pour couverture bonnes feuillesRio de Janeiro a entrepris une des plus grandes refontes de son histoire urbaine pour accueillir les Jeux olympiques et paralympiques de 2016. Cet événement est l’occasion de redessiner les contours de la ville. Telle était en tout cas l’intention des autorités lorsqu’ils ont présenté leur dossier de candidature aux instances du CIO. C’était à Copenhague, il y a sept ans.

Rio de Janeiro n’en est cependant pas à sa première mue. Coincée entre la mer et la montagne, la cité est contrainte de repenser en permanence l’espace dans lequel elle se déploie. En 450 ans d’existence, elle a connu sept mutations successives. Dont celle d’aujourd’hui. Mais cette réforme-ci est sans doute la plus importante après celle menée au début du XXe siècle par Perreira Passos. Maire de la ville et grand admirateur du baron Haussmann, il avait fait passer Rio de Janeiro de l’état de capitale coloniale endormie au brio d’un Paris des tropiques.

DE LA FRANCE ANTARCTIQUE AU PORTUGAL IMPÉRIAL

Paradoxalement, l’histoire de Rio de Janeiro ne commence pas avec la découverte du Brésil par Alvaro Cabral en 1500, mais 65 ans plus tard, lorsque Estácio de Sá chasse les Français de l’île de Villagagnon, au centre de la Baie de Guanabara. Le général Villegagnon et ses troupes s’y étaient installés pour fonder la France antarctique. Tentative mort-née, dix ans plus tard, les Portugais mettent un terme à l’utopie coloniale française au Brésil. Mais ce n’est pas encore le début du rayonnement de Rio de Janeiro. Durant plus d’un siècle, ce ne sera qu’une modeste garnison militaire chargée de défendre la Baie de Janvier contre les incursions pirates. À cette époque, le cœur du Brésil est au Nord-Est, avec ses plantations de canne à sucre. La capitale s’appelle Salvador.

Il faudra la découverte de l’or du Minas Gerais, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour faire de Rio de Janeiro le port principal d’exportation de ce métal précieux vers le Vieux-Continent. Et accessoirement le plus important marché aux esclaves de la planète. Toute une population amenée de force d’Afrique pour travailler dans les mines d’or du Minas Gerais, puis, plus tard, dans les plantations de café. Jusqu’en 1856, deux millions d’esclaves auraient transité par Rio de Janeiro, selon une étude de l’Université américaine de Emory à Atlanta, soit un esclave sur cinq vendu dans le monde à cette époque ! La ville s’élargit alors autour de son port et devient capitale en lieu et place de Salvador en 1763. C’est sa première grande transformation.

Elle sera ensuite métropole impériale en 1808, lorsque la Cour du Portugal, fuyant l’avancée des troupes napoléoniennes dans la Péninsule ibérique, fondera à Rio de Janeiro la première capitale tropicale d’un empire européen ! L’aventure durera peu. En 1824, le Brésil proclame son indépendance et Rio s’étoffe de toute l’infrastructure liée à son nouveau statut d’administrateur politique du pays. Avec les deniers sonnants et trébuchants qui l’accompagnent. Curieusement pourtant, cet épisode n’aura que peu d’influence sur la géographie urbaine. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, Rio reste une cité essentiellement portuaire au tracé anarchique, avec des ruelles étroites et tortueuses, sales et souvent mal famées.

En 1870, la ville étouffe. Avec la fin de l’esclavage (il sera définitivement aboli en 1888), la population de Rio de Janeiro explose, alimentée par l’arrivée massive des immigrants européens fuyant la misère de leurs pays d’origine. Entre 1872 et 1890, le nombre d’habitants passe de 274’000 à 522’000. Rio suffoque, mais continue à grandir de façon anarchique, multipliant l’édification de lotissements précaires sur et autour des lagunes saumâtres qui gênent l’expansion du centre-ville. Il faut faire quelque chose pour désengorger l’espace…

L’ÈRE DU FER ET LA PRÉFÉRENCE NATIONALE

La généralisation de l’emploi du fer dans l’architecture et l’Exposition universelle de Paris en 1900 vont donner à Rio de Janeiro l’occasion de vivre la plus profonde de ses mutations urbaines avant celle d’aujourd’hui : la réforme Perreira Passos. Perreira Passos est ingénieur civil, il a étudié en France, ce qui lui a permis d’accompagner de près la transformation de Paris menée au pas de charge par le baron Hausmann. Le percement des grands boulevards l’a séduit. Nommé maire de Rio de Janeiro en 1902, il va appliquer la même recette à sa ville. Il ouvre l’Avenida Central, aujourd’hui Avenida Rio Branco, un large axe monumental qui relie le port aux quartiers encore vierges de Flamengo et Botafogo, et permet l’extension du périmètre urbain vers le sud. L’Avenida Central se garnira de palais de style Belle Époque, comme le Théâtre municipal ou la Bibliothèque nationale. Quelques années plus tard, la colline du Morro do Castelo, ultime obstacle à cette marche vers le sud sera rasée, on comblera une partie de la Baie de Guanabara avec ce qu’on aura démoli pour y édifier la vaste promenade de l’Aterro do Flamengo. Un premier tunnel routier ouvrira la voie vers Copacabana et les plages océaniques.

Ces grandes opérations vont faire exploser les frontières naturelles de la cité et lui donner de l’air. Mais elles auront aussi pour conséquence de déchaîner la spéculation foncière. On dit de la réforme Perreira Passos qu’elle est à l’origine de la naissance et du développement des favelas. Que c’est de cette époque que date l’image de la Cidade partida, la Ville divisée qui colle à la peau de Rio de Janeiro. Ville divisée entre ses habitants riches de l’asfalto, les rues pavées du bas et les venelles des collines pauvres des morros, du haut, qui se garnissent de favelas sauvages. Ville divisée aussi entre les quartiers nobles du bord de mer et la vaste Zona Norte qui regroupe, au nord du massif de la forêt de Tijuca, bien loin des plages, l’essentiel de la population laborieuse de la métropole. La Cidade partida, c’est le pendant négatif de l’autre surnom de Rio : la Cidade maravilhosa, la Cité merveilleuse. (…)

© Jean-Jacques Fontaine et l’Harmattan

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