2722013153133[Durant les semaines qui précèdent l’élection présidentielle du 5 octobre, Vision Brésil vous propose chaque dimanche un dossier sur l’un des défis qui attendent le futur élu.]

 

 

Aujourd’hui, le Plan Real, quel bilan en faire après vingt ans ?

Juillet 1994 – juillet 2014, vingt ans de stabilité monétaire, vingt ans d’une même et unique monnaie, le Real, qui a finalement réussi à tuer la spirale de l’inflation. En 1993, elle avait atteint le chiffre ahurissant de 2’700% après avoir « consommé » sans résultats 5 plans successifs de stabilisation. « Rien ne permettait d’imaginer alors la réussite de cette nouvelle tentative de réforme », explique dans son livre « Saga Brasileira » la journaliste économique Miriam Leitao, « d’autant qu’à ce moment, le pays était gouverné par un Président assumant un mandat tampon de 2 ans suite à l’impeachment de Fernando Collor et que le Ministre des Finances, Fernando Henrique Cardoso, était le 4ème à occuper ce poste en 24 mois ».

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Une conjonction inédite de facteurs va pourtant jouer en faveur du Plan Real : l’équipe économique chargée de mettre en place cette sixième réforme le fait en lançant un processus par paliers, dont les étapes sont annoncées d’avance, sans gel des prix et des salaires et sans confiscation des avoirs des épargnants. Et puis, après 30 ans, les brésiliens n’en pouvaient plus de l’inflation. « Le grand atout du Plan Real », affirme Miriam Leitao, « a été d’unir les brésiliens autour de ce projet. Puis de réussir à faire durer cette union pendant deux décennies ».

convite2Prochaine présentation du livre « l’Invention du Brésil » (Editions l’Harmattan), vendredi 22 août à 17h00, Pavillon de France de la Biennale du Livre de Sao Paulo, Stand L399, Av Olavo Fontoura 1029 – Santana – Sao Paulo

Comme l’explique Edmar Bacha, cité dans mon livre « l’Invention du Brésil » (Editions l’Harmattan, avril 2014), la réussite du Plan Réal a été le « carburant de la modernité du pays ». Edmar Bacha, l’un des concepteur du Plan. Il a ensuite présidé la Banque nationale de Développement économique et social (BNDES) avant de diriger l’Institut d’Etudes en Politiques économiques « Casa das Garças » de Rio de Janeiro. Pour lui, le succès de cette réforme repose sur le fait qu’elle a été annoncé alors que toutes les tentatives précédentes avaient pris les consommateurs par surprise. Et qu’elle a su tuer un mécanisme pervers dont l’Etat était le principal instigateur.

1970-1993 : l’Etat, moteur pervers de l’hyperinflation

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Pour pouvoir cohabiter avec l’inflation, le budget de l’État était établi en début d’année de façon déficitaire, alors qu’on savait que les comptes allaient être bénéficiaires au bout de l’exercice. Ce tour de passe-passe n’a rien de magique : les dépenses projetées étaient calculées au taux fixé de janvier tout au long de l’année alors que les impôts étaient réadaptés, mois après mois jusqu’en décembre, selon l’inflation du moment. En fin de course, les coûts avaient maigri et les recettes fiscales s’étaient multipliées. L’État roulait sur l’or, mais il avait besoin de générer de l’inflation pour boucler ses comptes. Le réajustement perpétuel des prix et des salaires, combustible de cette inflation, était devenu la règle. Durant 30 ans, le Brésil a vécu sous ce système d’indexation permanente.

« La première étape a été de restaurer l’équilibre budgétaire », explique Edmar Bacha. Le Plan Real élabore un budget 1994 amputé de 20 % de ses prévisions et planifie des recettes fiscales à taux fixe pour les 12 mois suivants, à partir d’une unité de valeur, l’UVR ou Unité de Valeur réelle, basée sur le cours du dollar. Il n’y a plus de surprise possible en cours d’année, les dépenses et les recettes restent virtuellement constantes et s’équilibrent. Les caisses de l’État cessent ainsi d’avoir besoin de l’inflation pour équilibrer les comptes. Cet « équivalent UVR » est ensuite utilisé pour inciter le secteur privé à mettre en place une conversion volontaire des salaires qui vont fluctuer quotidiennement au gré de la parité avec le dollar au lieu d’être réadaptés tous les 3 mois. Le pouvoir d’achat des employés-consommateurs cesse de se dévaluer, la spirale inflationniste s’arrête. Six mois plus tard, on peut introduire une nouvelle monnaie, le Real. Lors de sa création, en juillet 1994, il valait un dollar américain. Depuis, son cours oscille, mais il s’est maintenu dans une fourchette allant de 1,50 R$ à 3 R$ pour 1 US$.

1994-2003 : un chemin vers la stabilité monétaire jalonné d’embûches

fhc-lulaIl faudra ensuite les huit années d’austérité et de privatisations du mandat du Président Fernando Henrique Cardoso pour remettre en ordre l’économie, en appliquant notamment le principe de la responsabilité fiscale qui empêche les pouvoirs publics de dépenser plus qu’ils ne récoltent et les oblige à réserver une partie des recettes pour garantir la dette extérieure du pays. Mais lorsque Lula arrive au pouvoir, début 2003, le Brésil est prêt à décoller. Le nouveau chef de l’Etat, jusque là pourtant en opposition permanente aux réformes menées par son prédécesseurs, s’engage à maintenir la politique économique de stabilité, et lui ajoute le volet d’une redistribution aux plus démunis des bénéfices de la croissance. Le Brésil devient la 7e puissance économique mondiale, et se dote d’une politique de lutte contre la pauvreté envié pour son originalité.

lulaLe pari n’était cependant pas gagné d’avance car la perspective de l’arrivée de Lula signifiait la prise du contrôle de l’Etat par une formation politique, le Parti des Travailleurs, très marqué à gauche, qui affolait les marchés financiers. Cela pousse le candidat Lula à publier sa « Lettre aux Brésiliens » dans laquelle il s’engage à poursuivre la politique économique mise en place par Fernando Henrique Cardoso. « Cette fois encore, le message du peuple brésilien a été clair » note Miriam Leitao, « les électeurs voulaient changer de gouvernement mais sans perdre les avantages de la stabilité de la monnaie ».

L’équation de Washington

La Bourse n’était cependant pas seule à s’inquiéter. Sur le plan international, les Républicains américains craignaient aussi l’apparition d’un « Axe du Mal » en Amérique latine, qui unirait le Brésil de Lula, le Venezuela de Hugo Chavez et Cuba. « Le président Georges W. Bush n’avait dans son staff aucun spécialiste du Brésil capable de l’orienter sur la politique à adopter », explique Matias Spektor, professeur de relations internationales à la Fondation Getulio Vargas. Ce seront alors le Président sortant Fernando Henrique Cardoso et le candidat fraîchement élu Lula qui, main dans la main, vont mener une offensive pour « vendre » la transition brésilienne au chef de la Maison Blanche.

BD610F9253FE43C8810F534F917652BCL’offensive prendra18 jours et sera couronnée de succès. Elle aboutit à une inédite visite d’Etat de Lula à Washington en décembre 2002, avant même sa prise de fonction officielle et donnera le coup d’envoi à la période la plus fructueuse des relations américano-brésiliennes. « Lula s’est rapproché des Etats-Unis plus que tous les autres présidents brésiliens, y compris Fernando Henrique Cardoso » constate Matias Spektor. « Bush, de son côté cherchait un interlocuteur dans la région et il a trouvé en Lula le meilleur compagnon ». On ne peut pas en dire autant des relations entre Barack Obama et Dilma Rousseff aujourd’hui. Elles sont nettement moins intimes et le rayonnement du Brésil sur la scène internationale a beaucoup pâli.

2014 : un Real solide, une inflation toujours menaçante et une croissance anémique

Vingt ans après, que reste-t-il de cette fructueuse réforme monétaire ? Un bilan positif, mais mitigé. En comparaison internationale, la hausse des prix au Brésil a été de 275,4% entre 1995 et 2013, soit 7% par an. Mieux que l’Inde (7,4%), le Mexique (9,5%) la Russie (20,6%) ou le Venezuela (29,8%), mais moins bien que l’Argentine (6,9%), le Pérou (3,9%) ou le Chili (3,8%). Cela place le Brésil en 7ème position sur les 32 pays dont les performances ont été analysées par Alex Agostini, chef économiste chez Austin Rating. En ce qui concerne la croissance, le résultat est nettement moins bon. Avec une expansion moyenne du PIB de 3% par an entre 1995 et 2013, le Brésil se classe plutôt en queue de peloton. « Le Brésil vit sous le régime d’une inflation élevée typique du Tiers-Monde et d’une croissance économique faible caractéristique des pays développés ».

custo-BrasilEn cause, le « coût Brésil », qui affecte la production à cause des déficiences structurelles du pays telles que logistique, mobilité urbaine, bureaucratie, impôts trop lourds et trop complexes, qui a plombé le développement, explique Alex Agostini, alors que les Tigres asiatiques, eux, ont pratiquement doublé leur croissance bien qu’ils aient eu à affronter un contexte extérieur beaucoup plus défavorable que le Brésil.

« Méfions nous de ces comparaisons », nuance Monica de Bolle, analyste chez Galanto Consultoria. « La Chine a donné une impulsion à sa croissance grâce à la migration des population rurales vers les villes, alors qu’au Brésil, cette migration est bien plus ancienne, elle date des années 1960-1970. Et puis, avant le Plan Réal, le Brésil a vécu 30 ans de politique d’indexation des prix et des salaires. Aucun autre pays n’a eu à affronter ce phénomène ». Ce mécanisme d’indexation résiste encore, alimentant une inflation qui montre à nouveau le bout de son nez. Illustration frappante de ce phénomène, l’assurance chômage : depuis 2003, le nombre des sans emploi a officiellement baissé de 12% à 5%, mais les dépenses de l’assurance chômage ont augmenté de 383% uniquement à cause des réajustements successifs de la valeur du salaire minimum !

Une réorientation nécessaire des priorités de la politique économique

« Ces vingt dernières années, le Brésil a bénéficié de la valorisation constante de ses exportations » note Edmar Bacha. Pour l’essentiel, ce torrent d’argent a servi à assister les plus pauvres, mais il n’a pas permis de résoudre le principal fléau social du pays. « Depuis les années 1930, le Brésil vit un processus ininterrompu de modernisation sociale profondément inéquitable. La croissance des dix dernières années n’a pas fondamentalement modifié cela ». Le Plan Real, en mettant fin à la spirale inflationniste a donc permis d’introduire des politiques sociales efficaces pour réduire la pauvreté, mais il n’a pas réussi posé suffisamment les bases d’une croissance stable. Les projections pour 2014 le confirment : l’industrie patine à cause du manque d’innovation et de ce « coût Brésil » qui plombe la production, les prix des services souffrent d’une inflation qui ne semble pas vouloir fléchir, l’agriculture est pénalisée par un tassement des cours et de la demande sur le marché mondial des commodities.

not_arquivo_1328055799« Il faut une réorientation interne de la politique économique afin de ramener le Brésil vers un modèle de croissance durable », note le FMI dans un rapport publié en juin 2014 sur l’état des BRICS au lendemain de la crise financière mondiale de 2008-2010. Si pour le Fond monétaire international, tous les pays émergents sont confrontés au même défi, la situation du Brésil est particulièrement préoccupante « à cause de résultats très décourageants en 2012 et 2013. L’année 2014 ne semble pas se présenter beaucoup mieux [Note : les autorités ont réduits les objectifs de croissance de 2,5% à 1,8% et les marchés estiment que le PIB sera inférieur à 1% cette année. Après deux trimestres décevants, le Brésil est au seuil de la récession]. Une croissance soutenue va désormais exiger un effort renouvelé en direction des réformes structurelles », conclut le FMI.

Faire les comptes autrement

Il y a urgence à redéfinir la manière de discuter le budget, tonne Fabio Gambiagi, spécialiste des finances publiques à l’Institut de Recherches économiques appliquées. « Notre débat dans ce domaine est d’un niveau d’indigence qui frise la honte. D’un côté on prône l’austérité et de l’autre, on multiplie les demandes pour plus de dépenses publiques. Cela se discute à coup d’articles dans la presse mais pas au Parlement où il n’y a aucun contrôle réel des députés sur l’élaboration des priorités budgétaires ».

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Et Fabio Giambiagi de citer la décision « totalement émotionnelle et sans rationalité » de consacrer dorénavant 10% du PIB à l’éducation : « On sait qu’entre 2010 et 2050, le nombre de jeunes de 5 à 19 ans va diminuer de 34%. Même en imaginant une croissance économique moyenne de 2,5% pendant ces 40 ans, l’augmentation linéaire des ressources affectées à l’éducation signifie une hausse de 310% des dépenses par élève durant cette période. C’est beaucoup trop d’argent ! » Et c’est un exercice d’autant plus stérile que le problème de l’éducation au Brésil n’est pas lié à un manque de moyens financiers, mais à leur mauvaise utilisation… « Si on ajoute à cela les dépenses pour la santé et la prévoyance, poursuit Fabio Giambiagi, on aboutit à une charge fiscale de l’ordre de 50% du PIB en 2050. C’est une absurdité, mais personne n’en parle ! »

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