On le disait le mois dernier (voir Vision Brésil n° 38, octobre 2012) : « le verdict prononcé par le Tribunal Suprême à propos du scandale politique du « Mensalão » redonne espoir : les institutions républicaines fonctionnent au Brésil ». Cette fin d’année 2012 confirme: le nouveau Président du Tribunal Suprême Fédéral, Joaquim Barbosa, – pour la première fois un noir -, est devenu une icône nationale de la croisade anti-corruption à cause de sa fermeté dans le procès du « Mensalão ». Début décembre, une nouvelle affaire de pots-de-vin éclabousse la classe politique, les arrestations pleuvent, confirmant « qu’après l’épisode du « Mensalão »,  il est devenu plus facile pour la police et le Ministère Public de poursuivre les corrupteurs ».

retrato Joaquim 2 

L’ONG Transparency International ne s’y est pas trompée, qui sanctionne une amélioration de 4 points du Brésil au ranking de la corruption. Le pays se classe maintenant au 69° rang des 176 Etats observés « grâce à sa loi « Ficha Limpa » exigeant un certificat de probité des candidats aux élections et le jugement exemplaire du scandale du Mensalao ».

sabatina joaquim-barbosa-e1351270618454« Il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître qu’il y a un grand déficit de justice entre nous. Tous les brésiliens ne sont pas traités de la même manière quand ils recourent au service public de la justice. (…) Cela ne sert à rien d’édifier de somptueux palais et de systèmes de communication sophistiqués si l’essentiel de la justice fait défaut. Ce que nous cherchons à mettre en place, c’est une justice rapide, effective et juste ». Ce 23 novembre 2012, le discours inaugural de Joaquim Benedito Barbosa Gomes, 58 ans, nouveau Président de la Cour Suprême est suivi, fait inhabituel, par une petite foule de manifestants qui l’applaudissent sur le perron du Tribunal à Brasilia.

Un fils d’ouvrier maçon

Jovem Joaquim BarbosaPas uniquement parce que Joaquim Barbosa a fait preuve d’une fermeté et d’un professionnalisme à toute épreuve pour envoyer en prison 25 des 40 inculpés du scandale du « Mensalão » (voir Vision Brésil n° 36, août 2012 et 38, octobre 2012), mais parce que pour la première fois au Brésil, la justice suprême est incarnée par quelqu’un du peuple, de race noire et d’origine modeste.

Joaquim Barbosa, en effet, est arrivé à Brasilia en 1970, à l’âge de 16 ans, dans les « bagages » de son père, un ouvrier maçon de Paracatu dans le Minas Gerais, qui, fuyant la pauvreté, venait tenter sa chance dans la nouvelle capitale du pays. Joaquim est un des 8 enfants du couple, – sa mère, Benedita fait alors des ménages -, il trouve à s’employer comme typographe à l’imprimerie du Sénat. Il fera son droit à la force du poignet, étudiant le jour et travaillant la nuit, gravira tous les échelons et sera désigné par le Président Lula comme un des 11 membres du Tribunal Suprême en 2003.

Probité sans faille

Souvent tranchant dans ses paroles et ses jugements, célèbre pour ses prises de bec avec ses collègues, l’unique représentant noir de la Haute Cour s’est attiré autant d’inimitiés que de louanges. Mais jamais il n’a dévié d’une probité à toute épreuve, devenant bien vite le porte-drapeau de la lutte contre la corruption : « acheter un garde municipal au coin de la rue ou corrompre un parlementaire, il n’y a pas de différence, dans les deux cas c’est un délit ».

rsoe_pauloA peine nommé, le voilà confronté à un nouveau scandale politique : l’affaire « Porto Seguro ». Le 24 novembre en effet, la Police Fédérale arrête 12 personnes accusées de participer à un montage de faux certificats de conformité délivrés par l’administration fédérale au profit d’entreprises de construction de leurs amis. Elles remportaient ainsi facilement des contrats, contre bonne rémunération des intermédiaires, bien sûr. Parmi les inculpés, le directeur de l’Agence National de l’Eau, Paulo Vieira et son frère Rubens, directeur des infrastructures de l’Agence Nationale de l’Aviation Civile. L’un avait la haute main sur la construction des grands barrages, l’autre sur la modernisation des aéroports du pays.

L’énigme Rosemary

rosemary-noronha-uma-das-investigadas-pela-operacao-porto-seguro-da-policia-federal-1354564664464_956x500On trouve encore dans le lot José Weber Holanda, numéro 2 de l’AGU, l’Agence du Procureur Général de l’Union, chargé justement de contrôler la légalité des appels d’offres et des contrats passés par les pouvoirs publics. Le cercle se referme avec Rosemary de Noronha, au départ une obscure secrétaire, militante du Parti des Travailleurs dès sa fondation, nommée par Lula comme responsable du Bureau de la Présidence à Sao Paulo et confirmée dans ces fonctions par la Présidente Dilma Rousseff. C’était elle l’organisatrice de tous les contacts entre les frères Vieira et les « solliciteurs de faveurs ».

lula-eleicoes1Même si une fois de plus, l’ancien Président Lula semble échapper au scandale, on s’interroge sur sa proximité avec Rosemary de Noronha. Elle était de tous ses voyages à l’étranger et il paraît peu vraisemblable qu’il n’ait été au courant de rien. Quant à Dilma Rousseff, elle affirme avoir reconduit dans ses fonctions la responsable du Bureau de la Présidence à Sao Paulo à la demande de Lula, « mais sans vraiment la connaître ». Là encore, des doutes : Dilma Rousseff était Ministre de l’Energie, puis Cheffe de la « Casa Civil », donc Premier Ministre, durant les deux mandats de Lula.

Effet Mensalão, effet Joaquim

Il y a peu, l’affaire aurait passé inaperçue ou presque. Après le Mensalão, plus possible d’étouffer le scandale. D’autant moins avec un Joaquim Barbosa à la tête du Tribunal Suprême. Tous les journaux le relèvent et s’appesantissent sur ce nouveau scandale dont l’ampleur est certes moindre que celle du Mensalão, mais dont la portée symbolique est sans doute plus forte : c’est le procès des « années PT » et celles de la « Présidence Lula » qui se prépare. On peut compter sur le nouveau Président du STJ pour aller au bout du dossier.

purificaçaoLa moralisation ne touche pas que les hautes sphères du pouvoir. Le 5 décembre, le Groupe Spécial de Lutte contre le Crime Organisé de l’Etat de Rio de Janeiro, en collaboration avec la Police Fédérale, déclenche « l’Opération Purification ». Le 15ème bataillon de la Police Militaire de Duque de Caxias, dans la grande banlieue de Rio est décapité. 63 policiers sont arrêtés. 10% de l’effectif ! Ils sont soupçonnés de prélever une « taxe » auprès des trafiquants de drogue afin de les laisser mener leur commerce illégal en paix ! Ce n’est pas le délit en soi qui frappe dans ce cas, – il est hélas commun dans la police au Brésil -, mais l’ampleur des arrestations. Encore une fois « l’effet Mensalão » !

Punir plus et mieux le trafic de pots-de-vin

retrato joaquim_cnjMalgré ces sursauts de moralité, Joaquim Barbosa a encore du pain sur la planche, s’il veut mener au bout sa croisade contre la corruption : parmi les 514’000 prisonniers actuellement incarcérés au Brésil, seuls 0,12%, soit 632 personnes, le sont pour des délits contre l’administration publique ! Par ailleurs, le Brésil est pressé par la communauté internationale de sanctionner un projet de loi prévoyant la punition des entreprises attrapée la main dans le sac pour payement de pots-de-vin dans le but d’obtenir des contrats dans et hors du pays.

Déposé devant le Congrès par le Gouvernement en 2010, le texte est bloqué depuis auprès d’une Commission Spéciale de la Chambre Basse, « un blocage organisé par le lobby des entreprises d’ingénierie et de construction, dénonce un des parlementaires qui fait partie de cette commission.

Advertisements