À l’ère du Zika, le souvenir d’un virus oublié; Même si la crise politique s’arrête, le Brésil a peu de chance de renouer avec la croissance

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L’arrivée d’avril, premier mois de l’automne austral, apporte un soulagement aux autorités sanitaires brésiliennes : le moustique Aedes egypticus entre en léthargie et l’épidémie de Zika faiblit. Elle n’est pas terminée pour autant et pourrait réapparaître à la prochaine saison des pluies. Comme une autre pandémie mystérieuse qui a fait des ravages dans les années 1970 et dont le souvenir a presque disparu : l’épidémie du virus « Rocio ».

vale-do-ribeira rocioNous sommes en 1975. Cet été-là, les sites balnéaires du sud de l’État de Sao Paulo sont déserts. Abandonnés, malgré leur charme et la beauté de la luxuriante forêt tropicale atlantique qui les bordent. C’est qu’un ennemi invisible frappe la contrée. Les victimes sont atteintes de perte de mémoire et de rupture d’équilibre pouvant aller jusqu’à des convulsions, le coma et la mort. Le régime militaire alors en place décrète la fermeture des plages jusqu’à nouvel ordre.

1’000 morts et une encéphalite mystérieuse

pesquisadores Adolfo LutzIl faudra du temps pour identifier l’origine de la contagion. La maladie est apparue en 1974 et l’on a d’abord cru à une affection de méningites. C’est seulement l’année suivante, très exactement le 6 février 1976, que l’Institut de Virologie Adolfo Lutz de Sao Paulo arrivera à isoler l’auteur du trouble dans le cerveau d’un malade décédé et à lui donner un nom : le virus Rocio. Mais sans réussir à savoir exactement quel type de moustiques le transmet.

regiao rocio1 000 personnes au moins en ont été victimes entre 1974 et 1976, 10 % en sont mortes et 20 % ont gardé de graves séquelles. Ce sont surtout des pêcheurs et des agriculteurs qui ont été contaminés, la plupart des jeunes adultes entre 15 et 30 ans, l’âge où normalement on résiste le mieux aux maladies. Les populations indiennes de la région ont aussi été beaucoup touchées. En 1976, le Rocio disparaît aussi soudainement qu’il est apparu.

le silence de la dictature militaire

livre Rocio1 000 victimes, c’est le chiffre officiel, mais il paraît sous-estimé. L’épidémie s’est développée dans une région isolée, difficile d’accès à l’époque des pluies, lorsque la boue et les eaux stagnantes des lagunes règnent en maître. Les nouvelles circulaient donc avec peine. En outre, la dictature a dissimulé le plus longtemps possible l’information. On était en plein « miracle économique » et il ne fallait surtout pas que l’irruption de cette épidémie affole les investisseurs potentiels ni n’effraie les touristes étrangers.

« Aujourd’hui encore, le Rocio reste un des grands mystères de la médecine tropicale », juge Akémi Suzuki, un des épidémiologistes de l’Institut Adolfo Lutz qui ont isolé le virus en 1976. Son ancien collègue Luiz Eloy Pereira, aujourd’hui spécialiste des flaviovirus au Centre de recherche de la Faculté de médecine de Ribeirao Preto estime qu’un retour éventuel de l’épidémie est possible : « le virus a été largement sous-estimé et j’ai l’impression qu’il n’a jamais cessé de circuler. Il peut réapparaître n’importe quand ».

Bombe virale potentielle

floresta bomba viralLes forêts tropicales humides sont des terrains de prédilection pour l’apparition et la dissémination de telles épidémies, souvent incontrôlables. « Ce sont les dernières grandes réserves de virus inconnus, explique Dener Giovanini. directeur de Renctas, une ONG spécialisée dans la lutte contre la contrebande d’animaux sauvages. “Quand vous sortez un animal de là, vous emmenez avec vous une bombe biologique potentielle. En cas de propagation d’un virus non maîtrisé, cela peut avoir des conséquences terribles pour la santé publique”.

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Même si la crise politique s’arrête, le Brésil a peu de chance de renouer avec la croissance

Ce triste constat est formulé par le Groupe Conjoncture de l’Institut de Recherches économiques appliquées (IPEA). “La crise économique sévère que nous traversons compromet durablement le futur du pays. Le potentiel de croissance a drastiquement chuté entre 2013 et 2015 et il pourra difficilement dépasser 0,9 % à 1 % dans les prochaines années” résume José Ronaldo de Castro Souza Junior, le coordinateur de ce groupe de recherche qui s’est penché sur ce qu’on appelle “les perspectives du PIB potentiel”.

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En cause, la faiblesse des investissements, une productivité insuffisante et le début d’une stagnation démographique.

Potentiel productif et fléchissement démographique

industria ociosaLes choses pourraient cependant s’améliorer à court terme si la crise de confiance est surmontée, car l’économie du pays recèle un potentiel de production non utilisé encore impressionnant, nuance l’IPEA. “Mais à plus long terme, il faudra d’autres mesures pour récupérer le rythme de croissance d’avant 2013, soit 2 %”. Des mesures qui passent notamment par la hausse de la productivité. Au Brésil, elle stagne et ne représente que l’équivalent d’un quart de la productivité moyenne des États-Unis.

maes-meninas-criancasAutre facteur déterminant, le fléchissement de la courbe de population : durant les années 1970, la croissance démographique était de 3 %. Elle a chuté à 1 %. La taxe de fécondité était de 6 enfants par femme en 1960, elle est à moins de 2 aujourd’hui. “La seule réponse possible à ce défi” affirme José Ronaldo de Castro Souza Junior, “c’est d’améliorer la qualité de l’éducation et les conditions de santé de la population afin de pousser l’innovation et la production vers des marchés de niche à haut potentiel de retour sur les investissements”.

Occasion ratée

the-economist-special-report-brazil-takes-off-1-728“On en est là parce que le Brésil n’a pas su utiliser l’époque de l’argent abondant, entre 2000 et 2010, pour développer ces secteurs de haute productivité”, estime Victor Gomes, professeur d’Économie à l’Université de Brasilia. Mais tout n’est pas perdu, répond sa collègue Silvia Matos de l’Institut brésilien d’Économie de la Fondation Getulio Vargas. “Le chemin du Brésil peut être autre, car c’est encore un pays émergent à fort potentiel de croissance vu l’importance de son bonus démographique actuel : la majorité de sa population est aujourd’hui en âge de travailler”.

Quels que soient les scénarios imaginés et les conclusions qu’on peut tirer d’une étude théorique portant sur le potentiel virtuel de croissance, une chose paraît certaine, il faut sortir du marasme politique actuel pour retrouver au plus vite les conditions minimales permettant de tracer un nouveau chemin vers une sortie de la crise économique.

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