La sanction politique de la rue

revolta popular

Le 24 juin, Vision Brésil avait donné la parole à José Roberto de Toledo, éditorialiste au quotidien « O Estado de São Paulo » qui tentait l’exercice d’un bilan à chaud des manifestations, « à l’heure où le gaz lacrymogène commence à se dissiper ». Deux mois plus tard, José Roberto de Toledo fait une nouvelle fois le point. Et constate que malgré le retour au calme, les demandes des manifestants n’ont pas vraiment été prises en compte, que la classe politique n’a pas retrouvé son aura d’antan. Ce qui laisse ouvertes toutes les hypothèses pour les élections présidentielles et parlementaires d’octobre 2014. 

Dilma Rousseff a perdu sa popularité plus rapidement que tous les autres présidents de l’après-dictature, mais après avoir atteint le fond du puits, elle commence lentement à remonter. Le test de la fête nationale du 7 septembre sera crucial. Il dira si ses tentatives de réponses aux manifestants de juin ont porté leurs fruits. Il lui faudra certes encore récupérer les deux tiers de ceux qu’elle a perdu, cependant si la situation économique lui donne un coup de pouce, elle garde toutes ses chances. On ne peut pas en dire autant des autres dirigeants.

Un cortège de gouvernants chahutés

fora cabral 2La réputation de Sergio Cabral, Gouverneur de Rio de Janeiro, s’est effondrée, même dans le domaine de la sécurité où ladite « politique de pacification des favelas » subit des critiques de plus en plus acerbes. Le Gouverneur de São Paulo, Geraldo Alkmin, aurait sûrement préféré hiberner depuis le mois de mai, mais son calvaire n’est hélas pas terminé. Jamais le PSDB, au pouvoir à São Paulo depuis vingt ans, n’a subit un tel revers. Vu la composition de l’électorat pauliste, le PT majoritaire a peu de chance d’arriver aux commandes. La métropole économique risque des aventures populistes incontrôlables.

DSC_0611Ailleurs, les choses ne se présentent pas mieux : Cid Gomes, le gouverneur du Ceara ne peut plus faire un pas dehors sans se heurter aux manifestants, il se déplace maintenant surtout en hélicoptère. Dans la Bahia, aucun des poulains du gouverneur en place Jacques Wagner, qui ne peut pas se représenter, n’atteint 10% dans les sondages. La Verte Marina Silva, restée très silencieuse au mois de juin, grimpe dans les sondages, mais peine à installer sa formation politique.

Le PMDB seul tire son épingle du jeu

Le grand gagnant de toute l’affaire est le PMDB, principal allié du PT dans la composition de la majorité gouvernementale, qui, quoique discrédité dans la rue, a su profiter de la fragilité parlementaire de la Présidente pour faire voter les changements qui lui convenaient. C’est ainsi que la réforme politique envisagée ne touchera pas à l’influence qu’exerce cette formation à Brasilia. Si cette réforme a lieu car selon un récent sondage Ibope, deux électeurs sur trois la considèrent sans intérêt et sans objet. 

congresso_e manifestantesRien n’a donc changé en politique, mais en dehors de cela, la rue a imposé un nouveau vocabulaire: horizontalité, médias ninja, black bloc, spray au poivre… On va voir ce qui surnage une fois septembre passé. » (© José Roberto de Toledo, O Estado de São Paulo)

Sus à la corruption, vraiment ?

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Tout n’est cependant pas resté figé. Début juillet, les Chambres ont retardé leur congé annuel pour adopter en urgence une multitudes de projets de lois dont certains étaient en panne depuis plus de 10 ans. Parmi les objets les plus importants, il y a le durcissement des mesures punissant les actes de corruption perpétrés par les élus. Désormais il ne s’agit plus d’un délit ordinaire, mais d’un crime grave, passible de 4 à 12 ans de prison.  La décision de destituer un parlementaire accusé de tels actes ne peut désormais plus être prise à bulletins secrets, mais doit être votée à main levée au Parlement. Et la police fédérale s’est vue accorder plus de liberté pour enquêter sur le trafic d’influence.

Une lecture attentive des développements qui ont suivi ce vote montre une vigilance accrue dans ce domaine. L’octroi des pots de vins n’a pas pour autant disparu et il vaut la peine de rappeler certaines données, déjà publiées dans Vision Brésil à ce propos de ce genre de pratiques.

Les mécanismes de la prévarication

7-de-setembro-corrupcao nao manifC’est ainsi qu’en février 2012  (Vision Brésil n° 31, février 2012), j’expliquais en quoi la corruption est au Brésil une mécanique très bien rôdée au sein de laquelle la surfacturation représente une des techniques les plus employées. C’est particulièrement le cas dans le secteur de la construction. Avec la connivence d’agents de l’administration publique à qui sont versés des dessous de table en remerciement des services rendus, les entreprises se mettent d’accord entre elles lors des mises au concours de grands travaux afin d’influencer le choix des autorités. Une firme est implicitement désignée, à charge de revanche pour les autres à une autre occasion, elle fait une offre notoirement sous-évaluée afin d’emporter le marché.

Les prix grimpent ensuite, en cours de travaux, les fausses factures pleuvent, que le gouvernement paye religieusement car elles sont validées par le fonctionnaire complices de la fraude. 13% de fonds publics ont ainsi été détournés sur 17 ouvrages en chantier dans le domaine des transports, dont les comptes ont été contrôlés en 2011.

La foire aux « émendas »

corupçao nao me reprensentaAutre spécialité bien brésilienne, les « émendas » parlementaires, qui sont un foyer important d’emploi frauduleux de l’argent public. Lors de la définition du budget fédéral, une somme est systématiquement réservée aux propositions que peuvent faire les parlementaires en cours d’exercice afin d’orienter certaines dépenses du gouvernement vers des projets destinés à leur Etat d‘origine. Là où ils puisent leur électorat. Ce sont les « émendas ».  Derrière ces projets, on retrouve les lobbies régionaux de la construction quand ces initiatives concernent des ouvrages liés aux infrastructures ou les réseaux d’influence locaux lorsqu’il s’agit d’opérations plus immatérielles comme l’organisation de fêtes, de programmes d’aide sociale ou de commémorations.

Lorsque le financement fédéral arrive aux destinataires, le choix des opérateurs donne lieu à des tractations dans lesquelles bien souvent, le volume des pots-de-vin reversés au politicien à l’origine de « l’émenda » ou à son parti permet d’emporter le marché. En 2006, une enquête de la police mettait à jour des fraudes pour plus de 110 millions de R$ (48 millions de US$), portant sur des projets déposées par 90 députés différents.

Les racines de la corruption

brasilia_fotoClaudio Abramo, directeur régionale de Transparency au Brésil est un des meilleurs observateurs des circuits de la corruption au sein du pouvoir. « Les racines de la tricherie ne sont ici pas différentes de ce qu’on trouve en France, en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Suisse.» Sauf qu’au Brésil, les rouages administratifs et les institutions sont une voie royale pour ceux qui pratiquent la prévarication. « La Constitution permet au Président de nommer à des charges de confiance dans le gouvernement 24.000 personnes. Tous ces gens sont désignés sans avoir à justifier de leurs compétences et ils sont remplacés à chaque changement de gouvernement. Comme ça, il impossible de constituer au Brésil un corps de fonctionnaires d’élite. La méritocratie n’a pas cours ici » !

manif corupçao municipiosA titre de comparaison, le Premier Ministre britannique ne peut nommer que 300 personnes. En Allemagne, Angela Merkel n’a compétence que pour choisir 500 collaborateurs. Et aux Etats-Unis, les prérogatives présidentielles sont limitées à  9.500 personnes, la plupart nommées à des charges uniquement honorifiques ! Les choses se compliquent encore quand on sait que 82% des municipalités sont incapables de récolter suffisamment d’impôts pour s’autofinancer. Or c’est bien sûr au niveau des municipalités que sont réalisés l’essentiel des investissements d’Etat dans les infrastructures (routes, hôpitaux, écoles,). Elles dépendent donc totalement du bon vouloir du pouvoir fédéral.

Un Etat incapable de régulation

capitanias%20heredittariasA partir de là, tous les regards se tournent vers le Parlement et les députés qui ont un gros pouvoir sur la libération des fonds publics. « Les parlementaires sont devenus des gérants de comptoirs à distribuer des avantages ». confirme Roberto Livianu, procureur général de l’Etat de Sao Paulo. « Il faut leur redonner le sens du devoir public ». Roberto Livianu a consacré sa thèse de doctorat à l’étude des racines de la corruption. Il explique que la colonisation a engendré un népotisme historique qui rend difficile la séparation entre patrimoine public et propriété privée.

« Lors de la conquête, les portugais ont divisé la terre en capitaineries héréditaires sur lesquels les colons régnaient en maître. L’Etat n’existait pas, ou seulement pour protéger manu-militari ces capitaineries. Le pays s’est construit comme ça. Il y a donc un réflexe naturel à vouloir s’approprier le domaine public. C’est évidemment un comportement qui favorise la corruption ».

La corruption conduit à une situation où l’Etat devient faible. Il ne parvient plus à réguler les relations entre la vie sociale et les activités économiques, souligne Francisco Whitaker, membre de la Commission nationale Justice et Paix. « Le cercle se referme lorsque les citoyens ne respectent plus la notion de bien commun étant donné la facilité avec laquelle on peut corrompre les institutions du pouvoir en place. »

Moins légiférer, mieux punir

stf-mensalao-transparencia-politicaPour lutter contre ces pratiques, Roberto Livianu préconise une réforme du système judiciaire. « Malgré la dureté des peines encourues, il existe de nombreuses brèches dans la loi qui permettent aux prévenus d’échapper à toute punition en multipliant les recours jusqu’au terme de la prescription de la faute, grâce à des bons avocats. Et en général ces gens-là ont de bons avocats ! Au lieu d’exhiber à la télévision, menottes aux poignets, des personnalités publiques soupçonnées de délits, les juges feraient mieux de les astreindre rapidement à des peines qui rendent le rapport coût-bénéfice de la corruption prohibitif. Par exemple, à la confiscation de leur patrimoine. »

varrer corupçaoClaudio Abramo, le directeur de Transparency-Brésil, est cependant persuadé que la situation n’est pas désespérée. Il pense qu’on vaincra la corruption par la modernisation et le développement : « le Brésil a des institutions solides. Comparativement à d’autres pays de la région, l’Etat met à la disposition des citoyens une quantité relativement importante d’informations. Le système est assez transparent. En ajoutant le fait du retentissement donné par la presse aux multiples opérations anti-corruption, on voit que l’opinion publique change. On commence à se dire que le combat contre les comportements malhonnêtes est possible. Mais c’est une question de choix politique ». (La Liberté, 2 octobre 2007)

Une note d’espoir prudente, vieille maintenant de 6 ans, qui retrouve toute son actualité au lendemain des manifestations de juin.

Revendications sociales, la saga des médecins cubains.

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Parmi les demandes les plus insistantes des manifestants, il y avait l’exigence d’améliorer significativement les politiques sociales. La réponse des parlementaires a été, mi-août la décision d’octroyer la totalité des revenus des royalties du pétrole à l’école et la santé. 75% pour des investissements dans l’éducation et 25% pour la santé. Seule la part de ces royalties qui revient au gouvernement fédéral est concernée, ce qui revient aux Etats et aux municipalités n’entre pas en ligne de compte, mais cela représente tout de même un montant estimé à 112 milliards de R$ (48 milliards de US$) pour les 10 ans à venir.

 Cette décision a été saluée par la Présidente Dilma Rousseff comme une « victoire historique en réponse aux demande des manifestants ». Plusieurs spécialistes des politiques publiques mettent cependant ce choix en cause : des moyens financiers supplémentaires ne sont peut-être pas vraiment utiles dans l’éducation et la santé. Ce qui pêche, ce n’est pas le manque de ressources, mais leur mauvaise utilisation.

« Mais medicos »

chegada medicos cubanosDébut juillet,  les autorités ont lancé l’opération « Mais medicos ». Inspirée d’expériences britanniques et suédoises, l’initiative vise à recruter des médecins étrangers pour combler le manque de personnel sanitaire dans certaines régions du Brésil, le nord et le nord-est du pays principalement. ainsi que dans des zones non pourvues de grandes agglomérations. Au total, la demande est de plus de 15.000 médecins dans 700 communes. 4’000 médecins cubains vont débarquer progressivement pour exercer au Brésil. Les candidats retenus devront se soumettre à trois semaines de formation sur la santé publique brésilienne et la langue portugaise – qu’ils doivent savoir parler au préalable.

protesto medicos contre cubainsCe programme soulève une opposition farouche des médecins brésiliens. Les premiers cubains arrivés à Fortaleza (Ceara) fin août ont été accueilli par leurs homologues sous les huées et les insultes. Ce n’est pas tant la venue d’étrangers qui pose problème disent les opposants, mais leur mode de recrutement. Ces praticiens n’auront en effet pas à passer l’Examen national de Revalidation des diplômes médicaux (Revalida), obligatoire pour tous les professionnels de santé désirant pratiquer au Brésil et dont le taux d’échec est particulièrement élevé.

Aider Cuba ou l’Amazonie ?

protesto contra chegada cubanosAutre complainte, l’inégalité de traitement. Un accord a été conclu entre le Ministère de la Santé et l’OPAS, l’Organisation Panaméricaine de la Santé, à qui les autorités brésiliennes versent une somme forfaitaire de 10’000 R$ par mois (plus une indemnité de 30’000R$ pour les frais d’installation) pour chaque spécialiste expatrié. C’est le même montant payé à un médecin brésilien affecté à un poste au sein du système publique de santé. A la différence que les praticiens cubains ne verront qu’une petite partie de cet argent, qui sera versée par l’OPAS directement au gouvernement de La Havane, lequel ne ristourne habituellement que 30% de la somme reçue sous forme de salaire.

posto saude amazonia« Le Brésil va résoudre le problème du manque de devises de Cuba, mais pas celui du manque de médecins en Amazonie » ironisent les opposants. « Ce n’est pas à nous de décider comment le gouvernement cubain doit agir avec ses citoyens » répond Alexandre Padilla, ministre brésilien de la Santé. Sauf que ce salaire à deux vitesses risque de poser problème lorsque 2 médecins, l’un brésilien, l’autre cubain auront à cohabiter sur le terrain.

Une mesure inutile ?

posto sus abandonadoCet apport massif de praticiens étrangers est-il vraiment nécessaire? Ce n’est pas l’avis de Gustavo Monteiro Ayres, médecin du travail à Itaborai (Rio de Janeiro), qui résume bien le sentiment de beaucoup de ses collègues : « Certaines zones du Brésil manquent réellement de médecins, notamment parce qu’une grande majorité des praticiens brésiliens ne trouvent pas d’intérêt à y exercer, et cela représente la seule raison pour laquelle je suis d’accord avec le programme ‘Mais Médicos’. Cependant, malgré l’apparente nécessité de personnel étranger, je pense qu’il y a suffisamment de médecins au Brésil. Ils sont simplement mal répartis, certaines zones en ont même trop ».

posto-de-saude-abandonado-em-duque-de-caxiasSi ces médecins refusent de pratiquer dans ces endroits défavorisés, poursuit Gustavo Monteiro Ayres,  c’est parce qu’il n’y a pas d’infrastructure, de technologie, de médicaments, de matériel chirurgical, en résumé, parce qu’il n’y a pas d’investissement de la part du gouvernement. « La plupart des médecins brésiliens pensent comme moi. Aucun d’entre nous n’a envie de laisser sa famille, ses amis et sa vie en ville pour s’aventurer à l’intérieur du pays, au milieu de la forêt, où il n’y a pas d’infrastructures pour vivre correctement et encore moins pour travailler. On peut leur offrir le double ou le triple de leur salaire, les médecins préfèrent en général gagner le minimum et vivre confortablement. Avec ce programme, le gouvernement ne fait que masquer de vieux problèmes qui ont empiré avec le temps ».

La solution proposée par les autorités pour résoudre l’absence de médecins dans les zones critiques ne serait donc qu’un palliatif qui ne résout rien et ne répond pas aux exigences des manifestants de juin en matière de santé. On a le sentiment d’être un  peu au point mort sur ce dossier. Sauf qu’au moins, le programme « Mais medicos » a le mérite d’exister. On va voir s’il aura celui de fonctionner…

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