Homosexualité, baisse de la violence, retour sur le passé, lois sur le travail, industrie à la peine et autres affaires pendantes…

Especial Bolsa FamiliaUn mois de séjour hors d’Amérique latine et une constatation troublante : jamais entendu parler du Brésil durant mes 4 semaines de pérégrination d’avril en Europe … Quelle différence avec 2010 où les médias n’avaient en bouche que Lula, Rio de Janeiro, la formidable croissance du nouveau géant d’Amérique du Sud, les miracles de la lutte contre la pauvreté, la violence dans les favelas et j’en passe. Aujourd’hui, le désert… Ingratitude de la presse. Il ne se passe plus rien de spectaculaire au Brésil, le pays est rentré dans le rang. On ne parle pas, comme on dit dans le jargon du métier, « des trains qui arrivent à l’heure ». Et pourtant…

bolsaEt pourtant il se passe des choses au Brésil, de bonnes choses et des moins bonnes : la Commission pour la Vérité continue à déterrer les témoignages des actes de barbarie perpétrés durant la dictature ; la Bourse famille fête 10 ans de succès ; les ventes de véhicules blindés ont chuté à Rio de Janeiro, conséquence de la pacification des favelas ; le nombre de personnes incarcérées pour délits de corruption ne cesse de croître … C’est le Brésil qui avance.

1maio_lancamento_unifoicado_2013Les lois corporatistes sur le travail, décrétées par Getúlio Vargas dans les années 1940 fêtent leurs 70 ans sur un triste constat : 18 millions de travailleurs ne bénéficient toujours pas de protection sociale, 250 nouveaux syndicats se créent chaque année, rien que pour profiter de la manne des cotisations obligatoires versées par les employeurs et les salariés, l’heure travaillée au Brésil est la plus chère et la moins productive des BRIC’s. La croissance est toujours anémique dans l’industrie, l’inflation ne cède pas et la Présidente, quoiqu’encore très populaire, perd de son aura, à trop cimenter les alliances électorales nécessaires à assurer sa réélection l’an prochain plutôt qu’à résoudre les défis de la crise du moment. C’est le Brésil qui patine.

Tout ça vaut bien une petite réflexion. C’est l’objet de cette lettre de Vision Brésil. Et on commence par un coup d’oeil sur la manière dont ce pays affronte la question du mariage homosexuel thème qui agite si fortement la France ces jours-ci. Bonne lecture !

 

Homosexualité au Brésil : de l’apparente tolérance à la « cure anti-gay »

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On a souvent l’image d’un Brésil particulièrement ouvert et tolérant vis à vis de l’homosexualité. Ne murmure-t-on pas d’ailleurs que bien des expatriés qui sont envoyés par leurs employeurs hors de leur pays d’origine demandent à venir au Brésil, et notamment à Rio de Janeiro, s’ils sont homosexuels. L’image est trompeuse : le Brésil est loin d’être en pointe en matière de législation sur le mariage pour tous et il est en plus homophobe: 338 personnes y ont été assassinées en 2012 pour avoir osé afficher leurs préférences sexuelles.

casamento_gay_brasil_273_399En Amérique du Sud, c’est l’Argentine qui est à l’avant-garde. Le mariage homosexuel y est légal depuis 2010 suite au combat homérique d’un couple qui s’est affronté à une virulente opposition de l’église catholique, menée alors par un certain archevêque Jorge Maria Bergolio, le Pape François d’aujourd’hui. L’affaire a déclenché un vaste mouvement de sympathie populaire qui a poussé le parlement argentin à légaliser l’union homosexuelle et l’adoption d’enfant par un couple du même sexe en 2010. L’Uruguay vient de suivre en se dotant des mêmes lois au début de cette année.

Pas de mariage homosexuel au Brésil

adocaocasalhomo_310512Le Brésil, lui tolère l’union homosexuelle depuis 2011 et autorise l’adoption d’un enfant par  deux personnes du même sexe, mais n’autorise pas le mariage. Certains Etats (Alagoas, Bahia, Ceará, Minas Gerais, Santa Catarina, São Paulo et Paraíba) le reconnaissent sous diverses formes, mais il reste interdit au niveau fédéral. Aucun projet de loi n’est en préparation pour modifier cet état de faits. On contraire, sous la pression des églises évangélistes notamment, on assiste à un regain d’offensive homophobe au sein du Parlement.

feliciano2C’est ainsi que le député-pasteur Marcos Feliciano, qui a été désigné pour présider la Commission des droits de l’homme du Congrès, vient de déposer un projet de loi prônant la mise en place de « cures médicales contre l’homosexualité ». Même si cette mesure ne passera vraisemblablement pas au Parlement, elle en dit long sur la violence de l’offensive des évangélistes contre les homosexuels au Brésil. Et de la profondeur du ressentiment du pasteur Feliciano

Croisade contre les gays

lins_desafiosUne rage qui s’explique peut-être par ce qui s’est passé l’an dernier dans sa ville d’origine. Lins, dans l’Etat de São Paulo, 73’000 habitants, est fameuse pour abriter 170 églises évangéliques différentes ! Aux élections municipales d’octobre 2012, le candidat à la Préfecture du parti de Marcos Feliciano, le PSC (Parti Social-Chrétien) est laminé par son adversaire, Edgar de Souza, élu triomphalement. Or Edgar de Souza, 34 ans, affiche son homosexualité. Il vit maritalement avec son compagnon Alex Trindade depuis 2004 et ne s’en cache pas. Les électeurs ne l’ont pas censuré pour autant : ils l’ont au contraire plébiscité pour ses qualités en matière de gestion.

edgar_de_souza_e_seu_parceiro_alex_para_materia_g1_globoCe qui aurait particulièrement alimenté la rage de Marcos Feliciano, prétend la revue Epoca, c’est qu’une partie des pasteurs de l’église évangéliste de Lins ont ouvertement fait campagne pour Edgar de Souza ! A l’image d’Adildo Césas Filho, affilié à l’église missionnaire de Jérusalem qui affirme avoir donné sa voix au nouveau préfet à cause de ses compétences, mais aussi parce qu’il ne perd pas l’espoir de réussir à le faire changer d’orientation sexuelle: « Jésus est venu pour aider ceux qui comme lui ont des problèmes ». Tout n’est donc pas perdu à Lins, fief du pasteur homophobe Feliciano…

Dernière minute : Le Conseil Fédéral de Médecine du Brésil vient d’approuver (le 9 mai 2013) une résolution garantissant aux couples homosexuels le droit de recourir à la procréation assistée pour avoir des enfants. Le dossier progresse…

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Le Brésil qui avance

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Le Brésil qui avance 1: Un pays plus tranquille et plus prospère grâce à la Bourse Famille

pacificaçao rocinha_120920_taniarego_abrUne série d’indicateurs viennent confirmer que les brésiliens vivent mieux et avec moins de violence.  Ainsi, en 2012, les automobilistes de Rio de Janeiro ont renoncé à la voiture blindée. Il ne s’en est vendu que 670, 55% de moins qu’en 2007. Un signe évident du succès de la politique de pacification des favelas : on vit aujourd’hui plus en sécurité à Rio qu’il y a 5 ans en arrière. Grâce sans doute, en partie, aux effets de la redistribution des fruits de la croissance : 26 millions de personnes ont remis leur déclaration au fisc à fin avril, terme du délai légal. C’est 790’000 contribuables de plus que l’an dernier. Cela traduit le fait que le nombre d’exemptés de l’impôt pour cause de revenus trop modestes continue à baisser. Malgré la faible croissance économique de 2012, l’emploi se porte toujours bien et le nombre de contribuables augmente en conséquence.

Ce résultat est indirectement lié aux succès de la Bourse famille qui fête cette année ses 10 ans d’existence. Depuis 2003, ce subside financier contre la pauvreté, limité à 140 R$ par mois et par personne (70 CHF / 53 €) a été versé à 13 millions de familles soit 50 millions d’individus. 2,2 millions d’entre eux y ont renoncé, volontairement ou non, après que leur situation se soit améliorée. C’est 15% du total.  Dans 45% des cas, ce sont toujours les familles assistées depuis 2003 qui continuent à recevoir tout ou partie de la bourse famille. Mais ce sont maintenant les enfants et les petits-enfants des premiers bénéficiaires qui perçoivent ces subsides.

menos pobresAlors, cette aide génère-t-elle la dépendance de ses bénéficiaires ? Absolument pas répond  Luis Henrique Paiva Secrétaire national au Développement social et à la lutte contre la Faim. « Il est faux de penser que le succès d’un programme d’aide se mesure au fait qu’il conduise à sa propre disparition. Il y aura toujours, dans une société, des programmes d’assistance destinés aux enfants et à la population économiquement fragile ». Selon Luis Henrique Paiva, le transfert de ressource ne perpétue pas la misère, au contraire, il permet de mettre le pied à l’étrier de ceux qui veulent s’en sortir. « Et comme les subsides sont liés à la fréquentation de l’école par les enfants, la Bourse famille contribue à élever le niveau d’éducation. »

Selon les chiffres du Secrétaire au Développement social et à la lutte contre la Faim, 70% des bénéficiaires de la Bourse famille âgés de 16 ans ou plus travaillent ou sont en recherche active d’emploi. Grâce à cette subvention qui tombe mensuellement dans l’escarcelle des sans ressource, le profil du dénuement au Brésil a aussi changé : les pauvres sont moins misérables : « Globalement, les maisons sont mieux équipées, les gens utilisent l’argent pour agrandir leurs logement, acheter un frigo ou un téléphone portable, ce qui contribue à une meilleure insertion dans la société ». 16 à 21% du recul de l’inégalité au Brésil est attribuable aux résultats de la Bourse famille.

???????????????????????????????Malgré ses limites, elle reste donc, 10 ans après sa création, un programme modèle d’aide en matière de politique sociale. L’ONU en a d’ailleurs fait sa référence mondiale et ce n’est peut-être pas par hasard que le responsable de la mise en place du projet en 2003, José Graziano da Silva, ministre de la sécurité alimentaire, est devenu depuis, Directeur général de la FAO.  En 2013, les pouvoirs publics verseront 25 milliards de R$ (12,5 milliards de CHF / 9,6 milliards d’€) à la Bourse famille.

Le Brésil qui avance 2 : relire l’histoire de l’arbitraire…

comissao-da-verdade 3-13-05-2012Le Brésil qui règle enfin vraiment ses comptes avec son histoire grâce à la Commission pour la Vérité. Malgré ses limites légales, elle ne peut pas remettre en cause la loi d’amnistie de 1979 contre les crimes commis durant la dictature, elle est en train de réaliser un travail de mémoire extraordinaire. Plusieurs cas de disparus  ont désormais trouvé leur explication. Des tortionnaires ont été nommément identifiés, des centres de torture et de détentions désignés. Et la Commission veut aller toujours plus loin. Elle cherche maintenant à établir les circonstances exactes de la mort des deux Présidents qui ont précédé le coup d’Etat de 1964, Juscelino Kubitschek et  João Goulart.

joaogoulartJuscelino Kubitschek a officiellement été tué dans un accident de voiture en 1976, mais le capotage de sa voiture pourrait être dû à un sabotage. João Goulart est décédé la même année d’une crise cardiaque durant son exil en Argentine. Là encore, la Commission pour la Vérité se demande s’il n’a pas été empoisonné. Elle a ainsi décidé, en accord avec la famille,  de procéder à l’exhumation du corps de João Goulart. Et obtenu le feu vert des autorités argentines pour cela, ainsi que la collaboration CICR dont l’expérience dans ce domaine apportera une caution internationale aux résultats qui seront trouvés. Le rapport final de la Commission pour la Vérité est attendu pour mai 2014.

Le Brésil qui avance 3 : sus à la délinquance en col blanc…

presos corrupçaoLe Brésil intensifie sa lutte contre la corruption. Une statistique que vient de rendre publique le Département pénitentiaire du Ministère de la Justice, révèle que le nombre de prisonniers incarcérés pour crime contre l’administration publique, corruption ou trafic d’influence a augmenté de 133% entre 2008 et 2012. Et cela non pas parce que les délinquants sont plus nombreux, mais parce que la justice est plus sévère. « Il est évident qu’il y a une augmentation du nombre de condamnation pour ce genre de crimes, analyse Floriano de Azevedo Marques, professeur de Droit public à l’Université de São Paulo (USP), parce que les techniques d’investigation se sont améliorées et que les tribunaux se montrent plus rigoureux ».

Les condamnés pour ce type de délits sont aujourd’hui 2’703 à purger leurs peines en prison. Ce n’est encore que 1% de l’ensemble des prisonniers, « mais avec tous les procès en attente depuis 2011 qui vont être jugés cette année, ce nombre va rapidement augmenter » affirme Rita de Cássia Biason, coordinatrice du Centre de recherches sur la corruption de l’Université d’Etat de São Paulo (UNESP).

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Le Brésil qui patine…

Le Brésil qui patine 1 : l’enfer des lois sur le travail

CLT70 ans de lois sur le travail et 18 millions de travailleurs sans contrat d’emploi en bonne et due forme, soit 20% de toute la main d’œuvre du pays. C’est un constat bien amer, qui a terni la célébration 70ème anniversaire de la CLT, la « Consolidation des Lois du Travail », fêté le 1er mai par les différents syndicats du pays. La CLT a été instaurée en pleine dictature, par Getúlio Vargas, à la fin des années 1930, et ses 922 articles s’inspirent des lois corporatistes du fascisme mussolinien d’alors. Ces 922 articles sont toujours en vigueur aujourd’hui, paralysant le marché du travail et augmentant singulièrement le coût de production. C’est ainsi que les employeurs doivent obéir à 1’700 règles, normes et directives différentes lorsqu’ils engagent un salarié.

Le coût de l’heure de travail est ainsi de 11,65 US$ au Brésil contre 6,48 au Mexique, certes, encore sans comparaison avec le coût horaire des Etats-Unis (35,53 US$) ou de la France (42,12 US$), mais largement plus élevé que dans les autres pays émergents et les voisins latino-américain. Ceci pour une productivité brésilienne qui est à la traîne de ces pays.

manif sindicaleAutre boulet imposé par la CLT, la cotisation syndicale obligatoire, que chaque patron et chaque employé est tenu de verser mensuellement. Un impôt social parmi d’autres, mais dont la caractéristique c’est qu’il est entièrement reversé aux syndicats. Lesquels ne se privent pas de se multiplier à vitesse grand V pour profiter de cette manne, dont le montant total s’élève à 2,4 milliards de R$ par an (1,2 milliards de CHF / 920’000 d’€).

C’est ainsi que chaque année 250 nouveaux syndicats voient le jour. Ils sont aujourd’hui 15’000 au total, 2’050 ont été créés depuis 2005. Cela forme une nébuleuse d’entités sans force et sans coordination, que n’arrive plus à contrôler les principales centrales syndicales, et qui alimente une armée de bureaucrates. « La réforme syndicale est encore plus urgente que la réforme des lois du travail » affirment les juristes, mais aussi un nombre non négligeable de leaders syndicaux.

Le Brésil qui patine 2 : trop de dépenses, pas assez de rentrées…

industria nao avançaL’industrie déçoit, le gouvernement continue à gaspiller et l’inflation monte… Au terme de ce premier trimestre 2013, les chiffres ne sont pas conformes aux attentes. Les analystes prévoyaient une augmentation de la production industrielle de 1,3% en mars par rapport à février, elle n’a été que de 0,7%. Un  très mauvais indicateur, alors que le secteur des machines avait déjà reculé de 2,7% en 2012 et qu’on attendait une récupération cette année. Seule consolation, une relative croissance des biens de capitaux. Cela laisserait supposer que l’industrie s’équipe pour pouvoir répondre à une augmentation de la demande au second trimestre 2013. En y regardant de plus près, ce n’est pas si sûr : l’essentiel de ces investissements concernent l’achat de véhicules, et plus particulièrement de camions, mais pas de machines.

gastos publicosPendant ce temps, les pouvoirs publics continuent allègrement à dépenser plus qu’ils n’encaissent : 4,6% de dépenses de plus durant les 3 premiers mois de 2013, en comparaison avec la même période de 2012 et un repli de 2,55% des rentrées fiscales. L’Etat, toujours aussi dépensier, donne un mauvais signal, qui contribue à alimenter l’inflation. C’est devenu une préoccupation de premier plan pour la Banque centrale et les autorités depuis qu’elle a crevé le plafond admis de 6,5%. C’était en avril et cela menace de ne pas faiblir durant le reste de l’année, alors que la reprise économique est plus anémique que prévu.

Pour faire face à ce scénario, le gouvernement étudie de nouvelles coupes budgétaires, pour un montant variant de 25 à 35 milliards de R$. Le chiffre est bien inférieur à celui des économies qui étaient discutées en 2012, 50 milliards de R$, car le gouvernement ne veut pas entrer sur le terrain des mesures d’austérité pour ne pas compromettre la fragile relance. Il a donc les mains liées par la nécessité de procéder à des investissements importants dans les infrastructures afin de redonner au pays un peu de compétitivité.

competitividade symboliqueLes analystes anticipent maintenant que l’objectif fiscal de dégager un surplus de 159 milliards de R$ en fin d’année, nécessaire pour assurer le financement des intérêts de la dette, ne sera pas atteint. C’est sans conséquence à cours terme pour l’équilibre de la balance des payements, le Brésil est aujourd’hui peu endetté, mais ces révisions successives à la baisse et le maintien d’un niveau trop élevé des dépenses de l’Etat contribuent à décrédibiliser la politique économique des autorités et, en conséquence, affaiblissent sa position sur les marchés.

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