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Les autorités brésiliennes ont un gros souci en ce mois de juin 2013: les rues des grandes villes se sont enflammées. Convoqués par les réseaux sociaux, des hordes de jeunes manifestants affrontent la police à São Paulo et Rio de Janeiro, suite à une augmentation du prix des transports publics. A Brasilia, d’autres ont perturbé le match d’ouverture de la Coupe de Football des Confédérations, dénonçant le gaspillage d’argent investi dans les prestigieux projets liés à l’organisation de la Coupe du Monde de Football de 2014 et huant la Présidente Dilma Rousseff. Laquelle voit son taux d’approbation chuter : De 67% à 52% selon un dernier sondage Datafolha. Pas encore de quoi mettre sa réélection l’an prochain en danger, mais un signal d’alerte. Qui vient après l’émergence de deux crises politiques institutionnelles mal résolues. Quelque chose s’est grippé dans la machine de l’Etat.

manif sp 4« La principale raison des manifestations, ce n’est pas l’augmentation du prix des transports, mais le fait que São Paulo étouffe. » « La protestation est une nouvelle manière, la nôtre, de prendre part à la vie politique. » « Le PT au pouvoir n’est plus de gauche. Il augmente les prix pour le bénéfice des entreprises qui financent ses campagnes électorales ». « On a un taux d’imposition parmi les plus élevés du monde et rien n’est réinvesti par l’Etat dans la santé, l’éducation, les transports. »

Une autre manière de faire de la politique

manifestantes mascarados 2Mayara, Raquel, Jefferson, Gabriel, Karina sont quelques unes des figures qui émergent des manifestations quotidiennes qui chaque soir bloquent l’Avenida Paulista, l’artère symbole de la capitale économique du pays, là où la plupart des grandes entreprises et des banques ont leur siège. Le rituel est chaque fois le même, convocation via les réseaux sociaux internet, affrontement avec les forces de l’ordre, les insoumis brésiliens occupent le haut du pavé. Leur protestation s’étend : Rio de Janeiro, Brasilia, et maintenant Belo Horizonte, Recife…

Parce que les choses ne vont pas très bien économiquement au Brésil, le coût de la vie augmente, l’inflation s’accroit, l’emploi commence à donner des signes de faiblesse. Mais fondamentalement, ce n’est pas contre cela que les enflammés protestent. C’est contre une gestion du politique qui n’est plus du tout en phase avec la vie réelle. Deux crises parlementaires successives illustrent cette réalité : l’adoption douloureuse de la nouvelle loi sur les ports par le Congrès et le refus du Sénat de voter le décret de l’Exécutif sur la baisse des tarifs de l’énergie.

Un Exécutif qui légifère, un Législatif qui entérine ?

dilma_congressoNormalement en démocratie, le Législatif élabore les lois, l’Exécutif les met en pratique. Au Brésil, ce n’est pas comme ça que ça se passe : l’Exécutif promulgue des Mesures Provisoires, les MP, qui sont appliquées immédiatement et font office de lois. Charge aux deux Chambres, le Congrès et le Sénat, de les entériner ensuite. Il ne devait pas en être ainsi pour les Pièce jointeparlementaires qui ont élaboré la Constitution de 1988, dans leur esprit, les Mesures Provisoires devaient rester l’exception, utilisée seulement en cas d’urgence, mais le fonctionnement pratique des rouages institutionnels, elles sont devenues la norme.

Parce que la majorité présidentielle se construit sur des coalitions politiques fragiles, – celle qui appuie Dilma Rousseff compte 35 formations différentes -, dont l’activité aux Chambres dépend plus des mouvements d’humeur des personnalités qui les composent que de leur programme de gouvernement. Au Brésil, on appelle ça le « physiologisme », qu’on pourrait traduire par la personnalisation à outrance et cela s’est très clairement vu lors du psychodrame de l’adoption de la MP des ports, au mois de mai dernier.

Tous d’accord sur le fond, mais pas sur la manière.

A general view of the seaport of Buenaventura, ValleLa Mesure Provisoire 595 est décrétée le 7 décembre 2012 par la Présidente Dilma Rousseff. Son objectif est de désengorger les ports brésiliens, soumis à un régime de monopole corporatiste qui  empêche les opérateurs privés non agréés de s’y installer. Résultat, des coûts opérationnels beaucoup plus élevés que dans le reste du monde, et des engorgements sans fin qui pénalisent les exportations, donc freinent la croissance du pays. La MP 595 veut casser ce monopole et introduire plus de concurrence chez les opérateurs portuaires.

portos 2Sur le principe, toutes les formations politiques sont d’accord. L’Exécutif, fort de sa large majorité aux Chambres estime que la mesure sera entérinée sans problème par le législatif. C’était sans compter sur la mauvaise humeur du leader du PMDB au Congrès, Eduardo Cunha. Estimant que son parti ne retire pas assez d’avantage de son statut de principale formation de soutien  à la majorité, il donne l’ordre à ses troupes de s’opposer au vote de la MP 595.

Guerre de position

MP-POrtos-2 congressoQuand la discussion arrive au Congrès, on est à quelques jours du délai au-delà duquel la Mesure Provisoire risque de perdre sa validité. Et il faut encore que le Sénat approuve la décision du Congrès avant ce jour fatidique pour que la nouvelle politique des ports soit entérinée. S’en suit une succession de séances parlementaires marathon, qui vont s’étendre sur plusieurs nuits, avec des empoignades mémorables entre députés, allant parfois jusqu’au pugilat physique. Un spectacle lamentable que le citoyen observe avec écoeurement devant les écrans de la télévision.

dilma datafolhaLa loi est finalement votée à l’arraché, une heure avant qu’elle ne perde sa validité, puis confirmée en urgence le lendemain matin par le Sénat. On a eu très chaud et toute la classe politique s’est discréditée dans cette affaire. Y compris les services de la Présidence. Dilma Rousseff a en effet ordonné de faire toutes les concessions qu’il fallait pour arriver à recomposer une majorité lors du vote, même celles qui dénaturaient le projet. Peu importe, elle allait postérieurement mettre son véto à ces modifications, ce que la loi lui permettait de faire.

Un législatif qui ne légifère sur rien du tout

Et effectivement, une semaine après l’adoption à l’arraché de la MP 595, Dilma Rousseff appose son veto sur 18 des modifications exigées par le Congrès. Au final, la nouvelle loi sur les ports est exactement celle qui a été élaborée par l’Exécutif, l’exercice de débat parlementaire qui a préludé à son adoption législative a été totalement inutile.

energia-eletrica-torre-alta-tensao-19990729-37-size-620Comme si cela ne suffisait pas, quelques jours plus tard, la Mesure Provisoire instituant une baisse des tarifs de l’électricité afin de renforcer la compétitivité des entreprises arrive à son tour à son échéance. Cette fois, c’est le Président du Sénat, Renan Calheiro, lui aussi membre du PMDB, qui n’accepte pas de se laisser mettre sous pression. Il brandit une des dispositions de la Chambre Haute, préconisant un délai minimum d’une semaine après l’adoption d’une loi au Congrès pour que le Sénat puisse en débattre, pour refuser l’inscription de cet objet à l’ordre du jour de la séance.

Renan-presidente-do-senadoRenan Calheiro avait accepté que le Sénat débatte de la MP des ports en urgence, mais ne veut pas que cela devienne la norme. D’où don mouvement de mauvaise humeur concernant la MP portant sur la baisse des tarifs de l’électricité. La Mesure perd donc sa validité.

Qu’à cela ne tienne, dès le lendemain, la Présidente publie un décret rétablissant exactement les dispositions contenues dans la Mesure Provisoire annulée. Tout continue donc comme si de rien n’était et le législatif sera à nouveau saisi de cet objet ultérieurement. La date n’est pas encore fixée.

Les métastases du « physiologisme »

bancada ruralistaL’expression est du commentateur du journal O Globo, au lendemain de l’adoption de la nouvelle loi sur les ports : « la rocambolesque votation de la MP des ports donne une autre dimension aux métastases que le physiologisme impose dans la conduite des affaires publiques. Faute de base parlementaire solide, et avec une prédominance de plus en plus marquée d’une gauche syndicalsite taliban au sein du PT, la gestion des affaires politique se fait au petit bonheur la chance. Du coup, les lobbies ont toute la liberté qu’ils veulent pour composer des majorités opportunistes et imposer leurs intérêts. Dans cette affaire, c’est la démocratie qui y perd ».

« Un manque évident de direction » ajoute l’hebdomadaire Epoca : l’épisode de la loi sur les ports est un portrait parfait des faiblesses du gouvernement Dilma : plein de bonnes intentions, avec d’immenses succès politiques, mais incapable de faire valoir ses vues à l’heure des décisions, malgré l’appui d’une immense base parlementaire formée de 80% des députés du Congrès ».

Une Présidente peu adapte de la négociation politique

dilma despachando« Laisser pour le dernier moment une discussion aussi importante que celle de l’ouverture des ports, sous prétexte de faire pression sur les plus récalcitrants, ce n’est pas la meilleure manière de gagner un enjeu d’une telle ampleur » analyse Merval Pereira, un observateur de longue date de la vie politique à Brasilia.

« Le manque de goût pour la négociation qui caractérise la Présidente et sa certitude que tout se résout avec la distribution de subsides sociaux à la population ont amené le Planalto à gouverner en multipliant les Mesures Provisoires, systématiquement entérinées par un Parlement docile. manif BSB 2Cela ne marche plus et les dégâts sont aujourd’hui évidents en ce qui concerne le prestige de l’Exécutif fédéral vis à vis de sa base alliée. »

Des dégâts qui semblent s’étendre aux électeurs, – la baisse de popularité de Dilma Rousseff au dernier sondage Datafolha semble en être un indice -, et à une fraction de la société civile comme en témoigne la multiplication des manifestations de rues ces dernières semaines.

Effet de mode ou conséquences d’une absence de débat ?

manif brasilia copa 1Les experts politiques sont divisés sur la signification de ces explosions de violence urbaine et leur pérennité. Pour Bolivar Lamounier, les radicaux de gauche qui cherchent l’affrontement avec les institutions ont désormais pris le contrôle des manifestations dans la rue : « je ne crois pas que le prétexte de l’augmentation des prix du bus soit l’expression d’une insatisfaction globale vis à vis des autorités. Il s’agit d’un mouvement sans forme, sans direction, qui prône la violence sans discernement comme nmanière d’exprimer une frustration. Ce n’est pas compatible avec la vie démocratique »

manif sp 3« Le mouvement est parti des jeunes et des étudiants, il est en train de déborder vers d’autres secteurs », pense, lui Pedro Arruda, professeur de Sciences politiques à l’Université catholique de São Paulo.  « Et il faut se rappeler qu’il n’est pas né du jour et de la nuit. Il y a 2 ans, un grand meeting de protestation a rassemblé 4’000 personnes au Théâtre Municipal de São Paulo. C’est la suite du même phénomène qui se poursuit aujourd’hui. Avec plus de visibilité. Et ce que critiquent les jeunes, c’est l’absence de dialogue avec les institutions ».

Explanada dos Ministerios, Eixo Monumental, BrasiliaCurieusement, ces couacs parlementaires et la mauvaise humeur qui s’exprime dans la rue n’a pas l’air de susciter chez les élus une volonté de s’interroger sur les rouages polituques du pays, ni de relancer la discussion sur la réforme politique. Il faut dire que ce n’est peut-être pas le bon moment : les élections parlementaires et présidentielles sont dans à peine plus qu’un an. Tous entrent maintenant en campagne. Y compris la Présidente, qui n’est peut-être plus aussi sûr qu’il y a quelques mois de remporter un second mandat haut la main.

L’année électorale qui s’ouvre risque d’être pleine de surprises…

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