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10% d’assassinat en plus entre janvier et septembre, des actions de commandos ciblées contre des policiers en congés, abattus par  des tueurs d’occasion obligé de payer une dette à des caïds du marché de la drogue, des chefs de gang qui dirigent ces opérations depuis les cellules de leurs prisons, des clochards et des drogués assassinés dans la rue, la nuit, on ne sait plus trop bien par qui, Sao Paulo traverse une grave crise de violence urbaine même si les autorités se veulent encore rassurantes : « le taux de mortalité criminelle pour 100’000 habitants reste en-dessous de la limite fixée par l’OMS pour parler de violence épidémique ».

Des autorités qui ont tout de même fini par démissionner le Secrétaire d’Etat  à la Sécurité et fait appel au Ministère Fédéral de la Justice pour mettre en place des mesures d’urgence afin de « suffoquer les milieux du crime ». Ce regain de violence va à l’inverse de la tendance à la pacification à Rio de Janeiro et dénote une perte de contrôle des pouvoirs publics face à l’expansion spectaculaire du principal groupe criminel du pays, le PCC, le Premier Commando de la Capitale.

Expansion nationale

MORTES_SP_570kbps_2012-10-29_38b5a819-2216-11e2-9f72-39cde84b328aJusqu’alors limités à la métropole économique, les agissements du PCC débordent désormais vers les villes de l’intérieur et vers d’autres Etat. Des enquêtes récentes montrent une alliance du PCC avec notamment le Commando Vermelho, principale faction criminelle de Rio de Janeiro. La présence du PCC dans le commerce de la drogue et des armes est encore signalée dans 21 des 26 Etats de l’Union.

Pour y voir clair sur la nature et l’origine de ce gang, dont les activités criminelles  rapporteraient 72 millions de R$ par année (36 millions de CHF / 28 millions d’€), l’édition de Sao Paulo du quotidien en ligne « Le Petit Journal » publie un entretien réalisé avec Marco Alves, expert en sécurité chez Velours International, que Vision Brésil a choisi de reproduire ici:

Lepetitjournal.com – Comment est né le Primeiro Comando da Capital ?

Marco Alves – La plupart des groupes criminels brésiliens se créent dans les centres de détention. Comme le Comando Vermelho est né dans les prisons de Rio à la fin des années 70, le Primeiro Comando da Capital (PCC) s’est constitué à la prison de Taubaté, (à 140 kilomètres de São Paulo). On dit qu’il a été fondé le 31 août 1993 par huit détenus en réponse au massacre de Carandiru. (Ndlr. Le 2 octobre 1992, au pénitencier de Carandiru à São Paulo, 111 prisonniers ont ététués à la suite d’une rébellion). Nous savons aussi que le groupe est né au cours d’un match de football opposant des détenus de la capitale pauliste à des prisonniers venant de l’intérieur de l’Etat de São Paulo. Pour ce match, les joueurs de São Paulo auraient donné à leur équipe le nom de Primeiro Comando da Capital, une appellation qui serait donc restée par la suite. Pour la petite histoire, le match n’a jamais eu lieu. Peu avant le début de la rencontre, un détenu de São Paulo a tué un membre de l’équipe adverse en lui brisant la nuque. Malgré le fait que le PCC soit une organisation secrète, beaucoup de choses sont connues quant à son histoire, ses membres fondateurs ou encore ses activités. Ils savent mettre en scène la violence et créer des mythes.

Lepetitjournal.com – Comment les autorités ont-elles réagi à la montée en puissance de ce groupe criminel ?

pccMarco Alves – L’état a fermé les yeux et a laissé venir. Il y a eu une première grosse surprise en 2001 lorsque des rébellions orchestrées par le PCC ont éclaté dans 19 prisons simultanément. Quand les autorités ont enfin saisi l’importance du groupe, il était déjà tard. Ils ont tenté d’éparpiller les chefs détenus dans différentes prisons du Brésil. Résultat, l’influence du PCC s’est étendue, bien au-delà de la seule capitale pauliste. En dehors des murs des prisons, il se fait d’ailleurs appeler « O partido do crime » (Le parti du crime). Son influence est en pleine croissance dans le Mato Grosso, le Minas Gerais ou encore dans le Parana. Le système est également biaisé par la corruption. Certains, notamment parmi les directeurs de prison, achètent une certaine forme de paix sociale. Dans certains cas, il est plus simple de déléguer l’organisation au PCC et de fermer les yeux sur les trafics. Des avocats et des gardiens corrompus n’hésitent pas à passer des téléphones ou encore de la drogue aux détenus.

Lepetitjournal.com – Comment le gang est-il organisé ?

pcc-6Marco Alves – Ils ont d’abord établi des règles. Ils ont un statut composé d’une quinzaine d’articles et une devise : « Paz, justiça, liberdade » (paix, justice et liberté). Il y a également des critères d’affiliation. Il faut être recommandé par un membre. La nouvelle recrue est baptisée et signe les statuts du gang. Dans le milieu carcéral, comme à l’extérieur, le nouveau venu gravira progressivement les différents échelons de l’organisation. En prison, les nouveaux commencent par nettoyer les cellules, ils deviennent ensuite chef de cellule, puis de couloir etc. A l’extérieur, ils tiennent un point de vente de drogue avant de contrôler un secteur… Le groupe est organisé en régions qui sont dirigées par différents chefs nommés Torre (la Tour). Il y a quelques années, le comptable du gang a été arrêté avec ses livres de comptes. Ils ont donc décidé de partager la ville en 13 zones, chacune dispose désormais de son propre comptable. Ils savent s’adapter et évoluer. Ils sont aussi entourés de professionnels. Ils paieraient les études de certains jeunes des périphéries afin de pouvoir les utiliser par la suite. Le gang compte ainsi sur le soutien de leaders communautaires, d’avocats, d’élus…

Ils rendent également la justice en formant des tribunaux du crime. Lorsqu’un membre ne respecte pas les statuts, il peut être jugé par les autres membres. Une famille peut, par exemple, réclamer justice au PCC si leur fils ou leur frère a été assassiné ou si leur fille a été violée par un des membres du gang. Celui-ci désigne un jury et organise le procès par téléphone. Des détenus votent depuis leurs cellules. Toutes les parties sont entendues. Ils rendent leur verdict. Souvent, le membre qui a enfreint les statuts est exécuté.

Lepetitjournal.com – Quel est le profil des membres du gang ? Le groupe compte-t-il des femmes ? Des mineurs ?

pcc na cabeçaMarco Alves – Des études ont été faites à ce sujet. Elles montrent que le groupe compte une majorité d’hommes peu instruits. Une cible plus facile à endoctriner. Cependant, le groupe compte aussi des femmes. Certaines ont d’ailleurs été arrêtées au moment des violences de 2006. Quelques femmes sont aussi connues pour être les avocates du gang. Il compte aussi de plus en plus d’adolescents. Le PCC serait d’ailleurs de plus en plus influent dans les prisons pour mineurs.

Lepetitjournal.com – Quelles sont les principales activités criminelles du groupe ?

Marco Alves – C’est essentiellement le trafic de drogue. Ils sont à l’origine de la propagation du crack à São Paulo, puis par la suite à Rio. Aujourd’hui, le PCC possède même des ramifications au Paraguay, principal fournisseur de marijuana. Ils sont aussi à l’origine de quelques séquestrations de personnalités et de plusieurs grosses attaques. Ils sont également très présents dans le trafic de voitures et de pièces détachées, ainsi que dans les braquages de grande ampleur. En 2006, le groupe a paralysé la capitale pauliste en menant une série d’attaques violentes dans différents lieux publics.

Lepetitjournal.com – Qu’est-ce qui a déclenché cette première vague de violence très médiatisée ?

pcc picha o muroMarco Alves – Il y a en effet eu plusieurs vagues successives de violence en 2006. Au mois de mai, peu de temps avant la fête des mères, l’Etat a voulu changer de prison certains des chefs du PCC, pour affaiblir le gang. Les membres du PCC ont donc décrété une salve de violence dont l’objectif était de montrer qu’ils étaient capables de semer la panique dans la ville. Ils se sont donc lancés dans une démonstration de force en menant une série d’attaques très meurtrières. Résultat : la ville s’est arrêtée. Des bus ou encore des banques ont été attaqués. Des écoles ont été menacées. Il y a eu une recrudescence de meurtres de policiers. Ces derniers se sont vengés. Ce cycle de violence a fait beaucoup de morts. Selon les sources, on parle de plusieurs centaines de morts, certains analystes évoquent le chiffre de 2.000 morts. Ce qui est certain, c’est qu’au moment des faits, l’institut médico-légal a été débordé, ils ne savaient plus quoi faire des corps. Au mois d’août, les tensions ont repris. Deux journalistes de Globo ont été séquestrés. Les membres du PCC réclamaient que leur chaîne diffuse une vidéo exposant leurs revendications. L’état était contre, mais la chaîne a diffusé la vidéo. Cette vague de violence a suscité de nombreuses réactions internationales notamment de l’ONU et d’Amnesty International. La crise a cessé du jour au lendemain. On suppose que des négociations, dont on ignore le contenu, ont été menées entre les avocats du PCC et les autorités. C’est ce qui explique que les violences aient cessé du jour au lendemain.

Lepetitjournal.com – Aujourd’hui, nous assistons à une nouvelle explosion de violence. Plus de personnes ont déjà été assassinées. Que se passe-t-il exactement ?

PM faz operação em Paraisópolis, na zona sul de SPMarco Alves – C’est difficile à expliquer mais plusieurs évènements pourraient être à l’origine de la vague de violence que connaît aujourd’hui São Paulo. Au mois de mai, la police militaire a tué 6 personnes du PCC qui préparaient l’évasion de certains de leurs membres. Certains témoignages affirment qu’ils ont été purement et simplement exécutés par la police. Ces policiers ont été jugés, mais acquittés faute de preuve. Au mois de juin, une première vague d’assassinats de policiers a été constatée. Environ 30 décès en un mois. Au mois d’août, une nouvelle étape a été franchie, lorsque les policiers militaires sont intervenus au cours d’un tribunal du crime organisé par le PCC. Ils étaient réunis pour juger un criminel qui aurait violé une fillette de 12 ans dans une communauté. La famille de la jeune fille était aussi présente. La police, prévenue par une dénonciation anonyme, aurait fait irruption et tué 9 personnes. Pour le PCC, c’était un moment sérieux. Il ne pardonne pas d’avoir été attaqué alors « qu’il rendait la justice ». On considère qu’à partir de ce moment-là, l’ordre qui a commencé à circuler a été : deux policiers exécutés pour chaque mort du PCC. C’est une surenchère avec la police.

onibus-incendiado-no-jardim-santa-emilia-zona-sul-de-sao-pauloIl y a des exécutions ciblées devant leur domicile, un policier a même été tué dans son dojo en kimono devant de ses élèves terrorisés de plusieurs balles, devant les cafés, dans le centre ou les périphéries, des bus sont incendiés, des bases de police attaquées…Le PCC impose des couvre-feux aux habitants et commerçants de certaines périphéries. Ils achètent des renseignements pour identifier et exécuter les membres de la police et leurs familles. Des groupes de policiers se vengent. On parle de groupes d’extermination même si officiellement l’état peine à le reconnaître. La situation est tellement critique que le gouvernement fédéral a proposé à l’état de São Paulo le renfort de l’armée. Ce dernier a refusé mais le gouverneur, devant une impopularité croissante, a du limoger le secrétaire de la sécurité publique et plusieurs hauts cadres de la police en réaction. Une sortie de crise passera vraisemblablement par de nouvelles négociations entre les autorités et le PCC.

Propos recueillis par Anne-Louise SAUTREUIL (www.lepetitjournal.com – Brésil) jeudi 29 novembre 2012

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