Bonjour,

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C’est une information qui tourne en boucle depuis une semaine sur les réseaux sociaux : l’épidémie de microencéphalie qui frappe le Brésil ne serait pas due au virus Zika mais à un pesticide fabriqué par Montsanto. Tout est faux ! S’il ne s’agissait que d’une rumeur agitant l’internet cene serait pas trop grave. Mais le problème c’est que des médias respectables l’ont reprise à leur compte sans la contrôler et que cette nouvelle infondée a incité certaines administrations locales à prendre des mesures d’interdiction inutiles et nuisibles à la lutte contre le moustique transmetteur du Zika.

Cité réinventée Couverture grande neutreBonne lecture

Jean-Jacques Fontaine / Vision Brésil


Petit rappel, comme annoncé, le livre « Rio cité réinventée, la transformation de Rio de Janeiro pour les Jeux olympiques de 2016 et ses conséquences » sortira aux Editions l’Harmattan fin avril en version française et en juin au Brésil en version portugaise.  D’ici là, Vision Brésil vous offrira régulièrement des « bonnes feuilles ». Patience!

L'HumanitéJ’ai eu connaissance de « l’affaire » pour la première fois le 16 février par l’intermédaire de mon whatsapp. On m’y envoyait un lien sur un article du quotidien L’Humanité du même jour titrant : « Au Brésil, l’ombre d’un pesticide plane sur l’affaire Zika ». Le journal mentionnait l’étude d’un groupe de chercheurs argentins et brésiliens, coordonné par un pédiatre spécialisé en néonatalogie qui « ont mis en doute la responsabilité du seul virus Zika dans l’augmentation exponentielle de microcéphalies enregistrées chez les nouveau-nés ces derniers mois. Selon eux, les cas de malformations à la naissance seraient dus, non pas au fameux moustique, mais à l’utilisation d’un pesticide : le Pyriproxyfen, produit par Sumitomo Chemical, partenaire japonais de la multinationale américaine Monsanto. Ce pesticide utilisé plus particulièrement au Brésil, et injecté dans le réseau d’eau potable de certaines régions, sert à la lutte contre la prolifération du moustique-tigre, vecteur de la dengue ».

Le parfum d’un scandale…

Toujours selon l’Humanité, les chercheurs en question « se sont demandés pourquoi Zika (virus identifié dès les années 1950 en Ouganda), une maladie relativement bénigne, ne provoquait pas partout des malformations chez les nouveau-nés. Et de s’appuyer sur la constatation qu’en Colombie, où il sévit également, mais où le produit chimique n’est pas utilisé, aucun cas de microcéphalie n’a été enregistré jusqu’à ce jour ».

brazil-zika-virus-microcefaliaEt le quotidien parisien de prédire un futur scandale sanitaire et financier : « La solution serait donc non pas à chercher dans les eaux stagnantes, mais dans l’eau potable des régions infectées et notamment celles du Nordeste brésilien où, depuis plus de dix-huit mois, les autorités brésiliennes, sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), y injectent dans le système hydrique cet insecticide. Une solution pour le moins expéditive de lutter contre le virus, dans cette région qui est l’une des plus pauvres du Brésil où « 70 % des mères d’enfants atteints par la maladie vivent dans une extrême pauvreté », dixit le Diario de Pernambuco (quotidien du Nordeste). Crise que ne connaît décidément pas le géant Monsanto, une nouvelle fois mis à l’index. Crise que ne connaîtront pas non plus les laboratoires pharmaceutiques, qui ont dix-huit mois pour trouver la solution et enlever le marché ».

Rumeur boule de neige…

MatchCurieusement, deux jours plus tard Facebook me relaie à nouveau l’information. Cette fois elle provient de Paris Match et son contenu est mot pour mot identique à celui de l’Humanité ! Le 17 février, enfin, c’est Courrier international qui se fait l’écho de la polémique : « Zika : vraies rumeurs ou fausses pistes ? » L’hebdomadaire relativise mais sans vraiment démentir. « La rumeur – devenue virale –circule depuis plusieurs jours sur Internet et dans la presse. Mais que les choses soient claires, prévient d’emblée le site Science Alert, il n’y a aucune preuve scientifique pour appuyer ce lien. »

Courrier international cependant, cite dans le même article l’hebdomadaire brésilien Epoca qui fait état, lui, d’une mesure d’interdiction de l’usage de ce pesticide par les autorités du Rio Grande do Sul : « le rapport rendu public par un groupe de médecins argentins a conduit l’Etat de Rio Grande do Sul, dans le sud du Brésil, à “suspendre [samedi 13 février] l’utilisation du larvicide dans l’eau destinée à la consommation humaine ».

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Démenti incontestable

C’est finalement l’agence québécoise Science-presse qui va tenter de tuer la rumeur : « Il y a plusieurs raisons pour lesquelles l’histoire d’un insecticide fabriqué par Monsanto qui serait responsable du virus Zika, ne tient pas la route. Une des choses à signaler en arrière-plan de cette histoire est la façon dont l’information circule: bien que cette théorie soit née le 9 février et qu’il n’ait fallu que deux jours à des journalistes et des blogueurs pour démontrer qu’elle ne passait pas la rampe, on continue de voir, une semaine plus tard, sur le Web francophone et anglophone, des textes qui reprennent l’histoire sans faire état des remises en question ».

Sans titreEt pas seulement sur le web, comme on l’a vu, puisque ni l’Humanité, ni Paris-Match et à peine Courrier international ne se sont donné la peine de vérifier sérieusement leurs sources avant de reprendre l’information Il vaut la peine de citer l’article de l’agence Science-presse presque dans son intégralité car elle démonte le mécanisme de cette fausse rumeur pièce après pièce et on découvre alors qu’il n’était pas si difficile de séparer le vrai du faux.

Pas de preuve scientifique

« Comme la preuve scientifique reste à faire, et qu’il pourrait s’écouler des semaines avant qu’elle ne soit faite, Internet a vu fleurir les théories de toutes sortes. L’une d’elles surnage : le pyriproxyfène. Le 9 février en Argentine, le groupe militant Reduas, citant «des médecins argentins», a accusé cet insecticide. En soi, l’idée qu’un polluant puisse être responsable de malformations ou de retards de développement chez le foetus n’a rien d’absurde: le mercure et les perturbateurs endocriniens ont fait les manchettes dans le passé. Mais dans ce cas-ci, l’hypothèse souffre de plusieurs failles :

  • Le pyriproxyfène agit en bloquant l’hormone de croissance de la larve, celle qui lui permet d’éclore pour se transformer en moustique —un processus de toute évidence absent chez l’humain.

  • Cet insecticide (plus exactement, un larvicide) est utilisé depuis des décennies. Il a donc fait l’objet de multiples études d’impact, au Brésil, en Europe et aux États-Unis, et une épidémie de microcéphalie ne serait jamais passée inaperçue.

  • D’autres études sur des rats et des souris soumis à des doses supérieures à celles auxquelles un humain pourrait être exposé (100 milligrammes par kilo par jour) n’ont montré aucun impact sur le système reproducteur ou le développement de l’animal.

  • Même ainsi, la dose maximale qui aurait peut-être pu se retrouver dans l’eau potable de certaines régions du Brésil est 300 fois plus faible que la norme recommandée par l’Organisation mondiale de la santé.

  • Le ministère brésilien de la Santé a publié un communiqué cette semaine soulignant l’absence de corrélation entre les régions où l’insecticide a été répandu et celles où surviennent les cas de microcéphalie. À l’inverse, la piste du virus se renforce : des scientifiques ont observé son empreinte dans le placenta de certaines mères au Brésil, et cette semaine, dans le New England Journal of Medicine, des chercheurs européens annoncent avoir identifié cette empreinte dans le cerveau d’un foetus avorté qui était atteint de microcéphalie. Il pourrait s’agir d’une coïncidence —mais l’hypothèse du lien entre Zika et microcéphalie devient de plus en plus solide ».

 Une opération médiatico-militante qui n’honore pas ses auteurs

« Accessoirement », conclut Science-presse, « le groupe argentin Reduas s’est aussi fait connaître en 2015 pour avoir répandu l’idée que des tampons hygiéniques étaient imprégnés d’un herbicide, le glyphosate —produit de Monsanto. Le pyriproxyfène par contre est produit par la compagnie japonaise Sumitomo Chemical, une compagnie indépendante de l’américaine Monsanto, dont elle est le partenaire et distributeur au Japon et au Brésil ».

carte-zika-cdc-janv-2016Qu’à l’occasion de pandémies comme celle du virus Zika, toutes les peurs les plus irrationnelles se fassent jour, c’est habituel et il faut faire avec. Qu’internet soit devenu une chambre d’amplification incontrôlable de toutes les rumeurs les plus infondées, on le sait. Mais que la presse dite « traditionnelle » enfourche ce mauvais cheval de bataille, c’est particulièrement désolant. Cela ne fait pas honneur au métier de journaliste. En publiant cette mise au point, Vision Brésil tente modestement d’aller à contre-courant de ce manque criant de déontologie. Sans pour autant défendre Montsanto plus qu’il ne le faut. Mais sachons choisir nos combats !

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