Bonjour,

Il est encore tôt pour tirer tous les enseignements de l’immense mobilisation qui a lancé plus d’un million de brésiliens dans la rue le 18 juin dernier, contre la hausse des transports publics, pour une meilleure éducation et de meilleurs soins de santé et pour une guerre plus franche à la corruption. Il est encore trop tôt aussi pour évaluer l’impact du discours présidentiel, prononcé le lendemain sur les chaînes nationales de télévision par Dilma Rousseff.

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Ce qui est sûr, par contre, c’est que de parler comme l’ont fait certains commentateurs occidentaux de « printemps brésilien », en référence au printemps arabe est une erreur. Le Brésil est en effet doté d’une démocratie solide, dont les rouages fonctionnent, malgré leurs imperfections. Il est d’ailleurs significatif que si les manifestants dénoncent, dans leurs slogans, le fossé entre politiciens et citoyens, à aucun moment, personne n’a réclamé le départ du gouvernement, ni la démission de la Présidente. Dilma Rousseff n’est pas Hosni Moubarak ni Mohamed Ben Ali.

A Brasilia, São Paulo ou Rio de Janeiro, le drapeau brésilien et l’hymne national étaient de toutes les manifestations. On est plus proche de l’insurrection des indignés espagnols ou du mouvement « Occupy Wall Street », à la différence que le Brésil, fort de sa dernière décennie d’expansion, n’est pas encore frappé par les politique de récession, même si la croissance s’essouffle, ici aussi. On a donc affaire à une réalité spécifique, qui mélange certes celles d’ailleurs, mais garde ses caractéristiques propres.

Dans un éditorial paru aujourd’hui dans le quotidien « O Estado de São Paulo », José Roberto de Toledo propose un regard qui me semble intéressant sur cette réalité. Je vous en livre ici, en traduction des extraits…

Quelques conséquences des manifestations à l’heure où le gaz lacrymogène commence à se dissiper

– Dilma Rousseff paye l’addition : la Présidente n’était pas la cible des manifestations, mais elle en est devenue le paratonnerre. Sa popularité a baissé et continue de chuter. D’après le dernier sondage de popularité, calculé par O Estado, son indice d’approbation a chuté de 18 points depuis mars, passant de 63 points à 45 et a encore baissé de 5 points cette dernière semaine.

La classe moyenne traditionnelle est lasse de Dilma Rousseff et du PT. La perte de popularité de Dilma se marque dans toutes les régions et tous les segments de la population, mais elle est particulièrement marquée dans la classe moyenne traditionnelle. C’est elle et non les « émergents » qui s’est insurgée. Particulièrement au Sud et au Sud-Est, la partie riche du pays, et parmi ceux qui gagnent pluzs de 10 salaires minimums. (Nota bene : le salaire minimum est aujourd’hui à 640 R$ soit 310 CHF ou 280 euros).

La révolte contre les partis crée un espace pour l’aventure politique. Dilma et le PT ont perdu des plumes parce qu’ils avaient plus à perdre. Mais la révolte est contre les partis en général et l’incapacité du système politique actuel de produire des résultats. Les partis de l’opposition comme le PSDB ne vont donc pas nécessairement bénéficier des effets de cette désillusion. La route est ouverte pour de nouveaux sauveurs de la patrie.

Les protestations remettent en cause le scénario prévu pour les élections de 2014. Il y a encore quelques semaines, Dilma Rousseff était franche favorite à sa propre réélection, déjà au premier tour. Ce n’est plus le cas. Les formations de la coalition « reviens Lula », qui appuie encore la Présidente, vont tenter de placer leur propre candidat pour capitaliser une parcelle du mécontentement. La bataille est engagée pour savoir qui va figurer au second tour, désormais inévitable, sachant que la candidate du PT y figurera de toute façon.

Les manifestations deviennent une arme pour tout le monde. Le PT et la gauche ont perdu le monopole des manifestations. Ceux qui jouissent aujourd’hui d’une aura publique parce qu’ils ont réussi à faire reculer les autorités sur l’augmentation du prix des transports publics ont appris qu’il y a d’autres manières de faire valoir leurs demandes que par le vote. Leur engagement personnel va tendre à augmenter et de nouveaux leaders vont apparaître.

La réforme politique à venir ne sera plus l’apanage des politiciens. De nouvelles idées de représentation susceptibles de réduire le pouvoir des partis gagnent en force. La proposition de financement public des campagnes électorales est d’ores et déjà enterrée : donner plus d’argent des impôts aux politiciens pour leur permettre d’occuper plus de temps d’antenne à la télévision va provoquer une nouvelle vague de manifestations.

Il faut chercher maintenant un slogan qui mobilise tout le monde. La personnalisation de la consommation est arrivée à la politique. Les mots d’ordre universels comme la lutte contre la faim ne suffisent plus. Les manifestations « post moins 20 centimes » montrent une énorme pulvérisation des désirs. Celui qui réussira à les rassembler sous une bannière unique prendra l’avantage. Mais peut-être que ce drapeau-là n’existe pas…

Celui qui unit les Grecs divise les Troyens. Dilma Rousseff a fait ce qu’on attendait d’elle : se montrer à la télévision. Elle a tenté de transformer le négatif en positif en proposant par exemple d’affecter les bénéfices de l’exploitation du pétrole du « présal » à l’éducation. Mais quand elle a proposé de faire venir des milliers de médecins de l’étranger, cela a heurté le patriotisme des réseaux sociaux. Qui pourraient à nouveau mobiliser les manifestants. Maintenant, c’est comme ça, la rue se prononce sur chaque décision.

Les espions du pouvoir en savent moins que les réseaux sociaux. Les services « d’intelligence » du gouvernement n’ont rien vu venir. Ils se sont discrédité parce qu’ils sont devenus obsolètes. Et pas seulement au Brésil. Ce n’est pas par hasard que Barack Obama est devenu un fanatique de la fouine sur les emails, les SMS et toutes les formes de communication électronique de ses concitoyens. Désormais 007 est hacker ou il n’est plus.

© José Roberto de Toledo, O Estado de São Paulo ; adaptation Jean-Jacques Fontaine, Vision Brésil.

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