morte chavez

Il n’est pas étonnant que la Présidente Dilma Rousseff aie marqué très discrètement sa présence aux cérémonies qui ont suivi le décès d’Hugo Chavez : un rapide aller-retour Brasilia- Caracas dans la journée, rien de plus.  Bien qu’affichant une confraternité de façade, le Brésil du Parti des Travailleurs s’est en effet toujours tenu à distance de l’aventure chaviste. Diplomatiquement, l’ex-Président Lula a bien appuyé la candidature du Vénézuela au Mercosur ; économiquement, il a soutenu le projet de raffinerie Abreu et Lima, élaboré conjointement par Petrobras et la compagnie vénézuélienne PVSA, dans le Nord-Est du Brésil, mais le chantier accumule les retards et le Vénézuela n’a pas encore déboursé le premier dollar promis dans le cadre de cette joint-venture…

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Les pays de l’Alliance bolivienne pour l’Amérique (populiste progressiste)…

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… et ceux de l’Alliance pour le Pacifique (libérale). Le Brésil suit sa propre voie et ménage les deux camps

Au-delà, la gauche brésilienne au pouvoir n’a pas cédé aux sirènes populistes du « caudillo de Caracas ». Le pays a au contraire adopté un modèle de développement moins bruyant sur le plan de la rhétorique, mais plus efficace dans le domaine pratique. Comme plusieurs autres de ses voisins d’Amérique du Sud, le Pérou, le Chili, le Mexique l’Uruguay ou la Colombie. Qui semblent se porter mieux aujourd’hui que les adeptes de l’Alliance bolivarienne constituée autour du Venezuela d’Hugo Chavez : l’Equateur, La Bolivie, le Nicaragua et, dans une moindre mesure, l’Argentine.

Des chiffres éloquents

capaChavez epocavenezuela_antesdepoischavez1Sous le titre « l’ère perdue du Venezuela », la revue Epoca publie cette semaine une série d’indicateurs économiques et sociaux qui viennent confirmer cette hypothèse. Des chiffres, qui bien que partiels, sont éloquents. C’est ainsi qu’entre 1999 et 2012, l’inflation annuelle s’est maintenue entre 3 et 4% au Chili, a reculé de 16% à 4% au Mexique, de 9% à 5,8% au Brésil, mais elle a augmenté de 23,6% à 31,6% au Venezuela.

Malgré une politique officiellement tournée vers les plus démunis, le régime chaviste a plutôt fait moins bien que ses voisins dans la lutte contre la misère : le nombre d’indigents ne disposant pas de ressources propres suffisantes pour assurer leur minimum vital a reculé de 49,4% à 29,5% entre 1999 et 2012 au Venezuela, à peine mieux que la moyenne de l’Amérique latine (recul de 43,8% à 29,4%) mais le Pérou et le Brésil ont fait nettement mieux. Respectivement de 48,5 en 1999 à 27,8% en 2012 au Pérou et de 37,5% en 1999 au Brésil à 20,9% en 2012.

Mauvais usage de la manne pétrolière et morosité économique

pdvsaLe Venezuela, assis sur d’énormes réserves pétrolières qui font dire de ce pays qu’il est « l’Arabie Saoudite de l’Amérique du Sud », n’a pas su profiter de l’envolée des prix du brut (21 US$ le baril en 1999, 95 US$ en 2011) pour en redistribuer les bénéfices à la population.  Certes, grâce à cette valorisation, son PIB s’est amélioré (de -6% en 1999 à +5,7% en 2012), mais comme le montre le tableau ci-dessous, il a fait moins bien en moyenne que l’Argentine, le Pérou et l’Uruguay entre 2002 et 2010, et moins bien que l’Argentine, La Bolivie, le Chili, la Colombie l’Equateur et le Pérou durant les deux années de crise 2011-2012.

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Le chômage a drastiquement baissé pendant cette période (de 14% en 1999 à 8% en 2012, grâce surtout au gonflement des emplois dans le secteur public), mais la dépendance du pays au pétrole s’est aggravée : l’or noir représente aujourd’hui 96% des exportations du Venezuela, qui doit importer 60% des produits finis et des matières premières dont il a besoin. Résultat, ses réserves en devises ont fondu : 600 millions de US$ en 1999, moins 7,9 milliards de US$ en 2012.

Cette morosité économique s’explique encore par une main mise croissante de l’Etat sur les entreprises, qui se traduit notamment par une augmentation impressionnante des chicanes mises en place par les autorités à l’égard du secteur privé: il faut 17 autorisations différentes pour obtenir le droit de créer une entreprise au Venezuela, contre 13 au Brésil, considéré pourtant comme un champion de la bureaucratie en Amérique latine. Il en faut 6 au Mexique, 8 en Colombie et 5 au Pérou.

Une vitrine sociale peu convaincante

Dans le domaine social, les comparaisons ne parlent pas non plus, en faveur du « chavisme ». En ce qui concerne la santé, les « missions bolivariennes », chargée de mettre en place, avec l’aide de médecins cubains, un vaste réseau de soins de base gratuit n’ont pas modifié significativement les statistiques de la santé au Venezuela en matière de vaccination, de mortalité infantile et de décès post-natal. Le pays fait moins bien que ses voisins.

misiones sociales funcionan en El TigreAinsi, le nombre de femmes qui décèdent dans les 42 jours suivant l’accouchement a été de 92 pour 100’000 accouchements en 2010 au Venezuela, alors qu’il était de 25 pour 100’000 au Chili, de 50 pour 100’000 au Mexique et de 56 pour 100’000 au Brésil. Ce taux a baissé de 6 points seulement au Venezuela entre 1995 et 2010 (de 98 à 92décès pour 100’000 accouchements),  mais de 40 points au Brésil durant la même période (de 96 à 56), de 35 points au Mexique (de 85 à 50) et de 15 points au Chili (de 40 à 25).

Malgré la propagande, l’analphabétisme est toujours présent

alfabetizaçaoMême constat dans le domaine de l’éducation : les efforts bolivariens n’ont pas permis de faire reculer l’analphabétisme mieux qu’ailleurs. Entre 2000 et 2011, le nombre de personnes ne sachant ni lire ni écrire, est passé de 8% à 5% de la population au Venezuela (qui a pourtant annoncé avoir complètement éradiqué l’analphabétisme en 2005). Durant la même période, le recul de l’analphabétisme a été tout aussi important au Chili, de 4% à 3%, au Brésil, de 13% à 10%, et en Bolivie, de 15% à 9%.

violenciaAutre marqueur social inquiétant, l’explosion de la violence dans le Venezuela de Chavez entre 1998 et 2010, alors qu’elle a fortement reculé ailleurs. En Colombie notamment, malgré la guérilla des FARC, et au Brésil, souvent considéré comme l’un des pays les plus violents d’Amérique latine. Le nombre d’assassinats pour 100’000 habitants a ainsi reculé de 28‰ à 26‰ au Brésil en 12 ans, alors qu’il a augmenté de 20‰ à 56‰ au Venezuela.

Démocratie sous contrôle

tribunalEnfin à propos des libertés démocratiques, la revue Epoca se réfère à l’indicateur Voice and Accountability de la Banque Mondiale (V&A), qui mesure l’efficacité des pouvoirs publics en matière de service à la population et de lutte contre la corruption ainsi que la possibilité pour le citoyen de faire entendre sa voix. Un indice qui va de zéro à 100, 100 étant la meilleure note. Dans ce domaine, 3 des pays pris en considération ont reculé entre 1998 et 2011, mais pas tous de la même manière ! Ainsi le Canada, le mieux placé a vu sa performance V&A passer de 99 à 94,8, les Etats-Unis de 90,9 à 85,9 et le Venezuela… de 47,6 à 24,4.

A cause de la réforme du Pouvoir Judiciaire, désormais implicitement contrôlé par privé l’exécutif et au musellement de la presse affirme l’hebdomadaire brésilien, qui relève les progrès réalisés par le Brésil dans ce domaine : L’indice V&A de ce pays est en effet passé de 54,3 en 1998 à 63,8 en 2011.

Des chiffres à prendre avec prudence

kit pro-chavezCertes, manier ainsi des statistiques comporte souvent une part d’arbitraire. On peut toujours faire dire aux chiffres tout ce qu’on veut, en les présentant d’une certaine manière, afin que les indicateurs choisis justifient une thèse. En l’occurrence, la revue Epoca ne s’en prive pas. Il faut en être conscient.

Oposición_venezolanaToutefois, on espère que les données retranscrites ici permettront quand même d’apprécier à leur juste valeur les arguments des « pro-Chavez » qui veulent faire du leader bolivarien récemment décédé le nouveau Che Guevara de l’Amérique du Sud. Et de relativiser les critiques à l’emporte-pièce contre une expérience de gouvernement qui, au delà de son populisme outrancier, n’a finalement fait ni mieux ni moins bien que les autres dans la conjoncture donnée.

Afin d’alimenter le débat.

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