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L’enquête sur « l’affaire Petrobras » (voir aussi « Vision Brésil, 10 janvier 2015, scandale Petrobras un immense révélateur »), continue à faire des vagues qui déferlent sur tous les élus de Brasilia, alimentant une crise polique qui ne cesse d’enfler. Les conséquences économiques de ce détournement massif d’argent public au profit des partis et des élus menace désormais le futur du pays, au moment où les autorités cherchent à rétablir l’équilibre des comptes. Facteur aggravant, un contexte international où le cours du baril de pétrole combiné à la valorisation continue du dollar fragilise la santé financière de Petrobras et de ses sous-traitants.

itaborai morados banco publicoA Itaboraí, ils étaient 30’000 venus travailler dès 2010 au chantier de la raffinerie Comperj. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 10’600 sur le site, les autres errent à la recherche d’un nouvel emploi ou d’argent pour pouvoir rentrer chez eux. Comme Andino Duarte. Andino Duarte était arrivé en 2013 de son Sergipe natal, dans le Nord-est du pays, laissant femme et enfants pour venir travailler au montage des structures d’aluminium de la future raffinerie. Dans l’espoir que 4 années de travail bien rémunéré allaient lui permettre de rentrer chez lui avec un bon bas de laine. En septembre 2014, il est mis au chômage.

Une bourgade sinistrée

comperj_IMG_7013L’entreprise qui l’employait, Alumni Engenheria a fait faillite suite au scandale de corruption Petrobras dans lequel Alumni, sous-traitant de la compagnie pétrolière d’Etat est citée. Depuis, il dort sur les bancs publics d’Itaboraí, sa seule richesse, c’est sa caisse à outils avec laquelle il essaie de trouver un nouvel emploi. Selon les chiffres de la Mairie, ils sont 800 à dormir, comme Andino Duarte, dans la rue.

ex-funcionário-do-Comperj1Les autorités craignent une rapide favélisation de la petite cité mais ne savent pas comment y faire face : avec l’arrêt presque total des travaux du Comperj, les rentrées fiscales ont chuté de 44% entre 2013 et 2014. La Municipalité a ainsi dû réduire son budget de 20%, préservant au mieux les postes de l’éducation et de la santé, mais elle est sans moyen pour répondre aux besoins des déracinés du Comperj.

Ce qui se passe à Itaboraí commence à se répéter dans tout le Brésil. On le perçoit avec les déboires de la firme « Sete Brasil », fondée par Petrobras en 2010 pour fabriquer 28 sondes de perforation en eau très profonde, dans le cadre de la prospection en vue de l’exploitation des ressources pétrolières du « Présal ».

sete brasilImpliquée dans le scandale, « Sete Brasil » a aujourd’hui de grandes difficultés à obtenir de nouveaux crédits du BNDES, la Banque nationale de Développement économique et social, pour pouvoir poursuivre ses activités. D’autant que Petrobras a réduit sa commande de moitié. Cinq chantiers navals dans différentes parties du pays sont ainsi pratiquement à l’arrêt. Par ricochet, 28’000 emplois ont été supprimés. Le secteur de la construction navale, pratiquement inexistant en 1980, emploie aujourd’hui 79’000 personnes.

S’acquitter du péage

Presos-lava-jatoA ce stade des investigations, les enquêteurs du Ministère public qui travaillent sur l’affaire Petrobras articulent un montant de 10 milliards de R$ (3,5 milliards de US$) de commissions qui auraient été versées par l’entreprise pétrolière à des partis, des politiciens ou des intermédiaires. 23 des principales entreprises de la construction civile sont accusées de s’être organisées en cartel pour mettre en place une structure de payements systématiques de dessous de table afin d’emporter les marchés publics de Petrobras.

youssef costa« Ces firmes étaient parfaitement au courant qu’elles n’obtiendraient un contrat qu’en « passant par le péage », avoue Alberto Yousseff, responsable d’une maison de change chargée de transférer cet argent à l’étranger. Il fut une des premières personnes arrêtées par la police fédérale au début de l’affaire et l’enquête a mis à jour le fait qu’il était en relation étroite avec un ex-directeur de Petrobras, Paulo Roberto Costa. « Ce qui s’est organisé au sein de Petrobras, particulièrement après 2006, c’est un processus de cartellisation » admet ce dernier.

Aveux monnayés

congresso_lava jatoLes deux hommes multiplient les révélations car ils ont demandé à bénéficier de la « délation récompensée », un mécanisme inscrit la loi qui permet des réductions de peine pour ceux qui dénoncent les responsables des malversations auxquelles ils ont pris part. D’après leurs dires, entre 1% et 3% de la valeur de chaque contrat étaient systématiquement détournés. 60% des sommes ainsi soustraites allaient à des politiciens, 30% à Paulo Roberto Costa qui les redistribuait aux différents partis, 5% à Alberto Yousseff pour ses services et 5% pour acheter le silence de fonctionnaires en poste dans l’administration publique.

lista lava jatoCes confessions négociées n’aboutiront pas nécessairement à des condamnations. Les enquêtes à venir vont devoir établir la véracité de ces aveux avant de décider une inculpation de coupables éventuels. Mais le Procureur général Rodrigo Janot a d’ores et déjà établit une liste de 54 députés, ex-députés ou membres de l’Exécutif soupçonnés d’être impliqués, liste dont le Tribunal suprême fédéral a autorisé la publication. Elle porte un coup très dur à toute la classe politique, d’autant que parmi les noms cités figurent rien moins que celui du Président du Congrès, Eduardo Cunha, 3ème personnage de l’Etat après la Présidente Dilma Rousseff et le Vice-Président Michel Temer, ainsi que celui de Renan Calheiros, Président du Sénat, la Chambre haute.

Dilma-sabia-480x298La Présidente Dilma Rousseff risque-t-elle d’être directement éclaboussées par le scandale ? Jusqu’à présent, l’enquête du Procureur fédéral n’a rien relevé contre elle, mais beaucoup pensent qu’elle ne pouvait pas ne pas savoir car elle a présidé le Conseil d’administration de Petrobras entre 2003 et 2010 en tant que ministre du Gouvernement Lula. Plus grave encore, une partie des fonds détournés auraient pu servi à finance sa première campagne à l’élection présidentielle en 2010. Bien sûr, elle pouvait l’avoir ignoré et cela ne fait pas encore de la Cheffe de l’Etat une coupable avérée, mais les réseaux sociaux ne se sont pas privé d’écorner son image et de demander son départ.

« Fora Dilma »

fora dilmaLe dimanche 15 mars, des centaines de milliers de manifestants, convoquées par internet, sont descendus dans la rue dans tout le pays, – on parle de 2 millions de personnes -, aux cris de « Fora Dilma, Fora PT ». Au-delà de la démission de la Présidente, les mots d’ordre des protestataires fustigeaient la corruption et le mécontentement vis à vis de la politique du gouvernement. Il est vrai qu’à l’heure actuelle, aucun fait ne permet de justifier l’engagement d’une procédure qui aboutirait à la démission de Dilma Rousseff. L’ensemble de la classe politique est d’ailleurs resté très discret ce dimanche 15 mars. Même les responsables de l’opposition se sont abstenus d’apparaître durant cette journée de protestation.

panelaçoReste que l’ampleur des manifestations met l’Exécutif et le Parlement sur la corde raide. D’autant que les réponses apportées par la Présidente dont la marge de manœuvre est de plus en plus étroite, sont loin d’avoir apaisé les esprits. Chacune de ses apparitions publiques est accompagnée d’un concert de casseroles dans les principales villes du pays. Les organisateurs de la manifestation du 15 mars ne veulent pas en rester là, ils ont d’ores et déjà convoqué la population à descendre à nouveau dans la rue le 12 avril prochain.

De Petrobras à Swissleaks

swissleaksPour compliquer les choses, le « scandale Petrobras » se combine avec « l’affaire Swissleaks », révélée en février par l’ICJC, un consortium d’investigation regroupant 154 journalistes de 47 pays et d’une soixantaine de médias internationaux.19 comptes secrets, servant de refuge aux multiples pots-de-vin de « l’affaire Petrobras », ont été ouvert à la filiale HSBC de Genève. Dans sa déposition devant le Ministère public fédéral, Paulo Barusco ex-gérant du secteur d’ingénierie opérationnelle de l’entreprise pétrolière d’Etat avoue avoir même tenté en mars 2014 de récupérer l’argent qu’il avait déposé en Suisse, sans succès car les autorités helvétiques avaient alors gelé ses comptes pour enquête.

hsbc GenèveLe total des comptes ouverts auprès de la filiale suisse de la holding britannique par des brésiliens entre 1970 et 2006 concernerait 8’700 personnes qui pourraient avoir soustrait aux rigueurs du fisc 7 milliards de US$. D’autres opérations illégales comme le détournement de fonds publics dans l’affaire du métro de São Paulo en 1998, impliquant Alstom et Siemens, ou les agissements de la « mafia de la prévoyance sociale » en 1991 refond surface, démontrant s’il le fallait encore que « la corruption est une vielle dame au Brésil », comme l’a déclaré la Présidente Dilma Rousseff.

7 milliards de dollars sous enquête

ramificaçoes swissleaksLe Brésil serait ainsi le 4ème pays en ordre d’importance impliqué dans le scandale. C’est Jamil Chade, correspondant du quotidien « Estadão » en Suisse qui l’affirme, tout en soulignant que si l’ensemble des sommes déposées à la HSBC-Genève est désormais sous enquête du fisc brésilien, cela ne signifie pas nécessairement que tout cet argent soit d’origine douteuse. Cependant, ajoute-t-il, il y aurait parmi les comptes ouverts à Genève, plusieurs clients d’Amérique latine liés au crime organisé et au blanchiment de l’argent de la drogue.

Swiss leaksJusqu’à présent, on connaissait le montant global de cette vaste entreprise d’évasion fiscale, 100 milliards de US$, mais pas le détail. Après les révélations de l’ICJC, on sait maintenant que 100’000 clients du monde entier sont concernés, parmi lesquels des personnalités de touts bords. « La seconde banque la plus importante du monde, la HSBC, a mis sur pied une industrie de lavage d’argent dans sa filiale de Genève » écrit Jamil Chade, « les clients étrangers débarquaient dans ses locaux et se voyaient remettre des valises d’argent de main à main ».

hsbc 2La HSBC reconnaît « que les contrôles sur l’origine de l’argent déposé dans ses filiales n’ont pas toujours été corrects dans le passé ». Mais la banque affirme que depuis 2007 elle a fait le ménage et « implanté des réformes afin d’expulser les clients qui ne répondaient pas aux normes HSBC ». A preuve, la filiale de Genève aurait perdu 70% de sa clientèle depuis 2007. Au jour d’aujourd’hui, 5 pays au moins ont réussi à récupérer 500 millions d’arriérés d’impôts de leurs citoyens indélicats.

Collaboration helvétique

Les services de la Recette fédérale brésilienne ont ouvert plusieurs enquêtes pour « omission ou incompatibilité d’informations fournies au fisc par des clients brésiliens de la banque HSBC en Suisse ». C’est à partir d’une de ces enquêtes que le lien avec « l’affaire Petrobras » a pu être établi, provoquant les dénonciations de Paulo Barusco au Ministère public.

Lauber JanotDu côté suisse, Le Procureur général de la Confédération Michael Lauber vien de se rendre à Brasilia afin d’y rencontrer son homologue Rodrigo Janot. Dans la foulée, soulignant la bonne coopération entre les autorités suisses et brésiliennes, il a annoncé que ses services venaient de bloquer 400 millions de US$ sur des comptes en Suisse soupçonnés d’appartenir à des personnes sous enquête au Brésil dans le cadre de l’affaire Petrobras. Le déplacement d’un Procureur général helvétique à Brasilia est quelque chose de tout à fait inédit qui révèle que dans le domaine de la criminalité financière et les paradis fiscaux, les choses sont en train de bouger partout…

petrobrasReste à espérer maintenant que les enquêtes progressent vite afin que Petrobras puisse retrouver un semblant de crédibilité dans le monde des affaires. Car actuellement, les incertitudes qui continuent à peser sur l’avenir du géant pétrolier plombent toutes les perspectives de reprise économique au Brésil.

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