desemprego-carteira-20130527-80-size-598

30’000 postes de travail supprimés dans l’industrie au Brésil au cours du mois d’octobre 2014, le pire résultat pour un mois d’octobre depuis 1998. 4,7% de chômeurs en octobre, le chiffre le plus bas depuis mars 2002. Et un revenu moyen en hausse de 6,4% entre septembre et octobre. Ces chiffres semblent contradictoires, mais ils s’expliquent. La rareté relative de la main d’œuvre fait gonfler les salaires de ceux qui ont un emploi, et cette hausse du revenu moyen diminue le nombre de ceux qui ont besoin d’un travail pour faire vivre leur famille. Cela retire donc des statistiques du chômage un nombre significatif de sans emploi. L’embellie apparente d’octobre serait donc illusoire, stimulée en plus par la demande de main d’œuvre temporaire dans les services à cause des fêtes de fin d’année. Elle ne saurait être durable affirment la plupart des économistes qui prédisent une année 2015 mauvaise pour les salariés.

vulcabrasLe seul chiffre tendanciel significatif serait donc celui de la suppression de 30’000 postes dans l’industrie et il serait révélateur : le poids du secteur secondaire ne cesse de reculer dans la composition du PIB : 27% en 1987, 19% en 2003, 13,3% en 2013 (Source : IBGE). Cette « désindustrialisation » est mise en lumière par la revue « Carta Capital » qui détaille dans son numéro 826, publié le 14 novembre 2014 deux exemples frappants: celui de la fabrication des rails de chemin de fer et celui de la transformation du soja.

Des rails chinois avec de l’acier brésilien

trem volta redondaA l’orée des années 1990, le Brésil disposait d’un « modeste » réseau de chemins de fer destiné essentiellement au transport de marchandises. Rails et wagons étaient entièrement « made in Brazil », fabriqués par la CSN la « Companhia Siderurgica Nacional », à partir des abondantes réserves de minerai de fer que détient le pays. Mais c’était l’époque de l’appel de la route et le transport par rail a vite été délaissé au profit de celui par camion.

Tout change à partir de 2003, le boum mondial des cours des « commodities » et la demande insatiable de la Chine en minerai de fer et en soja impose au Brésil de repenser la manière dont il transporte ces denrées dont il est un des premiers producteurs mondiaux, jusqu’aux ports d’exportation de Santos (pour le soja) et de São Luis do Maranhão (pour le minerai de fer).

De nouvelles lignes de train mais pas de rails…

ferrovia-Norte-sul-1Les plans de reconstruction et d’extension du réseau ferré renaissent. On se lance dans la construction de la « Ferrovia Norte-Sul », 4’155km quand elle sera terminée, qui reliera Porto Alegre à Belém du Para par l’intérieur des terres. Puis dans celle de la « Transnordestina », 1’728km entre le port de Pecém dans le Ceara et celui de Suape dans le Pernambuco. Un autre projet gigantesque est encore mis à l’étude en 2008, la « Transocéanique », qui devrait relier Rio de Janeiro au Pérou, 4’400Km en territoire brésilien.

Mais voilà, depuis le début des années 1990, la CSN a abandonné la fabrication de matériel ferroviaire pour ne plus confectionner que des barres d’acier destinées surtout à l’exportation et personne n’a pris le relai. trilhosLes vastes plans de redéploiement du réseau ferré ne prévoient pas la relance de la fabrication nationale de rails. Résultat, ceux qui sont posés en ce moment sur ces chantiers gigantesques sont tous importés de Chine où ils sont fabriqués avec de l’acier brésilien, exporté, entre autre… par la CSN ! En 2014, ces importations devraient atteindre un total de 146’000 tonnes, 20% de plus qu’en 2013.

Du soja non transformé

safra sojaUn phénomène identique s’est produit dans le secteur des exportations de soja et dérivés, dont le Brésil est, comme pour le fer, un des principaux producteurs mondiaux. Les trois tableaux ci-dessous parlent d’eux-mêmes : Alors que le Brésil a massivement augmenté ses exportations de soja en grain entre 1997 et 2011 (dans une proportion bien supérieure aux deux autres principaux producteurs mondiaux que sont les USA et l’Argentine), il n’a pas ou très peu développé la fabrication des dérivés du soja pour l’exportation, dont la valeur ajoutée est pourtant plus intéressante que celle de la vente du grain brut.

fabrica oleo de sojaPrenons le cas de l’huile de soja : 5,2 millions de tonnes fabriquée en 2002, 6,1 en 2011. 2,3 millions de tonnes exportées en 2002, 1,6 million en 2011. Entre ces mêmes deux dates, la Chine et l’Argentine ont doublé leur production d’huile de soja, et l’Argentine a fait passer ses exportations de 3,9 millions de tonnes à 5 millions, surtout en direction de la Chine, principal importateur mondial de soja !

Exportation soja brut : (millions de tonnes)

  1997/1998 2002/2003 2010/2011
USA 21.8 28.4 40.6
Argentine 2 8.6 8.5
Brésil 2.7 19.8 29.9

Production huile de soja: (millions de tonnes)

  1997/1998 2002/2003 2010/2011
Chine 0.7 4.7 9.8
USA 5.8 8.3 8.6
Argentine 0.9 4.3 7.3
Brésil 2.4 5.2 6.1

Exportation huile de soja: (millions de tonnes)

  1997/1998 2002/2003 2010/2011
USA 0.85 1.0 1.4
Argentine 0.85 3.9 5.0
Brésil 0.6 2.3 1.6
Source : Evolução e Perspectivas de Desempenho Econômico Associadas com a Produção de Soja nos Contextos Mundial e Brasileiro, Marcelo Hiroshi Hirakuri Joelsio José Lazzarotto, Embrapa Soja, Outubro, 2011

Désarticulation de l’outil industriel

soja importado na chinaExplication de cette évolution de la composition des exportations de soja et de ses dérivés au Brésil : la Chine impose à 3% seulement l’importation de soja en grains mais à 9% celle des dérivés transformés du soja. Vu la flambée des cours mondiaux, le Brésil a choisi la solution la plus facile à court terme, l’exportation de soja brut. Mais en procédant de cette manière il a désarticulé l’outil industriel national de transformation du soja.

Aujourd’hui, le pays se trouve à la merci d’une moins grande demande mondiale de cet oléagineux et à une baisse de son cours, ce qui contribue au tassement de la croissance. Quant à la Chine, elle a massivement développé le secteur de transformation afin de satisfaire sa demande intérieure en dépendant chaque fois moins des produits transformés de l’extérieur : 1,7 millions de tonnes d’huile de soja importée en 2002, 1, 5 millions de tonnes en 2011.

Le défi d’un « choc industriel »

carros a vendaCe phénomène de désindustrialisation observé dans ces deux exemples se répète dans la plupart des secteurs (sauf peut-être dans l’extraction du brut, bien qu’on l’observa aussi dans les dérivés de l’industrie pétrolière) et touche aussi le marché intérieur : véhicules, appareils électroménagers, électronique sont aujourd’hui massivement de fabrication extérieure car le « coût Brésil » de leur production est de moins en moins compétitif à cause de la fiscalité et de la faible productivité de la main d’œuvre.

joaquim levyLe Brésil a donc besoin d’un « choc industriel de croissance » s’il veut continuer à jouer économiquement dans la cour des dix principales économies du monde. C’est tout l’enjeu des responsabilités que devra assumer le prochain ministre de l’économie que semble vouloir désigner la Présidente Dilma Rousseff : Joaquim Lévy, un spécialiste des finances publiques qui a notamment travaillé pour la Banque interaméricaine de développement, la BID.

Advertisements