Photo: Michael von Graffenried

Photo: Michael von Graffenried

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ! Pour tracer les voies réservées aux bus rapides, pour construire ou aménager les installations olympiques, il a fallu déplacer des populations et démolir des pans de quartiers. La résistance à ces expulsions a été parfois vive et largement répercutée par la presse internationale.

Juin 2011 : on estime que les travaux olympiques dans la Zone Ouest de Rio de Janeiro impliquent la démolition de 3’500 bâtiments qui seront expropriés. La Vila Autodromo, où 900 familles vivent depuis 1970, est concernée. Elle est située exactement à côté de l’autodrome Nelson Piquet désactivé qui va devenir le Parc olympique. Ces familles ont appris par la presse qu’elles allaient être relogées ailleurs. Les autorités ne nous ont jamais approchés, affirme Antônio Franklin, président de l’association des habitants du quartier.

« Il n’y a pas eu la moindre discussion avec les résidents qui ne savaient pas que leurs maisons étaient sur une zone destinée au projet olympique. Malgré cela, les travaux de démolition ont déjà commencé ».

L’AHPVA, l’Association des habitants et pêcheurs de la Vila Autodromo s’est donc adressée au Bureau des défenseurs publics de Rio de Janeiro pour porter plainte. Il s’agit d’un collectif d’avocats désignés par la municipalité afin d’aider les habitants à régler les litiges découlant des expropriations prévues dans le projet olympique. Le Bureau des défenseurs publics rédige alors une « requête en information » destinée au comité d’éthique du CIO à Lausanne, en lui demandant d’envisager, conjointement avec les autorités responsables, une modification du projet dans cette zone et suggère « qu’une délégation olympique vienne visiter la Vila Autodromo ». Parallèlement, Alexandre Mendes, directeur de la coordination du département de régularisation foncière et de la garantie de la propriété alerte le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à un Habitat digne, Raquel Rolnik, professeur d’architecture à l’université de São Paulo. Sa requête rejoint plusieurs autres dénonciations déjà aux mains de cette institution. Le 26 avril 2011, l’ONU divulgue un rapport très critique.

« Il y a des expulsions forcées et des violations manifestes des droits de l’homme dans les processus d’expropriation liés aux travaux de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux olympiques de 2016 et ceci dans plusieurs villes du Brésil ».

Selon Raquel Rolnik, les procédures seraient souvent expéditives et ne respecteraient pas les droits des personnes concernées. Le montant des indemnisations proposées est inférieur aux prix du marché, et… « des intimidations ont lieu, par le biais de démolition partielle de maisons dans certains quartiers, pour rendre la zone inhabitable et peu sûre, obligeant ainsi ceux qui résistent à partir ».

De son côté, la municipalité précise qu’elle a déjà déboursé 71 millions de R$ (32 millions d’euros) depuis début 2010, pour indemniser les propriétaires concernés par ces expropriations. Mais seuls 12 millions de R$ ont été effectivement versés, les 59 autres sont déposés en justice, car ils sont objets de litige avec les habitants ou « d’impossibilité de remboursement pour cause de non-identification des propriétaires. » Cela représente 82 % du total. Au nom de l’intérêt public en effet, l’État a la faculté de faire partir les résidents et de commencer les travaux, même avant qu’un accord ne soit conclut. Les négociations se poursuivent ensuite à l’amiable ou en justice. Des négociations souvent compliquées lorsque les titres de propriété sont inexistants ou établis au nom de personnes décédées, parties sans laisser d’adresse, donc impossibles à retrouver. Sans compter les maisons construites sans autorisation, dans les favelas édifiées sur des terrains occupés illégalement…

Les expropriations nécessaires aux grands travaux sont toujours des phénomènes délicats, dans n’importe quelle partie du monde. Ce qu’il faut cependant relever dans le cas du Brésil, c’est l’absence de transparence et de dialogue entre les autorités et la société civile dans ce domaine. Le pays manque visiblement, d’expérience en matière de consultation, même s’il s’est doté d’institutions démocratiques solides depuis 30 ans. Cela s’explique historiquement : les grandes opérations de modernisation de Rio de Janeiro qui ont provoqué le plus d’expulsion ont eu lieu dans les années 1930, pendant la dictature de  l’Estado Novo de Getulio Vargas, puis dans la décennie 1970, lors de l’apogée du régime militaire. Deux périodes où le dialogue entre le pouvoir et ses concitoyens n’avait pas la priorité. Les déplacements de population se sont fait alors à coup de bulldozers accompagnés de grands déploiements de force de police.

« La société brésilienne est un héritage de l’époque coloniale et des régimes autoritaires qui ont suivi. Elle ne pense pas sa construction comme le résultat de l’action des citoyens, mais comme celui des décisions prises par un État tout puissant. Du coup, la société civile réclame, se plaint, résiste, mais ne s’organise pas pour agir positivement. Le pouvoir, lui, décide et intervient, mais ne dialogue pas » analyse l’anthropologue Roberto Da Matta.

La Vila Autodromo est aujourd’hui la pointe de l’iceberg du délicat dossier des expulsions. Son retentissement médiatique international est fort. Le New York Times s’en est fait l’écho, affirmant que : « Les plans futuristes du gouvernement sont menacés par la résistance des habitants des favelas à collaborer à l’évacuation de leurs communautés, notamment à la Vila Autodromo ».

De son côté, la chaîne de télévision Al Jezira a consacré toute une émission à l’évacuation de la favela du Métro près du stade du Maracanã, relevant que 354 des 667 familles avaient été relogées à proximité, mais que les autres, et notamment 71 petits commerces de pièces détachées pour automobiles n’avaient toujours pas trouvé de solution de rechange. Les travaux de démolition doivent commencer en janvier 2013. Raquel Rolnik, le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à un Logement digne a été distinguée par le quotidien O Globo comme l’une des 12 personnalités marquantes de l’année 2012. Les autorités aimeraient procéder à ces expulsions en douceur, mais le sujet est explosif. Dès qu’on parle de remoção de favelas, c’est le fantôme de Catacumba qui ressurgit. (…)

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