Au premier abord, le constat est terrifiant : un million d’enfants entre 6 et 14 ans ne fréquentent pas l’école primaire, 50% des jeunes de 15 à 17 ans n’ont jamais mis les pieds à l’école secondaire, 10% des brésiliens sont analphabètes (et même 23,5% dans les campagnes), 37’000 écoles sont fermées, faute de professeurs ou de matériel. Et pourtant, le Brésil dépense 5,1% de son PIB pour l’éducation, comme la moyenne des pays de l’OCDE. Il s’apprête à voter un « Plan National de l’Education » qui devrait doubler les ressources allouées à ce secteur d’ici 2022. Un effort que beaucoup jugent déjà voué à l’échec, tant l’argent est mal utilisé dans les écoles. Pas toutes les écoles…

82 établissements publics en effet, situés dans certaines des pires poches de pauvreté des villes et des campagnes réussissent des résultats spectaculaires, dignes des niveaux finlandais ou coréens, sans plus de ressources que les autres, mais avec des solutions pédagogiques innovantes. 82 écoles, c’est bien peu, mais ce panorama contrasté est aujourd’hui au centre des discussions politiques dans le cadre des élections municipales d’octobre car l’enseignement public, même s’il est national, est géré au niveau des communes.

Ecole Municipale Tiradentes et 37’000 autres

José de Araujo, 11 ans, habite en face de l’Ecole Municipale Tiradentes, dans la petite ville d’Escada, à 62km de Recife, la capitale du Pernambuco, dans le Nord-Est du Brésil. Il ne va pourtant plus en classe depuis 4 ans que les portes du complexe scolaire sont désespéramment fermées. « L’école était petite, pauvre et sans luxe, il n’y avait que 14 élèves, mais elle servait la communauté. Sa fermeture est une grande perte », se lamente la mère de José, elle-même analphabète. Elle a quitté l’école après 4 ans sans savoir ni lire ni écrire correctement.

La même situation se répète dans plus de 37’000 écoles des régions rurales, où sont installées la moitié des classes primaires du pays. Même si le nombre de ces établissements sans activité est plus élevé dans le Nord et le Nord-Est, cette plaie n’épargne pas les autres régions, ni les villes. Conséquence, des millions de R$ dilapidés et 1 million d’enfants qui ne fréquentent pas l’école primaire. Pour les spécialistes, les raisons sont variées : manque d’intérêt des parents pour envoyer leurs enfants à l’école, grossesses précoces des pré-adolescentes, nécessité de travailler pour les plus jeune, redoublement sans fin…

Repenser l’école

« Il faut repenser l’école, préconise Jorge Werthein, ancien représentant de l’UNESCO pour le Brésil et docteur en Education de l’Université de Stanford. Dans n’importe quel pays du monde, une mauvaise école expulse les élèves qui redoublent ou qui sont aux abonnés absents. La difficulté, c’est d’identifier ces cas et de leur proposer un cadre éducatif qui leur permette réellement d’apprendre ».

Et pour y arriver, le problème doit être attaqué par tous les bouts à la fois : améliorer la gestion des fonds publiques afin de doter les écoles du minimum nécessaire à leur fonctionnement. En matériel et en professeurs. Revoir la formation des enseignants dont beaucoup ne maîtrise ni le contenu qu’ils enseignent, ni aucune approche pédagogique malgré une formation universitaire de plusieurs années. Et revaloriser leurs salaires pour rendre la profession plus attractive: au Brésil, les enseignants sont les diplômés universitaires les moins bien payés !

Il faut aussi investir dans le cadre familial des enfants à risque. Notamment revoir l’alphabétisation des adultes, dont les campagnes se sont traduites jusqu’à présent par un fiasco : 14 millions de brésiliens ont affirmé ne savoir ni lire ni écrire aux enquêteurs du dernier recensement général de la population de 2010. Le taux d’analphabétisme, qui était de 11,6% en 2003 est encore de 9,6% en 2009, malgré la mise en place du Programme « Brésil Alphabétisé », qui devait aboutir à l’éradication complète de l’analphabétisme en 4 ans. 10 millions de personnes s’y sont inscrites, plus de la moitié ont abandonné en cours de route, faute de motivation ou à cause de la mauvaise qualité des cours.

Pas seulement la faute aux élèves

« On ne peut pas seulement faire porter cet échec sur les élèves », admet le Ministère de l’Education. En 2007, il a procédé à un audit du Programme « Brésil Alphabétisé », dont il est ressorti que 40% des professeurs étaient des chômeurs ou des travailleurs ruraux attirés par la prime mensuelle payée par le gouvernement aux moniteurs du programme, en fonction du nombre d’élèves. Aucun n’avait la moindre formation pédagogique.

« Le problème le plus grave se situe aujourd’hui dans l’enseignement secondaire, nous sommes en train de perdre une génération »,  s’inquiète Wanda Engel. Professeur de géographie, Secrétaire à l’Assistance Sociale du Gouvernement Fernando Henrique Cardoso, puis responsable de la mise en place de la Bourse Famille durant le premier gouvernement Lula, Wanda Engel a été appelée par Hillary Clinton à intégrer le International Council on Women’s Business Leadership.

Il y a encore peu de temps, 8 ans de scolarité permettaient de réussir dans la vie. Aujourd’hui, il faut au moins 11 années d’école pour avoir une chance de répondre aux exigences du marché du travail.  Le Brésil a universalisé l’enseignement fondamental, mais seul 50% des 15-17 ans sont dans l’enseignement secondaire. Celui qui est mal scolarisé a non seulement de la peine à trouver un métier, mais il est un terrain fertile pour les politiques populistes sans lendemain ».

Aussi dans les villes

Son cri d’alarme est parfaitement illustré par la situation à la « Cidade de Deus », la Cité de Dieu, une favela récemment pacifiée de la Zone Ouest de la ville de Rio de Janeiro. L’unique école secondaire a vu ses effectifs fondre de 500 à 171 étudiants au cours de l’année scolaire 2010. 34,2% d’évasion scolaire, due aux grossesses précoces, mais aussi à la nécessité pour les adolescents de contribuer par leur travail au revenu de leurs familles et à l’absentéisme des professeurs.

Ce qui se passe à la Cité de Dieu se répète dans toute la ville de Rio de Janeiro : 34’000 des 171’000 élèves des 277 écoles publiques de la Municipalité ont abandonné les études en cours d’année. Le taux de redoublement moyen dans les écoles secondaire a atteint 26% en 2010, 4’500 jeunes ont dû refaire leur année. Le total de ceux qui ont au moins deux ans de retard à l’école était de 113’712 adolescents en 2010.

Oser affronter l’échec

« Nous perdons des jeunes à cause du chômage, du sous-emploi, de l’emploi précaire et de la mort par violence. 70’000 personnes de moins de 30 ans meurent de façon violente au Brésil chaque année. Cela fait un total de 2,8 millions d’années de travail perdues alors que l’Etat a dépensé des sommes considérables pour l’éducation, la santé et l’alimentation de ces personnes. Le Brésil est en train de jeter aux ordures sa plus grande richesse : son capital humain ». Il n’est pas le seul pays en Amérique latine. D’après une enquête menée par le Groupe des Journaux Américains, 11 pays sont dans le même cas, dont la Colombie où 428’000 jeunes sont hors du système scolaire ou encore le Mexique où seuls 48% des jeunes de 19 à 24 ans ont achevé le cycle de l’école secondaire.

« il faut oser affronter l’échec » déclare Michael Barber, responsable de la grande réforme de l’école anglaise durant le gouvernement Tony Blair et aujourd’hui conseiller en éducation pour de nombreux pays. Le gouvernement brésilien en a pris conscience, qui lance maintenant un nouveau « Plan National d’Education ». D’ici 2022, les sommes consacrées au secteur de la formation devraient atteindre 10% du PIB, le double du budget actuel. Il n’est pas sûr que cela soit vraiment utile pour doter le pays d’une école d’excellence.

Un budget bien doté mais mal utilisé

D’après une étude de l’OCDE, le Brésil dépense 18’000 US$ par élève âgé de 6 à 15 ans, une somme 45% supérieure à la Turquie. Or, selon l’évaluation internationale PISA des performances scolaires, la Turquie est en avance sur le Brésil de 52 points. La même étude montre que des pays comme le Luxembourg, la Norvège, la Suisse ou les Etats-Unis, qui consacrent plus de 100’000 US$ par étudiants, obtiennent des résultats inférieurs à ceux de la Corée du Sud, de Hong-Kong ou de la Finlande, où les investissements sont bien inférieurs.

L’économiste Gustavo Ioschpe, spécialiste des questions d’éducation estime que les 5,1% du PIB brésilien consacrés à l’enseignement seraient suffisants pour répondre aux besoins. La somme correspond d’ailleurs à la moyenne de celle des pays de l’OCDE. « Ce qui est nécessaire, c’est d’améliorer la qualité des dépenses. Au Brésil, on dépense mal. La priorité devrait être d’analyser la destination des dotations budgétaires et leur contrôle avant d’engager une quelconque somme ». « 1 US$ bien investi dans éducation, notamment dans l’éducation préscolaire permettant à un enfant d’être entièrement alphabétisé à l’âge de 8 ans procure un retour de 60 à 300 US$ à l’âge adulte » confirme James Heckman, couronné par le prix Nobel d’Economie en 2000 pour ses travaux sur l’éducation et les programmes sociaux.

Des écoles qui marchent

Pour étayer ces affirmation, un grand quotidien a commandé une vaste enquête sur les « écoles publiques à succès » au Brésil. Elle a recensé 82 établissements, situés à l’intérieur de poches de pauvretés importantes, à la campagne et en ville, dans la forêt amazonienne, les campagnes du Nord-Est et les périphéries urbaines des métropoles du Sud-Est, où les élèves reçoivent une formation équivalente aux meilleures écoles des pays développés : pas de redoublement, ou presque, 80 à 100% de réussite à la fin du cycle de l’enseignement obligatoire.

Des écoles qui appliquent diverses recettes, adaptées à l’environnement spécifiques dans lequel elles travaillent, mais avec constance : des équipes d’enseignants stables et motivées, des relations de confiance entre la direction, les enseignants et les élèves, un investissements des professeurs en direction des familles à problèmes qu’ils vont visiter régulièrement, une « chasse » aux absents qu’on va rechercher chez eux pour les ramener à l’école et de l’appui scolaire en dehors des cours dès qu’un enfant présente des difficultés.

La majorité de ces écoles est située non seulement dans des zones pauvres, mais elles sont elles-mêmes peu ou mal dotées budgétairement. Le matériel et les équipements sont souvent incomplets et le salaire des professeurs pas toujours payé à l’heure. « Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’argent, mais l’existence d’un projet pédagogique et d’une équipe motivée et soudée pour le mettre en pratique » conclut Ernesto Martins Faria, de la Fondation Lehman, responsable de cette étude. « Des exemples certes encore trop peu nombreux, mais qui montrent bien que ce n’est pas le montant des ressources financières qui détermine seul l’excellence dans les salles de classe. »

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