[Durant les semaines qui précèdent l’élection présidentielle du 5 octobre, Vision Brésil vous propose chaque dimanche un dossier sur l’un des défis qui attendent le futur élu.]

Aujourd’hui, la préservation et l’usage de la forêt amazonienne.

 

desmatamento-20120802131124

Selon l’Institut Imazon de Belém, qui publie chaque mois les chiffres relevés par satellite par le SAD, le Système d’Alerte contre le Déboisement, 843 km2 de forêt amazonienne ont été défrichés en juin 2014, 358% de plus qu’une année auparavant. Imazon relève cependant que ce pic est en opposition avec une tendance à la diminution qui se renforce d’année en année : 9% d’arbres abattus en moins entre août 2013 et juin 2014 par rapport à la période août 2012 – juin 2013. Les chercheurs de l’Institut alertent pourtant sur les causes de cette recrudescence du bûcheronnage en juin dernier, qui traduirait un fléchissement des efforts de contrôle des autorités. Cela serait directement lié à l’adoption du nouveau Code forestier en 2012 qui a introduit « des changements désastreux » affirme Imazon.

reflorestamentoCe constat s’appuie sur une étude parue en avril dans la revue « Science », dirigée par Britaldo Soares Filho de l’Université fédérale de Minas Gerais. Dans ses conclusions, le chercheur affirme que si le nouveau Code forestier n’a rien changé aux critères de préservation de la forêt, il a par contre modifié les choses en ce qui concerne la restauration des aires dégradées. Ainsi, 58% de ces zones qui auraient dû être reboisées ne l’ont pas été depuis l’adoption du Code. « Si les anciennes règles prévalaient encore, 50 millions d’hectares auraient dû bénéficier de reforestation. C’est comme si nous avions deux codes différents », affirme Britaldo Soares Filho, « l’un pour la préservation, l’autre pour la restauration ».

L’étude montre encore que certains des acquis du nouveau Code forestier, comme la possibilité de vendre des crédits de carbone provenant des surfaces reboisées sont pénalisées par des retards administratifs : les décrets permettant la mise en pratique de cette mesure n’ont toujours pas été publiés. « Beaucoup de gens qui avaient commencé à reboiser ont arrêté parce que les règles ont changé et qu’ils ne savent pas quoi faire ». Ce panorama général inquiète Britaldo Soares Filho : « la réduction du déboisement que le Brésil connaît depuis quelques années n’est pas assurée à long terme ».

Les peuples de la forêt sont les protecteurs de leur environnement

Resex Mata Grande (Leonardo Milano)Un autre rapport, élaboré par l’Institut des Ressources mondiales (WRI) et l’Initiative pour le Droit aux Ressources (RRI) met en avant au niveau international l’importance du rôle des communautés traditionnelles de la forêt pour réduire les émissions de CO2 dans l’atmosphère. En se basant sur l’expérience de Capulalpalm au Mexique, un village situé à 550 km au sud de Mexico, où les habitants se répartissent traditionnellement les activités agricoles et de coupe sélectionnées des arbres, les chercheurs ont calculé que l’émission de 37 millions de tonnes de CO2 pourrait être évitée si cet exemple était suivi ailleurs et si les politiques forestières misaient sur le savoir des communautés traditionnelles.

resex« 37 millions de tonnes de CO, c’est 27 fois la quantité émise par tous les véhicules en circulation dans le monde et il ne s’agit pas d’inventer des lois compliquées, mais simplement d’appliquer des normes qui bien souvent existent déjà dans les différents pays », explique Jenny Springer, directrice du RRI. « L’intervention de l’Etat pour arriver aux mêmes résultats se révèle beaucoup plus coûteuse et moins efficace, car il faut payer le déplacement et le salaire des fonctionnaires alors que la population locale effectue ce service gratuitement pour garantir sa propre survie ». L’étude s’est attachée à examiner la situation dans 14 pays différents et les résultats obtenus en Amazonie brésilienne sont édifiants : l’indice de déboisement dans les zones communautaires a été inférieur à 1% entre 2000 et 2012 alors qu’en dehors de celles-ci, soit dans les régions non habitées ou colonisées par la réforme agraire, ce taux est de 7%.

seringalAujourd’hui, 11% des émissions de gaz à effet de serre proviennent de la dévastation des forêts. Un effort de préservation pourrait être fortement augmenté si les populations traditionnelles voyaient leurs territoires légalement reconnus. Ce n’est encore le cas que dans 12% des zones forestières des pays étudiés au cours de cette recherche et l’Amazonie brésilienne ne fait pas figure de pionnier dans ce domaine : « Contrairement à ce qu’on peut imaginer, même après tant d’années, la situation cadastrale en Amazonie est toujours une inconnue : ni les différents Etats qui la composent, ni l’Union ne savent exactement à qui appartiennent les territoires de la région » affirme l’Agence Ibéro-américaine pour la diffusion de la Science et de la Technologie. A l’exception cependant des 47% de l’Amazonie légale classée réserves indigènes ou unités de conservation.

Réguler l’accès à la biodiversité

nagoya_protocolMais la continuité dans la lutte contre le déboisement n’est pas le seul défi à affronter pour les autorités. Il y a aussi nécessité de définir une politique pour l’usage non destructeur des ressources de la forêt. Et dans ce domaine, on peut dire que le Brésil s’est un peu « tiré une balle dans le pied ». Voyez plutôt. En octobre 2010 au Japon, 193 pays approuvaient les règles de base du « Protocole de Nagoya » qui fixe les règles de l’accès et de la répartition des bénéfices provenant de la biodiversité. Le Brésil avait pesé de tout son poids pour faire adopter ce texte, dont la genèse remonte à la Conférence Rio-92 sur l’environnement, avant la tenue de la Conférence Rio+20 en 2012.

henri wickhamIl faut rappeler à ce propos que le pays est un de ceux qui a historiquement le plus souffert de la bio-piraterie : en 1876, Henry Wickham rentre en Grande-Bretagne avec 70’000 semences d’hévéa de contrebande, qu’il a récoltées clandestinement dans la forêt amazonienne. Les anglais les plantent en Indonésie, donnant naissance à « l’ère du caoutchouc d’Asie » qui va ruiner complètement l’activité d’extraction du latex au Brésil. Avec le Protocole de Nagoya, une telle catastrophe économico-environnementale ne devrait plus être possible : une entreprise pharmaceutique, par exemple, qui développe une substance à partir d’une plante récoltée dans une région habitée par une communauté spécifique va devoir payer des royalties non seulement au pays dans lequel vit cette communauté, mais à la communauté elle-même.

Protocole signé, mais pas ratifié !

protocolo nagoya 2Le 11 juillet 2014, le Protocole de Nagoya devient une règle internationale contraignante après avoir été ratifié par l’Uruguay, 51ème pays à le faire sur les 193 qui en avait signé la naissance en 2010. Le quota est atteint, dès lors, « l’ABS », selon le sigle anglais de ce Protocole a force de loi et s’applique à tous les pays, même ceux qui ne l’ont pas ratifié. C’est le cas des Etats-Unis, mais aussi du Brésil où la décision est paralysée au sein d’une commission spéciale du Congrès.

vitoria_ruralista_jbatista_agcamaraC’est le « lobby ruraliste » qui fait barrage, estimant que ce Protocole ne représente pas une occasion de développer l’exportation des ressources de la biodiversité du pays, « mais induit une mesure de protection qui pénalise l’agro-industrie ». Une position intenable, politiquement sachant que le Brésil détient 20% de la biodiversité mondiale et que même s’il n’a pas ratifié l’accord, les autorités vont devoir s’y soumettre. Mais les ruralistes ne cèdent pas. Pour eux, toute mesure visant à réguler l’activité économique en Amazonie, au-delà des limites du nouveau Code forestier, est à combattre. Dans la législature actuelle, les représentant du lobby ruraliste contrôle un quart du Congrès à Brasilia. Un chiffre qui ne devrait pas baisser après les élections d’octobre…

Publicités