péage tenharim

La crise a débuté au fond de la forêt amazonienne le 16 décembre 2013. Très exactement dans la petite ville d’Humaitá, traversée par la route transamazonienne. Ce jour-là, trois hommes disparaissent à proximité de la réserve indigène Tenharim. Pour les habitants d’Humaitá, ils auraient été assassinés par les indiens en représailles à la mort de leur cacique Ivan Tenharim, tué lors d’une bagarre avec des opposants au péage que les Tenharim avaient instaurés sur la portion de route qui travers leur territoire. Ce péage avait été mis en place pour protester contre la pression permanente exercée par les propriétaires terriens sur leur réserve.

invasion et feu reserve tenharimQuelques jours plus tard, 300 personnes envahissent la réserve indigène, l’armée, appelée à la rescousse, les expulse, mais des barrages sont dressés sur 150km de la transamazonienne autour d’Humaitá. Début janvier les Tenharim suspendent leur péage, les barrages sont levés, la tension baisse. Mais le calme retrouvé n’est qu’apparent. Les menaces sont quotidiennes contre les indiens qui vivent comme assiégé dans leur réserve et se plaignent de ne plus pouvoir se rendre en ville pour s’approvisionner en nourriture et en médicaments. Face à l’impasse, les leaders Tenharim annoncent début février qu’ils vont réactiver le péage sur la transamazonienne.

Quel est le contexte ?

Casa_colonial_humaita_2Humaitá est un ancien centre de production du caoutchouc, qui a connu son ère de splendeur au début du XX° siècle. Ses palais en ruine, à l’intérieur desquels la dense végétation équatoriale a depuis repris ses droits, en témoignent. Mais après le déclin du cycle du latex, la ville est devenue une bourgade assoupie, à mi-chemin entre PortoVelho dans le Rondônia et Manaus au bord de l’Amazone. Même l’ouverture de la route transamazonienne, dans les années 1970, n’a pas réussi à réveiller la léthargie du lieu.

Rio Madeira em HumaitaC’est la course aux « commodities » qui va tout changer, à partir des années 2000. Humaitá, baignée par le Rio Madeira, navigable jusqu’à Manaus puis de là, jusqu’à la mer par l’Amazone, voit passer les bateaux chargés de soja qui arrivent du Mato Grosso plus au sud, via Porto Velho. On s’avise alors que la ville est bien située et l’agrobusiness débarque. Humaitá redevient un pôle agricole important, produisant bétail, soja et maïs pour le marché brésilien et international. La pression augmente sur la réserve des indiens Tenharim, démarquée en 1996.

Un dangereux précédent

hommes assassinés par les tenharimPour Mercio Gomez, anthropologue et ancien président entre 2003 et 2007 de la FUNAI, la Fondation pour l’Indien, ce conflit est révélateur de ce qui attend le Brésil : une confrontation, chaque jour plus explosive, entre les peuples indigènes et les tenants de l’agrobusiness, à travers tout le pays. A cause de la radicalisation des positions politiques au niveau national. Le lobby de l’agrobusiness en effet, a le vent en poupe à Brasilia. Il a remporté une première victoire lors de l’adoption du nouveau code forestier en 2012, en imposant l’amnistie pour les déboisements illégaux effectués avant 2008.

ruralistas no congressoL’année dernière, les « ruralistes » réussissent à faire inscrire à l’ordre du jour du Congrès un projet de loi retirant à l’exécutif la compétence de légiférer sur les réserves indigènes, pour la confier au législatif. Si cette disposition est adoptée par les Chambres, le lobby ruraliste, très puissant à Brasilia aura beau jeu de limiter la création de nouvelles réserves, voire d’en réduire d’autres « au nom de l’intérêt économique dominant ». Et pour faire pression sur les parlementaires, les « ruralistes » pratiquent le fait accompli en occupant le terrain. « Ils sont désormais en guerre offensive contre les indiens, » juge Mercio Gomez.

 Des ONG qui dérapent, un gouvernement sans perspective

manifestaçao indigenistasMais les « ruralistes » ne sont pas les seuls protagonistes du conflit : « l’action des mouvements indigénistes est aujourd’hui marquée par un radicalisme infantile et pernicieux », accuse Mercio Gomez. « Les indiens sont désormais prisonniers du discours d’ONG ambitieuses qui ne se préoccupent plus du respect des traditions indigènes ». Ces organisations, note l’anthropologue, ont en effet quitté le terrain pour mener leur lutte sur le plan politique afin de se faire reconnaître au niveau national et recevoir la caution des grandes associations internationales de défense des minorités. « Les mouvements indigénistes et leurs anthropologues radicaux luttent contre des moulins à vent. Leur combat n’a plus rien à voir avec les problèmes quotidiens des populations indiennes ».

funaiA cela s’ajoute, selon Mercio Gomez, l’immobilisme d’un gouvernement « sans aucune sensibilité indigéniste », qui encourage d’un côté l’agrobusiness pour des motifs économiques et fait semblant, pour des raisons idéologiques, d’être aux côtés des indiens. «  Il pousse les agro-industriels au gain en maintenant les indiens dans l’illusion ». L’anthropologue affirme encore que le gouvernement fédéral a abdiqué, au profit des acteurs directs du conflit, « de ses attributions constitutionnelles l’obligeant à protéger et assister les peuples indigènes, en respectant leurs cultures et en démarquant leurs terres ».

acampamento indigenaPour Mercio Gomez, jamais depuis l’époque de la dictature, les indiens n’ont été confrontés à une conjoncture aussi difficile. Et 2014 risque d’être pire que 2013 à cause des élections d’octobre prochain qui vont attiser les esprits.

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