas lorsqu’elle est confrontée aux chiffres : la violence a diminué en 6 ans de pacification et les favelas se sont profondément transformées sur le plan socio-économique. (…)

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