Il y a 30 ans, en septembre 1982, le Brésil a failli déclarer faillite. On est au lendemain du moratoire décrété unilatéralement par le Mexique. Brasilia a en caisse à peine 4 milliards de US$ de devises étrangères, alors que sa dette se montait à 85,5 milliards de US$. Le gouvernement américain de Ronald Reagan vole au secours du régime militaire brésilien en fin de course en lui accordant un prêt d’urgence, car, de l’avis du FMI, « le pays était trop grand pour s’effondrer sans dommage pour le reste du monde ». Mais ce coup de pouce ne va pas sans contreparties politiques et économiques.

10 ans plus tard, un Président aux dents de loup décide de confisquer l’épargne des brésiliens pour juguler une inflation à 3 chiffres. Il sera soumis à une procédure « d’impeachment » pour corruption personnelle, le 29 septembre 1992. Ce n’est que 2 ans plus tard, en 1994, avec l’élection du Président Fernando Henrique Cardoso et la mise en place du « Plan Réal » que le Brésil retrouvera enfin le chemin de la croissance et d’une démocratie apaisée.  De cette décennie perdue, « pas totalement pour rien » estiment les observateurs, a surgi un « Brésil émergeant doté d’indépendance économique et d’une certaine maturité politique.

« On ne passera pas la semaine »

Le 20 août 1982, le Mexique annonce qu’il n’est plus en mesure d’honorer les échéances immédiates de sa dette et déclare un moratoire. La première économie d’Amérique latine, le Brésil, qui finance depuis des années son « miracle national » à coût de capitaux extérieurs dont les taux d’intérêts ne cessent de monter est le prochain sur la liste des pays virtuellement insolvables. « Président, on ne passera pas la semaine », confie au Général João Figueiredo, le Directeur de la Banque Centrale d’alors, Carlos Lagoni.

Le FMI arrive aux même conclusions, mais s’inquiète d’une contagion mondiale : « le Brésil est trop grand pour faire faillite ». Appel entendu par l’administration Reagan et son Secrétaire d’Etat à l’Economie, Paul Volker. En octobre et en novembre, les Etats-Unis volent au secours de Brasilia. Ils accordent discrètement deux prêts successifs de 1,5 milliards de US$ chacun en attendant que des négociations s’ouvrent avec le FMI pour restructurer la dette brésilienne.

Guerre des étoiles et liberté du commerce

Mais il y aura une double contrepartie : Ronald Reagan, en visite d’Etat dans la capitale brésilienne, exige que le pays s’aligne totalement sur les Etats-Unis dans le domaine de la Guerre Froide. D’après les archives secrète du SNI, le Système National d’Information, qui viennent d’être rendues publiques, « le Président Reagan a suggéré que des conversations s’engagent entre les deux pays sur des thèmes comme la coopération  nucléaire dans le domaine industriel et militaire ainsi que dans le domaine spatial ». Cette dernière allusion fait référence à la fameuse « Guerre des Etoiles » chère au Président Reagan dans sa lutte contre l’Union Soviétique.

Autre demande américaine, sur le plan économique cette fois,  l’exigence que le Brésil adhère à la « Politique des Subsides » de l’alors Accord Général des Tarifs Douaniers du GATT, qui limitait les aides publiques à l’industrie en général et à l’industrie brésilienne en particulier. Une décision dont les conséquences se feront sentir longtemps : durant toutes les années 1980, la croissance du Brésil restera très faible et sa compétitivité pratiquement nulle, alimentant une inflation chaque jour plus galopante.

Confiscation de l’épargne et corruption au sommet

Après plusieurs plans de gel des prix et salaires et des tentatives de réforme fiscale sans lendemain, imposées par le FMI, un jeune loup de l’Etat d’Alagoas dans le Nord-Est du pays, Fernando Collor, est élu Président lors des premières élections démocratiques directes de l’après-dictature. On est le 15 mars 1990, l’inflation annuelle atteint 1600%. Le nouveau Chef de l’Etat prend le 24 mars la décision draconienne de geler les avoirs de tous les brésiliens au dessus de 50’000 cruzados (2’500 CHF / 2’000 €). Sans effet visible sur la hausse de l’inflation qui se poursuit, la mesure provoque une chute drastique de popularité de ce jeune Président « moderniste ». Il va ensuite trébucher sur des révélations livrées à la presse par son frère avec qui il est en conflit : il utiliserait des fonds publics pour payer ses dépenses privées.

Le 29 septembre 1992, après une vigoureuse mobilisation citoyenne et une succession de manifestations de rue des « caras pintadas » (les visages peints) contre la corruption, la Chambre des députés vote son impeachment par 441 voix contre 38 et une abstention. Fernando Collor quitte le Palacio de l’Alvorada et est poursuivi en justice par le Tribunal Suprême pour corruption active.

Le retour en politique de Collor et la fin de l’inflation

La justice l’innocentera de ce crime en 1994, mais un nouveau procès contre lui est ouvert en 2000, cette fois pour corruption passive. Depuis 2009, l’instruction dort dans les tiroirs de la Juge Fédérale Carmen Lucia. Entre temps, Fernando Collor, ayant purgé ses 10 ans de bannissement de la vie politique s’est fait réélire à Brasilia par son Etat natal d’Alagoas. Il est aujourd’hui Sénateur et attend sereinement le classement de son procès !

L’hyper-inflation brésilienne a finalement été jugulée par la mise en place de la réforme monétaire du réal introduite par le Ministre des Finances Fernando Henrique Cardoso, élu Président du pays en 1994. Un tournant qui va permettre au pays de renouer avec la croissance, puis d’apparaître comme un des grands émergents des années 2000 et enfin comme un modèle de redistribution des bénéfices de la croissance aux plus pauvres durant l’ère Lula (2003-2010).

Le succès au bout de 30 ans d’une histoire agitée

La corruption d’Etat et l’impunité des politiciens n’ont pas disparues, comme en témoigne l’actuel procès du « Mensalão » qui juge les principaux responsables du premier Gouvernement Lula (2003-2006) pour achat de vote de parlementaires. L’impeachment de Collor cependant a bel et bien marqué un tournant dans ce domaine, estiment les parlementaires qui ont participé à ce vote historique: « à chaque moment de la vie politique actuelle, le souvenir de l’impeachment est vécu comme un perfectionnement de la démocratie », juge le Député Miro Teixeira.

« Cet épisode a été un gain important pour le pays. Il a agi comme une alerte à la décence. Aujourd’hui, les électeurs participent plus activement à la vie politique », ajoute le Sénateur Amir Lando, qui a été rapporteur de la Commission d’Enquête Parlementaire recommandant la condamnation de Fernando Collor à l’époque.

Ces 30 ans d’histoire en dents de scie jettent une lumière nouvelle sur le Brésil d’aujourd’hui : un pays devenu respectable sur la scène internationale qui, malgré ses démons du moment, n’a plus grand chose à voir avec la période de la décennie perdue. Ni économiquement, ni politiquement.

Publicités