Les élections municipales qui viennent d’avoir lieu et le verdict prononcé par le Tribunal Suprême à propos du scandale politique du « Mensalão » redonnent espoir : les institutions républicaines fonctionnent au Brésil, elles fonctionnent même bien, la moralisation de la vie publique trace petit à petit son chemin, rendant chaque jour plus difficile l’usage de la corruption pour dominer son fief local ou construire une majorité parlementaire.

Les élections municipales n’ont certes pas débouché sur un bouleversement spectaculaire de l’équilibre des forces politiques du pays : le Parti des Travailleurs de la Présidente Dilma Rousseff reste le parti du gouvernement en place, le PSDB social-démocrate de l’ancien Président Fernando Henrique Cardoso se renforce comme noyau central de l’opposition politique et le PMDB centriste continue à contrôler le plus grand nombre de préfectures ce qui le maintien dans son rôle de « fabricant de majorité ».

Recomposition politique dans la nuance

Mais au-delà de ce panorama global, il y a des nuances qui ne trompent pas : le PT, qui portait traditionnellement l’espoir des plus pauvres, a déçu, son succès dans les urnes s’en ressent. Et surtout, le nombre record d’abstention, 14%, dans un pays où le vote est obligatoire montre bien que l’enthousiasme des électeurs n’y est plus. Le PSDB peine à construire un vrai programme d’opposition et se montre de plus en plus éclaté entre une frange qui penche résolument à droite et une autre qui, autour de Aecio Neves, petit fils du premier Président de l’après-dictature, Tancredo Neves, prône un modèle social-démocrate inspiré des pays européens.

Enfin le PMDB « faiseur de gouvernement » voit son hégémonie attaquée par la montée d’un petit nouveau, le PSB, le Parti Socialiste Brésilien, dirigé par le Gouverneur du Pernambuco, Eduardo Campos, autre descendant d’un opposant notoire au régime militaire, il est le petit fils de Miguel Arraes, qui entend bien se profiler pour les présidentielles et les législatives de 2014.

Mais l’essentiel de ces élections n’est peut-être pas dans cette recomposition des forces. Il réside bien plus dans la déroute de familles de notables qui contrôlent la politique locale depuis des décennies.  A l’exemple de ce qui s’est passé dans certaines cités de la « Baixada Fluminense », la grande banlieue de Rio de Janeiro : à Duque de Caxias, Nilopolis, Mesquita, Teresópolis ou Magé.

La fin des caciques

Ainsi, José Camilo Zito n’a pas été réélu comme Préfet de Duque de Caxias. Il visait pourtant son 3ème mandat à la tête de cette municipalité et se faisait appeler, depuis les années 2000, le « Roi de la Baixada », après avoir fait élire son frère et sa femme préfets de Belford Roxo et de Magé, respectivement. Le voilà aujourd’hui mis à l’écart de son propre fief.

Idem pour Aniz Abrahão David, dit Anísio, célèbre caïd du « Jogo de Bicho », une loterie clandestine très populaire mais interdite. Condamné à 48 ans de prison pour corruption, Anísio conserve toute son influence sur son fief grâce à la « famille Beija Flor », du nom de la célèbre école de samba dont il est président d’honneur et qui gagne pratiquement un carnaval de Rio de Janeiro sur deux. La réélection de son poulain, en l’occurrence son neveu Sérgio Sessim, ne s’est pas faite, malgré une campagne axée sur le slogan « Anísio demande votre vote pour Sessim ». Il a aussi perdu à Teresopolis où son « ami candidat » Mário Tricano n’a pas été élu préfet.

A Magé, c’est le clan Cozzolino qui a connu semblable mésaventure. Núbia Cozzolino, ex-préfète de la ville et cheffe de la dynastie familiale, elle-même rayée de la vie politique en 2009 pour corruption électorale, n’a pu faire élire ni son candidat à la préfecture, ni ses frères et sœurs, candidats à un poste au Conseil Municipal. « L’écartement de ces familles est un signe de mûrissement du régime républicain et du processus démocratique, analyse Eurico Figueiredo, Professeur de Sciences Politiques à l’Université Fédérale Fluminense de Nitéroi. Cela montre que l’électeur a plus accès à l’information et c’est sans doute le plus grand changement de ces dernières années ».

L’innovation juridique du « Mensalão »

Coïncidence de dates, au moment où les brésiliens allaient aux urnes, les onze juges du Tribunal Suprême rendaient leur verdict dans l’affaire dite du « Mensalão », le plus gros scandale politique que le pays ait connu. Même si on ne connaît pas à ce jour toutes les peines prononcées, une condamnation générale de la direction d’alors du Parti des Travailleurs et de l’ex-ministre d’Etat José Dirceu, pour corruption active en bande de parlementaires afin d’obtenir une majorité au Congrès, a été sanctionnée.

L’affaire remonte au premier mandat de l’ex-Président Lula, elle a été dévoilée en 2005. Les hautes instances du PT au pouvoir avaient mis en place un montage sophistiqué d’achat de parlementaires au moyen de fonds publics, pour faire voter certaines lois et s’assurer une majorité stable. Si Lula lui-même échappe de justesse aux accusations, – même s’il n’est pas accusé formellement, tout le monde admet aujourd’hui qu’il ne pouvait pas « ne pas savoir » -, l’ensemble de la direction du Parti des Travailleurs a trempé activement dans l’affaire, conclut le Tribunal Suprême.

Condamner les corrupteurs et plus seulement les corrompu

Les onze sages ont innové en matière de jurisprudence dans cette affaire en condamnant cette fois les corrupteurs, alors que jusqu’ici au Brésil, seuls les corrompus encouraient les foudres de la justice. « Il va être désormais plus difficile de voler » titre la revue « Epoca », résumant le sentiment général que ce verdict provoque. L’autre nouveauté de ce jugement réside dans le fait qu’il n’est désormais plus nécessaire d’apporter une contre preuve pour asseoir une accusation de corruption.

Jusqu’ici, un policier pris en flagrant délit de recevoir un « pourboire » pour faire sauter une amende, par exemple, ne pouvait être sanctionné que si la preuve était apportée que l’amende en question avait bel et bien été enlevée par ce policier. Désormais, le seul fait d’accepter une récompense illicite suffit à établir la preuve. « C’est un changement culturel significatif », note Alexandre Camanho, Président de l’Association des Procureurs de la République. Il rappelle que le Président Fernando Collor, bien que déchu de son poste de chef de l’Etat pour corruption par une procédure politique d’impeachment en 1992, n’a jamais été condamné en justice à cause justement de l’absence de cette contre preuve. « Le Tribunal Suprême s’est réconcilié avec la République et le pays », conclut-il.

Les « prête-noms » n’ont pas été épargnés

Dernière audace des juges de la Cour Suprême dans ce verdict du Mensalão, la condamnation des « prête-noms », qui ont mis à disposition contre rémunération, leurs comptes en banque pour permettre à l’argent détourné d’arroser les parlementaires achetés, ou pour permettre à ces derniers de l’envoyer vers des paradis fiscaux. Là encore, « en mettant en avant cette forme de punition d’agents corrompus, le Tribunal Suprême change un paradigme, explique le juriste Luis Flávio Gomes. Désormais, il sera plus facile pour la police et le Ministère Public de poursuivre les corrupteurs ».

« L’acte de corruption constitue un geste de perversion de l’éthique du pouvoir et de l’ordre juridique qui doit être évident pour tous les citoyens de cette République, conclut Celso de Mello, un des onze juge. A ce titre, c’est une transgression qui mérite la plus sévère des lois pénales, quelque soit la position du coupable, patricien ou plébéien, gouvernant ou gouverné ».

Un futur différent ?

Ce verdict du Tribunal Suprême aura des conséquences dans le futur, admettent tous les observateurs, non seulement au sommet de la pyramide judiciaire, mais aussi au niveau des instances inférieures. En théorie, la jurisprudence du Tribunal Suprême vaut pour tous. Sa non-application devrait désormais permettre aux plaignants de recourir systématiquement contre tous les favoritismes.

Ce jugement est donc, comme dans le cas de la liquidation du pouvoir politique discrétionnaire des familles de notables locaux, un pas en avant important dans la moralisation de la vie publique brésilienne. « Il ne faut cependant pas jouer les ingénus, tempère Luis Flávio Gomes, une seule sentence ne va pas modifier toute une culture d’un seul coup de baguette magique. Il va falloir du temps pour que les décisions du Tribunal Suprême à propos du Mensalão portent leurs fruits ».

Du temps et de la vigilance. N’empêche, la démocratie brésilienne prouve qu’elle fonctionne. Plus, qu’elle avance…

Post-Scriptum post électoral

Les résultats du scrutin du second tour des Municipales, qui s’est tenu le dimanche 28 octobre confirment la tendance générale au renforcement du Parti des Travailleurs gouvernemental qui contrôle maintenant 636 municipalités regroupant le plus grand nobre d’habitants du pays, 37 millions. Avec la reconquête de la ville de São Paulo, c’est surtout dans les grandes métropoles que le PT se renforce, au détriment du PMDB.

Quatre figures politiques émergent de cette consultation, elles vont sans doute peser sur les élections présidentielles et législatives de 2014. Il s’agit de la Présidente Dilma Rousseff, dont la bonne gestion des affaires publiques continue à lui valoir un taux record de popularité, et de l’ex-Président Lula à l’engagement de qui le PT doit une bonne partie de son succès dans ces municipales. De l’autre côté, Aécio Neves confirme qu’il est l’homme de référence de l’opposition, tout en gardant une certaine indépendance vis à vis de sa propre formation, le PSDB. Eduardo Campos enfin, Gouverneur de l’Etat du Pernambuco et leader du PSD, le Parti Socialiste Brésilien est responsable d’une percée sans précédent de son parti qui devient la quatrième force politique du pays, doublant pratiquement le nombre des préfectures qu’il contrôle par rapport aux élections de 2008.

Un axe Aécio Neves – Eduardo Campos pourrait dessiner pour 2014 une alternative à l’hégémonie du couple Dilma Rousseff  – Lula, traçant les prémisses d’un renouveau, après 12 ans d’hégémonie du PT sur la vie politique brésilienne.

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