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Depuis la dernière analyse que je faisais de la crise brésilienne dans Vision Brésil du 10 juillet, les choses ne se sont pas arrangée, bien au contraire ! Moins 1,7% de croissance, une inflation de 9% et un chômage de 8% (contre 4,8% en 2014), une popularité de la Présidente Dilma Rousseff toujours en chute libre, l’année 2015 est en passe de très mal finir pour le Brésil. Aux dires de beaucoup d’observateurs, le pays traverse « une tempête parfaite », les perspectives sont sombres.

La crise institutionnelle a atteint son paroxysme durant la première semaine d’août, au point que beaucoup se demandaient alors si la Présidente allait survivre au-delà du mois de septembre. Les choses se sont ensuite un peu détendues après que le Sénat se soit officiellement rallié  à l’exécutif autour d’un « Agenda Brésil » en 28 points, mais le pays est encore loin d’apercevoir la lumière au bout du tunnel.

Un recul durable

numeros da criseMais la crise politique n’est pas pour autant surmontée et les indicateurs économiques continuent à plonger. Tout le monde admet désormais que la récession va être longue et douloureuse. Au mieux, le pays n’en sortira pas avant 2017 et la cure d’amaigrissement risque de ramener le Brésil plusieurs années en arrière.

Elle va aussi exacerber les inégalités, faisant renouer le Brésil avec un de ses pires fléaux, celui de l’injustice économique et sociale, après 15 ans d’effort pour tenter d’éradiquer la grande pauvreté et de faire émerger une classe moyenne.

Le géant latino-américain est donc à genoux, mais il n’est pas en perdition. Ce pays  a montré par le passé qu’il détenait une forte capacité à rebondir et, malgré la conjugaison des crises économique, politique et judiciaire, les institutions démocratiques font preuve d’un fonctionnement toujours solide.

Une tempête parfaite

tempestade-perfeita-960x620On dit en météorologie qu’une tempête parfaite se produit lorsque tous les éléments qui la composent sont présents au même moment. C’est un peu ce qui se passe actuellement. Les enquêtes sur la corruption de l’opération « Lava Jato-Petrobras » atteignent certaines des plus importantes entreprises du pays, contribuant à accentuer la récession économique, laquelle renforce la perte de crédibilité du gouvernement et l’appui politique dont il peut encore disposer. La crise de crédibilité qui frappe les autorités accentue pour sa part, la détérioration des perspectives économiques.

« Nous vivons une combinaison de récession avec une montée de l’inflation et du chômage » analyse Joao Sayad, professeur d’Economie à l’Université de Sao Paulo. « C’est le résultat d’années d’augmentation des dépenses publiques pour mettre en place des politiques sociales qui se révèlent aujourd’hui insoutenables. La croissance n’a pas été suffisante pour absorber ces mesures, on est rentré en plein dans le mur ».

Absence de gens, absence d’idées

Brasília - Em sessão conjunta do Congresso Nacional, parlamentares apreciam vetos ao projeto de lei que divide os royalties do petróleo

Pour en sortir, il faudrait entreprendre une réforme profonde prône Joao Sayad, « mais je ne crois pas que ce gouvernement va réussir à la faire. L’ambiance politique ne le permet pas. L’élément le plus déterminant pour sortir d’une telle impasse, c’est la qualité des dirigeants. Or il n’y a pas de leaders actuellement au Brésil. Il manque des gens et des idées ».

C’est donc la crise politique qu’il faut résoudre d’abord pour pouvoir attaquer ensuite la crise économique ? « A 100% » répond Joao Sayad. Mais alors comment le pays va-t-il pouvoir vivre pendant encore 3 ans jusqu’aux prochaines élections présidentielles ? « Il va vivre… » conclut ironiquement Joao Sayad.

Verre à moitié vide ou verre à moitié plein ?

Lava-jatoLuis Werneck Vianna, spécialiste des sciences sociales est moins catastrophiste : « on peut regarder la crise politique comme un verre à moitié vide ou à moitié plein. Les enquêtes anti-corruption en cours mettent en cause les principaux responsables politiques du pays, la Présidente, le Vice-président, le Président de l’Assemblée législative, le chef du Sénat.

« Ces hauts responsables sont susceptibles de tomber, mais la possibilité même qu’ils puissent être déboutés montre que les institutions fonctionnent avec vigueur. Le bilan de la crise actuelle sera peut-être, au contraire de ce que pensent certains, un mûrissement de la politique brésilienne ».

Sus au caudillisme

caudilho-542c4205c4069« Encore faut-il qu’on nous délivre du caudillisme » rétorque Marco Antonio Villa, historien, dans une chronique intitulée « Où va-t-on » : « Nous vivons le moment le plus difficile depuis le retour de la démocratie de 1985. Les maîtres du pouvoir ignorent la pression populaire, la démoralisation des institutions est évidente ». Pour Marco Antonio Villa, c’est la conséquence du caudillisme, cette plaie de la politique latino-américaine qui selon lui « détruit les institutions de l’Etat et la démocratie par la personnalisation à l’extrême du dirigeant-sauveur ».

Le caudillisme, qui avait marqué la politique durant la première moitié du XX° siècle, a fait son grand retour au Brésil en 2002, avec l’élection de Lula à la Présidence. « Ce fabuleux personnage, sans parallèle dans l‘univers de la fiction brésilienne, qui ressemble le plus aux fantastiques patriarches de Gabriel Marcia Marquez », comme le décrit l’écrivain et éditorialiste Lula-Margaridas-Ricardo-Stuckert_Instituto-Lula-600x364Nelson Motta. « A partir de ce moment, le pays s’est mis à tourner autour de lui, sa présence a étouffé le reste, y compris au sein de son propre parti » analyse Marco Antonio Villa.

Tant que l’économie donnait des signaux de vitalité, il a paru possible de concilier le caudillisme avec la démocratie, mais quand le « créateur » a passé le flambeau à sa « créature », sans charisme ni histoire, il a mis en place une des composantes de la crise ». « Le défi, pour les brésiliens, c’est de se libérer, politiquement et démocratiquement tant du créateur que de sa créature. C’est une question de survie ».

La faute à Dilma Rousseff ?

Un peu trop facile, à la lumière de ce qui se passe, de tout mettre sur le dos de Dilma Rousseff, nuance Marina Silva, ex-ministre de l’environnement du gouvernement Lula et ex-challenger des élections d’octobre 2014. Pour elle, la présidente n’est pas la responsable de l’intensification COLETIVA DA CANDIDATA DERROTADA MARINA SILVAdes crises d’aujourd’hui, ni directement à l’origine du scandale de corruption politique de l’affaire Petrobras. « Il n’est pas soutenable de dire que dans ce pays la corruption est l’affaire d’une personne, d’un groupe ou d’un parti. C’est un problème de toute la société et on n’en sortira que par une mobilisation citoyenne de toute la société ».

Marina Silva ne cache cependant pas que la présidente porte une lourde part de responsabilité dans l’aggravation de la crise économique, laquelle est directement conséquence des choix erronés faits entre 2008 et 2014 soit durant les dernières années du second mandat de Lula et le premier mandat de la présidente actuelle.

Boule de neige financière

Alors parlons-en de cette crise économique. De quoi est-elle faite ? Qu’est-ce qui l’alimente ? Pourquoi apparaît-elle sans issue ? Parce qu’elle repose sur 3 éléments complémentaires alimentant une boule de neige qui ne cesse de grossir.

custo brasilIl y a d’abord, le « coût Brésil », conséquence d’une fiscalité extrêmement lourde et inefficace qui pénalise toute la chaîne de production. A cause de cette fiscalité, les produits brésiliens sont trop chers à l’exportation, les entreprises s’en ressentent et travaillent au ralenti. Du coup, avec moins de rentrées, elles payent moins d’impôts. Les comptes de l’Etat maigrissent d’autant, il faut emprunter pour assurer le budget. La dette augmente.

Ce déséquilibre alimente la méfiance quant aux perspectives du Brésil, cela contribue à déprécier la valeur du R$ par rapport au US$ et oblige la Banque centrale à relever les taux d’intérêt (ils sont aujourd’hui à 13% alors que beaucoup de pays occidentaux affichent des taux de référence négatifs) alimentant une inflation, aujourd’hui supérieure à 9%, qui freine la consommation, donc le marché intérieur. Moins de consommation, c’est moins de production, le chômage monte.

Détérioration du ratio de la dette

taxa-de-jurosLes taux d’intérêt élevés pénalisent le ratio de la dette mais surtout, ils bloquent l’investissement, notamment dans le domaine des infrastructures dont l’amélioration pourrait contribuer à faire baisse le « coût Brésil ». Personne en effet, ni dans le privé ni dans le public ne se risque à emprunter si cher dans une conjoncture aussi instable. Le cercle vicieux se ferme…

Pour en sortir, il faut un « choc de confiance » prônent les observateurs, une réforme fiscale digne de ce nom, qui attaque dans ses fondements la chèreté du « coût Brésil » combinée à un retournement de la politique monétaire de la Banque centrale afin de rendre le crédit plus attractif. C’est une fois encore au politique que ces observateurs renvoient car il s’agit de prendre des mesures institutionnelles capables de favoriser la réalisation de ces objectifs. Dans le contexte du moment, le marché ne peut en effet pas corriger le tir à lui tout seul.

Scénario « à la grecque » ?

Dans le cas contraire, on risque d’aller vers un scénario « à la grecque » affirme Gustavo Franco, ex-président de la Banque centrale. Car si la dette brésilienne 65% du PIB, paraît encore modeste face à la dette de la Grèce, 177% du PIB, ce qui compte, c’est moins le volume de l’endettement que son coût et sa vitesse de sa croissance.

crise na greciaOr à ce niveau, les indicateurs du Brésil apparaissent paradoxalement pires que ceux de la Grèce ! En 2014, le pays a consacré 5,6% de son PIB au payement des intérêts, la Grèce seulement 4,2%. La dette grecque est beaucoup plus étalée dans le temps que la dette brésilienne, elle est donc meilleur-marché. En additionnant ces éléments, Gustavo Franco arrive à la conclusion que la dette brésilienne est en passe de peser aussi lourd sur l’économie du pays que la dette grecque.

3% du PIB pour équilibrer la balance

« Au Brésil, comme en Grèce, il faudrait pouvoir dégager l’équivalent de 3% du PIB pour équilibrer le ratio dette/PIB et le faire décliner. Jusqu’en 2005, c’était le cas, cette année-là, l’excédent primaire se montait à 3,34% et la croissance était de 3,15% »

Divida-publica-brasileira-2004-2028Depuis la situation s’est largement dégradée. En début d’année, les autorités avaient fixé l’objectif d’un excédent primaire de 1,2% du PIB pour 2015. Le Ministre des Finances Joaquim Levy vient de reconnaître que ce but était impossible à atteindre dans la conjoncture actuelle et a réduit ce niveau d’excédent à 0,15%.

« C’est vrai que l’économie est en récession et que cela compromet les objectifs » conclut Gustavo Franco, « mais avant cette décision, on pouvait encore affirmer que le Brésil suivait avec bon sens les normes internationales. Maintenant, il a reculé à la case grecque. Il n’y a rien de plus pathétique en économie qu’un malade qui ne veut pas se traiter ou qui veut débattre de médecine avec le médecin ».

Alors quelle issue ?

L’institut Data Popular vient de divulguer les résultats d’une enquête d’opinion qui confirme la mauvaise humeur des électeurs brésiliens et leur désarroi face à l’avenir immédiat : 92% des 3’000 personnes interrogées entre le 1° et le 4 août dans 152 localités estiment que « tous les politiciens sont des voleurs » et 72% jugent que l’opposition pense « à ses intérêts propres et non au bien du pays ».

ProtestoL’intérêt de cette enquête, c’est que parmi ces opinions négatives, Data Popular fait une distinction entre les « opposants », qui n’ont pas votés pour Dilma Rousseff en octobre 2014 et les « mécontents », qui sont toujours favorable aux grandes options du programme des gouvernements de Lula et Dilma Rousseff, mais considèrent « qu’il existe aujourd’hui une crise des perspectives » et que « personne ne semble en état de pouvoir tirer le Brésil de la crise ».

La première catégorie, les opposants, regroupe 36% des opinions recueillies par l’enquête de Data Popular, la seconde, celle des mécontents, 44%. « Cela montre bien que si les deux groupes exercent aujourd’hui le même type de pression sur le gouvernement », explique Renato Meirelles, directeur de l’Institut Data Popular, « les projets pour le pays des deux catégories sont totalement différents ».

Les premiers sont contre, les seconds sont frustrés, cela explique en bonne partie pourquoi il est si difficile de rassembler une majorité autour de la recherche d’une stratégie de sortie de crise.

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