[Durant les semaines qui précèdent l’élection présidentielle du 5 octobre, Vision Brésil vous propose chaque dimanche un dossier sur l’un des défis qui attendent le futur élu.

Aujourd’hui, la crise énergétique que traverse le pays.

 

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Les autorités ont joué de malchance… Fin 2012, afin de relancer une fois encore la machine économique en panne, Dilma Rousseff décrète une baisse de l’ordre de 20% des tarifs de l’électricité pour les entreprises et les particuliers. Producteurs et distributeurs d’énergie sont invités à renégocier les contrats de prestation. Mais voilà, l’été 2014, entre janvier et mars, période habituelle des pluies, connaît une sècheresse inhabituelle, particulièrement dans le Sud-Est où se concentre la majorité de la population. Les réservoirs d’eau s’amenuisent, il faut actionner les centrales thermiques de réserve, qui produisent un Kw/h huit fois plus cher que les centrales hydroélectriques pour éviter la panne. L’Etat doit compenser les pertes des opérateurs du système pour maintenir son engagement à baisser les tarifs des consommateurs.

termeletricaD’ici à la fin de l’année 2014, le gouvernement fédéral va devoir débourser 7,4 milliards de R$ de « subsides croisés » aux distributeurs d’électricité et aux usines thermiques (2,96 milliards de CHF / 2,46 milliards d’€). La perte pour les producteurs d’énergie, obligés à acheter sur le marché des Kw/h thermiques pour compenser la baisse de production de leurs usines hydrauliques devrait se monter à 15 milliards de R$ fin 2014 (6 milliards de CHF / 5 milliards d’€). Dès l’an prochain, cette facture retombera sur le dos des consommateurs, les experts prévoient une hausse des tarifs de 25%. La crise est conjoncturelle, mais elle révèle la fragilité de la politique énergétique du Brésil : une énergie trop chère, parce que trop taxée fiscalement, une dépendance trop forte à l’égard d’une seule source d’approvisionnement, l’électricité d’origine hydraulique, un gaspillage général à la production, dans la distribution et la consommation, une illusion que les ressources énergétiques du pays sont inépuisables… La réponse à ces défis passe par une décentralisation et une diversification des sources d’énergie, estiment les spécialistes, et par la mise en place d’un système de bonus-malus pour en optimiser l’usage par les consommateurs.

convite2Prochaine présentation du livre « l’Invention du Brésil » (Editions l’Harmattan), vendredi 22 août à 17h00, Pavillon de France de la Biennale du Livre de Sao Paulo, Stand L399, Av Olavo Fontoura 1029 – Santana – Sao Paulo

Custo Energia Eletrica 2011En équivalents US$, quand on compare les prix de l’électricité au Brésil avec ceux des autres pays, le constat est clair : en 2011, avant la réduction des tarifs imposés par le gouvernement, une famille qui consommait 300Kw/h par mois payait 914 US$ au Brésil soit un petit peu moins qu’en Autriche (918 US$) ou en Allemagne (1’108 US$), mais beaucoup plus qu’en Suisse (655 US$) en France (533 US$) ou aux Etats-Unis (479 US$). En décembre 2013, après l’introduction de la baisse des tarifs, selon les calculs de l’ABRADEE, l’Association brésilienne des Distributeurs d’Energie électrique, le Brésil était devenu un des 4 pays où la facture d’électricité pour les ménages était la plus basse, juste derrière les Etats-Unis, la France et la Finlande.

Un Kw « consommateur » à bas prix et un Kw « industriel » à prix d’or, le mauvais calcul

comparaçaoLe panorama est bien différent lorsqu’on regarde ce qui se passe du côté de l’industrie : 4 réajustements à la hausse ont été autorisé par le gouvernement au début de l’année 2014, à cause du manque de pluie. Le MW/h « industriel » s’établit dès lors à 329 R$ (131,60 CHF / 109,65 €), soit 3% de plus qu’en 2013. Ce prix est 50% plus élevé que la moyenne des 28 pays examinés par la FIRJAN, la Fédération des Industries de Rio de Janeiro, pour effectuer cette comparaison. C’est encore le tarif le plus haut des pays d’Amérique du Sud (à l’exception de la Colombie). Ce même MW/h coûte 67,35 € à l’industrie en Belgique, 66 € en France, 43,35 € au Canada et 42,65 € aux Etats-Unis. Dans le prix brésilien sont inclues 14 charges fiscales différentes, un record mondial, dont une partie sert à lisser les différences entre les régions du pays, mais qui au total grèvent le MW/h pour l’industrie.d’un surcoût de 31,5%

Lorsqu’il décide en 2012 de diminuer les tarifs de l’énergie pour les familles, le gouvernement parie sur le fait que cette baisse allait stimuler la consommation des ménages et relancer la production. Il n’a pas voulu ouvrir tout de suite les vannes d’une diminution des coûts pour l’industrie, et encore moins celles d’une baisse de l’impôt sur l’énergie qui vient grossir le budget de l’Etat. S’additionnant à l’accident climatique de cette année 2014, cette mesure partielle s’est révélée être un mauvais calcul qui, va finalement coûter cher à l’Etat, à l’économie privée et aux consommateurs.

CONTA-DE-LUZ« En révisant les contrats de génération d’énergie, le gouvernement a provoqué une désorganisation du secteur », commente Edmar de Almeida membre du groupe « Economie d’énergie » de l’Université fédérale de Rio de Janeiro. « Certains ont gagnés beaucoup d’argent, d’autre ont perdu des sommes énormes et miantenant, c’est le consommateur qui va payer ». Il va en effet falloir maintenant trouver de quoi éponger les coûts induits par cette situation : « A court terme, c’est qu’il pleuve pour rétablir le niveau des réservoirs des usines hydro-électriques » persifle Marcel Caparoz, analyste chez RC Consultores. Cette situation inconfortable montre bien l’urgence de reprenser l’ensemble de la politique énergétique du pays.

Gigantisme et centralisation

ItaipuBinacional-UsHEItaipu-DestaqueA commencer par le gigantisme la localisation et la centralisation des installations hydro-électriques planifiées pour les années à venir, en Amazonie notamment (voir à ce propos, « l’Invention du Brésil, Editions l’Harmattan, l’équation énergétique, p 157-164). Le barrage de Belo Monte, en construction dans l’Etat du Pará, va coûter 3 fois le prix estimé au début du projet. Ce sera le 3ème plus grand barrage du monde, mais il est érigé dans une région qui abrite 0,7% de la population brésilienne. Ses 11’000 MW vont s’en aller vers le Sud-Est, où vit l’essentiel de la population, à 3’000km de là. Sept installations du même type sont plannifées le long du Rio Tapajos, une des rivières encore préservées de la forêt. Le gouvernement prévoit encore d’implanter à terme une quarantaine de complexes hydro-électriques en Amazonie et dans le Mato Grosso, devant fournir l’équivalent de 30’000 MW.

belo monte 2014Outre les coûts financiers et environnementaux gigantesques de cette stratégie, la rentabilité de ces installations décentrées est mise en question par beaucoup de spécialistes. Ainsi, Belo Monte ne devrait fonctionner à plein régime que lorsque les pluies font grossir le Rio Xingu, soit de mars à juillet. Le reste du temps, sa production plafonnera à 30% de sa capacité maximum. Mars à juillet, c’est la période où, au Sud-Est, les précipitations cessent et où les usines hydro-électriques diminuent leur production, justifient les concepteurs du projet. Belo Monte jouerait donc un rôle d’apport complémentaire, qui va permettre de diminuer le recours aux centrales thermiques qui génèrent une énergie huit fois plus chère. Mais avec un coût d’investissement de 30 milliards de R$ au lieu des 16 milliards prévus, l’usine peinera à amortir ses coûts sur la base du seul différentiel des tarifs entre l’électricité hydraulique et l’électricité thermique.

Des installations plus petites, plus nombreuses et plus diversifiées.

Energia_solar_atlas-solar2Cette logique mène à l’impasse affirment les spécialistes, qui préconisent d’inverser les priorité et de multiplier les installations de petite dimension près des lieux de consommation. Il faut encore diversifier les sources d’énergie pour sortir de la seule dépendance du binôme hydraulique/thermique, qui fournit aujourd’hui 65% de la consommation brésilienne. Ce débat est devenu particulièrement vif à la suite du manque de pluies de cette année 2014. Car même si les énergies alternatives ne peuvent pas être mises en place d’un seul coup, ni se substituer totalement à la production hydraulique, leur potentiel semble important au Brésil. « Les coûts d’implantation et la somme des petites contributions peut amener un meilleur profil énergétique », estime Arno Krenzinger, coordinateur du Laboratoire d’Energie solaire de l’Université fédérale du Rio Grande do Sul. « Déjà aujourd’hui, vu le prix élevé du diesel, la production photovoltaïque est compétitive avec celle des centrales thermiques. C’est encore trois fois plus cher que l’hydraulique, mais en multipliant les réalisations, les coûts vont baisser. Si on avait investi il y a 30 ans, on en verrait déjà aujourd’hui les bénéfices. »

energias-renovaveisMais si Arno Krenzinger et ses collègues du secteur admettent que l’apport solaire ne peut être qu’une énergie de complément, ils défendent la diversification. « La sûreté d’un système d’approvisionnement réside dans le fait qu’il est constitué de sources variées et différentes. Aucune matrice énergétique ne peut être unique ». Des sources variées, mais aussi des sources régionalisées, qui tiennent compte des spécificités, prône Artur de Souza Moret, professeur à l’Université fédérale du Rondônia : « Pourquoi ne pas substituer le diesel des usines thermiques par un bio-diesel du soja, dans le Mato Grosso qui est un gros producteur de cette légumineuse ? Ou par un bio-carburant issu des résidus de la canne à sucre dans l’Etat de Sao Paulo ? » Et puis il y a le vent. Une source d’énergie, encore très mal mise en valeur, dont le potentiel est énorme, tout le monde est d’accord là-dessus. 48 parcs éoliens existent aujourd’hui au Brésil, susceptibles de fournir 1,2 Gigawatts, mais ils ne tournent pas parce que les lignes de transmissions qui devraient les relier au réseau sont inexistantes ou déficientes. Pourtant, le prix de l’éolien équivaut à celui de l’énergie hydro-électrique, selon les dernières enchères lancées par les autorités. « Le potentiel hydraulique est suffisant pour alimenter le pays entier, mais le potentiel éolien est bien supérieur aux besoins », conclut Arno Krenzinger.

Consommer moins et de façon plus rationnelle

energia-eolicamapapotencial eolicoUn autre gisement potentiel d’énergie existe, celui des économies de courant. Dans une étude critque sur le barrage de Belo Monte, Greenpeace-Brésil affirme qu’un effort général pour réduire les pertes en électricité qui se produisent à la production, le long des lignes de transmission et dans les installations industielles représente l’équivalent de deux fois la production de Belo Monte pour un coût inférieur de moitié à celui du barrage en cours d’édification. Ce calcul est bien sûr à prendre avec prudence, mais il est indéniable que le gaspillage existe tout au long de la chaîne de production et de distribution de l’énergie. Un gaspillage qui s’explique par le fait que pratiquement tous les acteurs économiques et politiques considèrent encore que les ressources d’énergie hydro-électriques du Brésil sont inépuisables. L’accident climatique de l’été 2014 a montré que cette conviction n’était pas fondée : les réservoirs et les lacs artificiels ont séchés, Sao Paulo connaît même un problème épineux d’approvisionnement en eau et ses habitants sont confronté au rationnement. Momentanément en tout cas, la préoccupation d’économiser et de rationnaliser l’usage de l’énergie est devenue plus présente. Passera-t-elle le cap du retour des pluies d’èté, à partir de novembre ?

economia-energia-hidroeletrica-02-size-598Rien ne pourra se faire dans le domaine des économies d’énergie, sans incitation des autorités. Ce qui représente une petite révolution mentale. Car il va sans doute falloir, sous une forme ou sous une autre, mettre en place un système de bonus-malus pour récompenser les producteurs, les distributeurs et les consommateurs qui mènent campagne contre le gaspillage et punir les autres, si on veut qu’une telle politique porte ses fruits. Ce genre de mesures n’a pas nécessairement les faveurs des politiciens et n’est pas très « vendable » en période de campagne électorale !ion, une illusion que les ressources énergétiques du pays sont inépuisables… La réponse à ces défis passe par une décentralisation et une diversification des sources d’énergie, estiment les spécialistes, et par la mise en place d’un système de bonus-malus pour en optimiser l’usage par les consommateurs.

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