guarani despejo nao

« Nous demandons au Gouvernement et à la Justice Fédérale de ne pas ordonner notre expulsion, mais de décréter notre mort collective afin que nous soyons enterrés ici ». Cet extrait d’une lettre ouverte envoyée début novembre et signée par 50 femmes, 50 hommes et 70 enfants de la communauté guarani-kaiowa Pyelito kue/Mbrakay a fait le tour des réseaux sociaux du monde. A travers des manifestations de rue ou des messages sur Facebook, des milliers de personnes se sont solidarisées avec les 170 indiens de cette communauté, qui annoncent indirectement leur suicide collectif s’ils sont expulsés des 2 hectares de terre d’une fazenda de 700 hectares, comme l’ordonne le Tribunal de l’Etat du Mato Grosso du Sud. 

defesa guarani kaiowasLe désespoir des indiens de Pyelito kue/Mbrakay est devenu le symbole du combat désespéré des indigènes du sud du Brésil pour ne pas disparaître. Même si, aux yeux de l’anthropologue Tonico Benites, lui-même d’origine guarani, l’opinion publique s’est fourvoyée sur le sens de la phrase : « il ne s’agit pas d’une menace de suicide collectif comme on pourrait le penser, mais de la réaffirmation de l’importance de la terre natale dans la culture Guarani-kayowa. Les gens ne peuvent vivre et mourir que là où sont enterrés leurs morts afin de pouvoir dialoguer avec leurs ancêtres ».

Une existence de misère au bord des routes

Au-delà de l’exégèse sémantique, le conflit qui oppose cette ethnie indigène du Mato Grosso do Sul au reste du Brésil atteint un point de non retour tragique. Ils sont 45’000, 15’000 d’entre eux vivent dans le dénuement le plus total le long des routes, à l’orée de grandes propriétés agricoles qui furent autrefois leurs terres. Dans le même colonizaçao MS 1930temps, l’Etat du Mato Grosso do Sul a enregistré la plus forte croissance du pays en ce qui concerne les surfaces plantées en canne à sucre. 650’000 hectares qui rapportent annuellement 1,9 milliard  de R$ à leurs exploitants (950 millions de CHF / 730 millions d’€), l’équivalent de 4,8% de la production nationale.

Cette situation est le résultat d’une histoire qui commence dans les premières années du XX° siècle. Entre 1914 et 1918, le gouvernement veut favoriser le peuplement de cette région encore déserte et crée 8 réserves indigènes, sans consulter les principaux intéressés, les indiens guaranis-kaiowas qui vivent sur ces terres. L’idéologie à cette époque est celle de l’intégration à la « modernité », les réserves sont situées près des villes et les colons sont autorisés à s’installer sur les terres indigènes.

Des conflits de plus en plus violents

guaranis 1930Les conflits commencent durant la période de « l’Estado Novo » de Getulio Vargas (1937-1945), avec la politique de la « Marche vers l’ouest » qui intensifie cette immigration des colons d’origine européenne vers le Mato Grosso do Sul. Ils prendront un tour violent à partir des années 1990.

Jusqu’à cette date en effet, les indiens expulsés de leurs territoires trouvaient à s’employer sur les champs de canne à sucre des nouveaux occupants. A partir des années 1970, avec le « Plan Alcool » de substitution de l’essence par l’alcool-carburant d’abord, puis la flambée du prix du sucre sur le marché mondial, les exploitants du Mato Grosso do Sul mécanisent à tour de bras. Aujourd’hui, 93% de la cueillette et 72% des semailles se font à la machine.

La mort comme seule issue

FunaiRoberto-Stuckert-FilhoarquivoLes indiens guaranis-kaiowas n’ont ainsi ni travail ni terre. Ils commencent à se battre pour récupérer leur territoire ancestral, ou ils se donnent la mort par désespoir. Le Centre missionnaire Indigéniste, le CIMI, estime qu’entre 2010 et 2011, 101 indiens ont été assassinés au Brésil et 48 menacés de mort. Dans le même temps, 45 d’entre eux se sont suicidés, dont 13 guaranis-kaiowas.

Devant la gravité de la situation, les autorités fédérales ont mis sur pied un plan d’urgence, avec l’envoi au Mato Grosso do Sul d’une force nationale de sécurité pour empêcher les affrontements, la mise sous protection policière de 6 chefs indigènes menacés et la nomination d’un groupe d’experts chargé d’établir une carte des limites des terres indigènes et de faire rapport à Brasilia d’ici mi-2013.

Des occupants-propriétaires « légaux »

cana no MSLa tâche s’avère difficile car toutes ces terres ont aujourd’hui des propriétaires légaux à qui des titres fonciers en bonne et due forme ont été délivrés au cours des différentes étapes de l’occupation agro-industrielle de la « Marche vers l’Ouest ». Sauf que bien souvent, ces certificats de propriété sont fictifs : dans certaines communes, il y a plus de terres enregistrées à titre privé que de surface cadastrées officiellement ! C’est le cas par exemple à Ladario, une municipalité officiellement dotée de 34 hectares de terres agricoles, mais dont les 159 propriétés privées totaliseraient 422 hectares !

Il y a donc ce qu’on appelle au Brésil du « grilagem », une appropriation illicite de surfaces appartenant au domaine public ou faisant partie de réserves indigènes. Le Ministère Public Fédéral enquête sur ce phénomène dans 60 de 78 municipalités du Mato Grosso do Sul.

Le lobby agro-industriel s’organise

katiaabreuDe leur côté les exploitants ruraux s’unissent et s’organisent. Leur argument : les terres indigènes devraient être démarquées au Brésil sur les 200 millions d’hectares appartenant à l’Union et pas sur des terres privées. Ils se considèrent encore comme les boucs émissaires d’une situation dont ils ne sont pas responsables. Katia Abreu, Présidente de la Confédération Nationale de l’Agriculture déclare notamment : « attribuer tous les problèmes des indiens au manque de terre est une hypocrisie. S’ils sont dans la misère, en mauvaise santé et sans perspective, c’est la faute aux autorités qui n’ont jamais mis en place des politiques sociales pour les aider et leurs trouver des débouchés. Nous sommes solidaires avec eux, pas contre eux ».

A la FUNAI, la Fondation pour l’Indien, Nadia Silveira, bras droit de la Présidence, admet que les indigènes qui campent au bord des routes n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins. « L’aide alimentaire d’urgence que nous leur apportons n’est qu’un pis-aller. Le vrai problème c’est l’impossibilité pour eux d’accéder à la terre ».

Les 2 hectares de la discorde

mecanisaçao canadeacucar_1982233015Et pas n’importe quelle terre, celle de leurs ancêtres. Où sont installés les planteurs de canne à sucre et dont les gauranis-kaiowa revendiquent ou occupent une partie des propriétés. Comme ceux de Pyelito kue / Mbrakay, accrochés aux 2 hectares qu’ils se sont appropriés dans cette fazenda de 700 hectares du Mato Grosso do Sul. Mais le propriétaire ne veut rien entendre et le tribunal lui a donné raison…

Selon la Commission Pastorale de la terre, il y a aujourd’hui au Brésil 56 conflits fonciers touchant 16 des 26 Etats de l’Union.

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