[Durant les semaines qui précèdent l’élection présidentielle du 5 octobre, Vision Brésil vous propose chaque dimanche un dossier sur l’un des défis qui attendent le futur élu.]

Aujourd’hui, Bourse famille et inégalité

 

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« Un pays riche est un pays sans pauvreté ». Ce slogan est martelé à longueur de journée par l’équipe de la Présidente Dilma Rousseff, depuis son entrée en fonction le 1° janvier 2011. Mais un Brésil riche devrait être aussi un pays avec moins d’inégalité. Ce qui ne s’est pas vérifié depuis l’introduction de la Bourse école en 2001 par le Président Fernando Henrique Cardoso, puis de la Bourse famille en 2003 par Lula. Le Brésil a bel et bien réussi à sortir de la grande pauvreté 30 millions de personnes durant cette décennie, mais l’écart entre les plus riches et les plus pauvres n’a pas diminué. En 2010, selon le recensement général de la population, les 10% les plus nantis ont un revenu 39 fois supérieur à celui des 10% plus pauvres : ces derniers devraient réunir pendant 3 ans et 3 mois l’ensemble de leurs revenus mensuels pour atteindre le salaire moyen d’un seul mois de la population la plus aisée.

pobrezaCet écart tend aujourd’hui à augmenter à nouveau en conséquence d’une croissance économique qui ralentit. Beaucoup de ceux qui appartiennent à la « fameuse » classe moyenne, dite « classe C », – qui était devenue majorité de la population en 2010 -, est en passe de franchir le seuil de pauvreté à l’envers ! Poursuivre la lutte contre la grande pauvreté, mais en l’accompagnant d’une politique visant à stabiliser les bénéfices des programmes sociaux d’aide aux plus démunis, et à mettre en place des mécanismes pour réduire les inégalités, c’est sans doute une des principaux défis à affronter pour la prochaine équipe gouvernementale et un des plus urgents.

La focalisation des programmes d’aide sociale sur les plus pauvres est un objectif qui n’est plus discuté. Depuis la mise en place de la Bourse famille au Brésil, puis de son équivalent mexicain, le programme « Oportunidades », cette stratégie est universellement considérée comme efficace. La Banque mondiale en a fait son cheval de bataille et aujourd’hui en Amérique latine, une famille sur cinq bénéficie de ce genre de subsides. En 2007, c’était seulement une famille sur 17.

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oportunidadesBien appliqués, ces programmes de garantie d’un revenu minimum ont prouvé leur efficacité dans la lutte contre la pauvreté et l’inégalité, affirme en 2011 une étude de la CEPAL, la Commission économique pour l’Amérique latine. « Mais ils ne doivent jouer qu’un rôle complémentaire, au côté d’autres actions au service de la population toute entière comme l’amélioration de l’école, de la santé des conditions de logement et de la mise en place d’opportunité d’emploi » poursuit le rapport de la CEPAL.

Mieux encadrer l’assistance

Ces bourses doivent encore établir des objectifs précis, définir quelle population elles visent et durant combien de temps. C’est le cas dans le programme « Oportunidades » au Mexique, mais pas dans celui de la Bourse famille au Brésil, qui ne limite ni le nombre de familles assistées, ni la durée de la bourse. « Cela peut dans certains cas déclencher un cycle vertueux », affirme l’Institut de Recherches économiques appliquées (IPEA), « car la sécurité qu’apporte ce revenu mensuel peut stimuler l’envie de créer ou d’agrandir son petit négoce ».

Mais cela peut aussi institutionnaliser l’assistance comme méthode de survie. En novembre 2013, j’écrivais dans « Vision Brésil : « 45% des foyers qui recevaient la Bourse famille en 2003 sont encore les subsidiés d’aujourd’hui. Ce sont les enfants et petits-enfants des premiers bénéficiaires qui sont maintenant aidés, mais cela représente toujours 23 millions de personnes qui ne peuvent pas se passer de l’appui de l’Etat ». Des chiffres que reconnaît l’IPEA. La bourse-famille n’a donc pas vraiment permis de rendre autonomes ceux qui ont pu sortir de la misère grâce à elle.

Instabilité persistante des revenus

economia informalElle n’a pas non plus réussi à assurer la stabilité pour ses bénéficiaires. La meilleure illustration en est donné par la radiographie réalisée par le CGAP (Consultative Group to Assist the Poor) de la Banque Mondiale sur les revenus de 120 familles de la classe moyenne, la « classe C », dans quatre des principales métropoles du Brésil durant 6 mois. « Les revenus n’ont pas cessé de varier », note Luciana Aguiar, la responsable de l’étude. « Une famille a même traversé pratiquement toutes les catégories sociales durant ce laps de temps, retombant dans la pauvreté (classe D), puis dans la vulnérabilité (classe E), avant de repasser trois fois par la classe C et d’atteindre aujourd’hui la classe B des plus aisés ».

La raison est évidente : seule une petite partie du revenu de ces couches moyennes est assurée, et cela grâce aux retraites, aux pensions et subsides divers, ainsi qu’à la Bourse-famille, le reste vient du gain du travail qui est extrêmement volatile car il dépend généralement d’emplois dans le secteur informel. « Cette catégorie de la population est beaucoup plus vulnérable qu’il y paraît », poursuit Luciana Aguiar, « et elle a besoin d’aide pour consolider sa situation. Pas seulement pour bénéficier d’un revenu qui lui assure la stabilité, mais encore afin de pouvoir bénéficier d’une éducation satisfaisante notamment d’une qualification professionnelle, d’avoir accès au système financier et à un espace pour développer une activité autre qu’informelle. »

fragilidade da classe CLe prochain gouvernement va donc impérativement devoir mettre en place les bases d’un programme lui permettant de dépasser cette dépendance à l’égard de la Bourse-famille, et de la fragilité qu’elle présente maintenant que la croissance marque le pas. « Le défi n’est pas simple à relever », note José Marcio Camargo, professeur d’Economie à l’Université catholique de Rio de Janeiro. « Plus ce genre de subsides est généralisé, plus il est politiquement difficile de le réduire ».

Un abîme toujours vertigineux entre riches et pauvres

Douze ans de Bourse-famille ont-ils permis de réduire tout de même l’inégalité ? Selon la Fondation Getulio Vargas, l’écart entre riches et pauvres a diminué de 13% entre 2001 et 2011. Mais 58% de cette chute provient de la valorisation des salaires, nuance l’IPEA. Ainsi donc, ce serait plus la bonne conjoncture économique entre 2003 et 2010 qui a contribué à réduire l’inégalité que les programmes de soutien aux plus pauvres. Et comme je l’ai mentionné dans « l’Invention du Brésil », « ce ne sont pas seulement les pauvres qui sont devenus plus riches, mais les riches qui se sont appauvris à cause de la crise économique qui a beaucoup plus touché les hauts revenus depuis 2008 que ceux des plus démunis, protégés qu’ils étaient par le filet social gouvernemental ».

desigualidadeN’empêche, la différence entre les nantis et les autres reste un scandale criant au Brésil. « Si 1/3 du revenu national était distribué de façon équitable », calcule Sergei Soares, chercheur à l’IPEA, « toutes les familles brésiliennes auraient de quoi satisfaire leurs besoins élémentaires. » « Dans un Brésil moins inégal, les gens vivraient plus longtemps ! » ajoute Richard Wilkinson, professeur d’Epidémiologie Sociale à l’Université de Nottingham en Grande Bretagne. Selon cet expert, drogue, violence, homicides, obésité, diabète et grossesses précoces sont les manifestations de cette inégalité.

Une fiscalité antisociale

fiscalidadeUn autre facteur, moins visible, contribue à cette permanence de l’inégalité, voire sa résurgence maintenant que la croissance économique piétine : la fiscalité. A première vue, l’impôt direct paraît assez juste car il exempte largement les petits revenus. Mais l’essentiel de l’édifice fiscal brésilien repose sur la taxation indirecte des marchandises et des services. Grâce aux impôts indirects, l’Etat, qui ponctionnait en 1996 28% du revenu de ceux qui vivaient avec l’équivalent de deux salaires minimum d’aujourd’hui, soit 1’400 R$ (560 CHF / 465 €), s’approprie maintenant 54% de ce revenu par ce biais.

C’est un grand facteur d’inégalité car il touche particulièrement les plus pauvres qui consacrent l’essentiel de leur avoir aux biens de consommation, les plus taxés par l’impôt indirect. « A long terme, cela annule pratiquement l’effet de l’augmentation des dépenses gouvernementales consacrées aux programmes sociaux destinés aux familles les plus pauvres », note José Casado, éditorialiste au journal O Globo. « L’aggravation de l’inégalité sociale est réelle au Brésil, mais cela ne fait pas partie des priorités des candidats à l’élection d’octobre qui se limitent à répéter le slogan éculé du combat contre la pauvreté ».

C’est pourtant un des défis qu’il va bien falloir relever si le pays veut éviter que l’essoufflement de la croissance ne débouche sur des explosions sociales qui risquent de renvoyer à l’ère qu’on croyait révolue des « émeutes de la faim » des années 1980.

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