[Durant les semaines qui précèdent l’élection présidentielle du 5 octobre, Vision Brésil vous propose chaque dimanche un dossier sur l’un des défis qui attendent le futur élu.]

Aujourd’hui, Afro-descendant une identité pas encore pleinement brésilienne

 

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Le Brésil est presque toujours présenté comme un modèle de convivialité raciale. Les brésiliens eux-mêmes feignent d’y croire et cette croyance est largement enracinée. La réalité est pourtant bien différente. « Le Brésil blanchit lorsqu’on descend vers le sud. Curitiba, la capitale du Paraná est presque totalement peuplée de descendants d’européens, alors qu’à Salvador, dans le Nord-Est, les noirs dominent. Mais dans les favelas de Curitiba, on rencontre surtout des peaux foncées ». (Jean-Jacques Fontaine, Journal La Liberté, 1985). « Aujourd’hui, Un jeune noir a trois fois moins de chance qu’un jeune blanc de vivre jusqu’à l’âge de 18 ans. Le risque qu’il meure assassiné par une arme à feu est en augmentation, en comparaison avec celui que courent les blancs ». (L’Observatoire des Favelas sur la marginalité urbaine, cité par Vision Brésil, août 2011)

dia da mulher negraEn 2014, à l’instar de ses voisins latino-américain qui l’avait fait avant lui, le Brésil instaure une Journée nationale de la femme nègre qui sera désormais célébrée chaque 25 juillet. « Réfléchir sur les conditions de vie des femmes noires est une nécessité car les statistiques parlent d’elles –mêmes : en 2013, dans les 6 principales métropoles du pays, il y avait 416’000 femmes noires sans emploi contre 323’000 blanches. Pour celles qui travaillent, la différence des salaires est abyssale. En moyenne, les noires gagnent à peine 60% du revenu des femmes blanches ». (Flavia Oliveira, journaliste au quotidien O Globo, 23 juillet 2014).

Le Brésil n’est pas un melting pot de populations, il est une addition de minorités : minorités coloniales survivantes, minorités indigènes (presque) disparues, minorités importées : esclaves d’Afrique, immigrés d’Europe et du Japon… « Tous brésiliens, certes, chacun affirmant la main sur le cœur être l’égal de l’autre, mais tous cultivant, dans le fond, leurs origines lointaines comme un patrimoine à soi, bien différent de celui des autres. Ce n’est pas du racisme, il n’y a pas de mécanisme d’exclusion comme on a pu le vivre dans l’apartheid sud-africain. Ou dans la politique discriminatoire d’une partie des Etats-Unis jusque dans les années 1960. Il y a juste de la tolérance et de l’ignorance » (Jean-Jacques Fontaine, l’Invention du Brésil, édition l’Harmattan, avril 2014, p 33).

Des outils pour gommer les discriminations

cotasEn trente ans, le statut des gens de couleur a certes progressé au Brésil. Le nombre de noirs et de métis a doublé dans l’enseignement supérieur. La majorité de la population noire faite désormais partie de la classe moyenne dite « classe C ». Malgré cela, l’inégalité raciale est toujours là et elle reste forte. Depuis le début des années 2000, les autorités ont mis en place une série d’instruments pour renforcer la présence des noirs dans les différentes sphères de la société brésilienne. Des mesures nécessaires, mais encore trop timides. Et qui réveillent souvent de farouches résistances.

Parmi les outils censés contribuer à revaloriser la place que les afro-descendants ont occupés dans la construction du pays, il y a la loi sur les quilombos, adoptée en 2003, qui permet aux descendants d’esclaves de revendiquer la propriété collective des terres qu’ont occupés leurs ancêtres ayant réussi à échapper à leur condition d’esclave. La mise en pratique de cette mesure, toutefois, se heurte à de nombreux intérêts contradictoires car ces emplacements revendiqués par les « quilombolas » sont souvent occupés aujourd’hui par d’autres activités. Certains se situent à l’intérieur du tissu urbain, dans des zones industrielles ou résidentielles, d’autres sont enclavés au milieu des terres exploitées par des grands groupes agro-industriels internationaux, d’autres enfin entrent en concurrence avec des réserves naturelles. C’est le cas de la presqu’île de Marambaia, près de Rio de Janeiro.

Menace sur un environnement protégé

manguezalL’histoire de Marambaia commence au début du XIXe siècle. Propriété du Commandeur portugais Joaquim José de Sousa Breves, l’endroit devient un important entrepôt d’esclaves. C’est ce qui fonde la revendication du Quilombo de Marambaia. Depuis 1906, c’est la Marine de guerre qui administre la presqu’île et la transformée en réserve naturelle pour protéger la mangrove qui y pousse. Seule une petite communauté de pêcheurs y réside. Au regard du décret 4887, « identification, reconnaissance et titularisation des terres occupées par les descendants des communautés quilombos », ces pêcheurs sont parfaitement habilité à revendiquer la propriété de la presqu’île de Marambaia. Le dossier de titularisation, préparé par l’institut de la réforme agraire, chargé par le Ministère de la Culture de faire appliquer le décret détermine que la surface à délimiter est de 1600 hectares, compte tenu du nombre d’habitants concernés, -281 familles ou 1046 personnes, 645 vivant sur la presqu’île et 401 sur le continent.

casa marambaiaDes chiffres considérés totalement irréalistes par les représentants locaux de la Marine nationale, qui comptabilisent eux 379 personnes ou 106 familles vivant dans la zone concernée. La Marine craint que la titularisation d’une telle étendue ne stimule l’arrivée de nouveaux habitants, avec les risques de favelisation et d’atteinte à l’environnement que cela entraine. Pour les habitants concernés l’impasse n’est pas sans conséquence, puisque seule la titularisation permettrait de débloquer les crédits gouvernementaux destinés à l’amélioration des conditions d’habitat de la population, notamment la construction d’une école et d’un centre de santé sur la presqu’île. Depuis 2003, le Ministère de la Culture a recensé au Brésil 743 communautés de descendants de Quilombos, regroupant 2 millions de personnes, réparties dans 21 des 26 États du pays.

La loi des quotas chahutée dans les universités

critica as quotasAutre mesure-phare, l’instauration de quotas dans les universités : d’ici 2016, toutes les universités publiques du pays devront réserver 50% de leur capacité aux élèves provenant des écoles publiques dont 25% pour les gens de couleur. Très controversée, la directive a fait l’objet d’un récent rapport de l’OCDE, « Investir dans la jeunesse : Brésil » qui critique l’efficacité de cette politique. « Si d’un côté la pratique des quotas peut aider à élever la participation des minorités raciales dans les université, elle ne s’attaque qu’au symptôme et pas à la racine du problème qui se situe dans la très mauvaise qualité de l’enseignement de base auquel les minorités raciales ont accès. En lieu et place de telles actions affirmatives, le gouvernement ferait mieux de subventionner les études des plus pauvres et d’obliger les riches à payer pour accéder aux universités publiques ».

estatuto egualidade racialL’argumentation fait controverse, mais elle met le doigt sur un des moteur de l’inégalité sociale et raciale : les enfants de la classe aisée suivent généralement leur formation dans des établissements privés, dont la qualité est meilleure que celle des écoles publiques, pour ce qui est de l’enseignement de base et du secondaire. Ils arrivent ainsi mieux préparés que les élèves issus des catégories plus modestes aux tests de sélection à l’entrée à l’université. Ils raflent donc les meilleures places dans l’enseignement supérieur, qui sont justement celles des universités publiques, lesquelles sont gratuites, alors que les « recalés » provenant pour la plupart des écoles publiques sont renvoyés vers les universités privées, coûteuse et de moins bonne qualité.

L’inclusion par la couleur n’est pas nécessairement le bon critère

manifestantes contra cotas -protestam-na-avenida-paulista-em-sao-paulo-contra-a-aprovacao-da-lei-de-cotas-que-institui-50-das-vagas-por-curso-e-turno-das-universidades-federais-para-quem-tenha-feito-integralmente-o-1345236721415_956x500Si pour l’OCDE, la politique affirmative des quotas ne résout pas le problème, le ministre de l’éducation, lui, prétend le contraire : « La loi des quotas assure une mutation du profil des étudiants brésiliens grâce à l’inclusion des plus pauvres, indigènes et noirs ». Du côté des étudiants, les avis recueillis par l’enquête sont plus nuancés. Franca Barradas, étudiante en nutrition a refusé de passer par la sélection via les quotas : « les critères basés sur l’ethnie ou la couleur exacerbent l’inégalité ». Bruno Alves, étudiant en histoire, au contraire, a opté pour l’entrée en faculté à travers la loi des quotas, « pour une question intime, mais si l’éducation de base était de meilleure qualité, il n’y aurait pas besoin de ces quotas ». Marcelo Paixao, coordinateur du laboratoire d’analyse des relations raciales (Laeser) de l’Université fédérale de Rio de Janeiro est une des autorités les plus reconnues du pays en matière de réflexion sur l’inégalité raciale. Il confirme le point de vue de Bruno Alves : « L’asymétrie dans l’accès au système universitaire est liée aux outils de sélection qui prolongent indéfiniment l’inégalité en terme d’accès aux institutions de prestige ».

lilia-de-souzaMais aussi dans beaucoup des actes de la vie quotidienne, comme en témoigne cette anecdote contée par Lilia de Souza, journaliste à Salvador de Baia. Afro-descendante fière de ses origine, elle abhorre une abondant coiffure afro. Devant renouveler son passeport, le fonctionnaire de service chargé de la photographier lui demande de bien vouloir attacher ses cheveux « parce que le système d’image n’acceptait pas un tel format volumineux de chevelure ». Contrainte de s’exécuter sous peine de ne pas pouvoir renouveler son passeport, Lilia de Souza précise qu’il n’y avait aucune intention raciste dans la demande du préposé. Lequel d’ailleurs lui précise que ce genre de situation se présente souvent. « On voit bien ce qu’est la « norme Brésil », relève Lilia de Souza, « une norme qui gomme les différence et dévalorise certaines caractéristiques ».

Il y a 125 ans, le Brésil abolissait l’esclavage. Aujourd’hui, selon le recensement de 2010, 47,8% des brésiliens se disent blancs et 42,1% noirs ou métis. A qui on demande toujours implicitement d’adopter les valeurs des descendants des européens ayant immigré à partir du XIX° siècle. Revisiter cette échelle de valeur c’est un défi non seulement pour les prochaines autorités qui seront désignée lors des élections du mois d’octobre, mais encore pour la société brésilienne toute entière.

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