A mi-mandat de législature pour la Présidente et les Députés du Congrès, les élections municipales sont, au Brésil comme dans tous les pays démocratiques, un baromètre pour mesurer la popularité de la coalition gouvernementale. Dilma Rousseff et le Parti des Travailleurs vont donc pouvoir tester la leur dans l’optique des présidentielles de 2014. Mais les municipales servent surtout à désigner les élus qui appliquent localement, au jour le jour, les décisions du gouvernement central au plus proche de la population et font exécuter les politiques publiques. Elles sont donc un outil essentiel pour faire fonctionner la démocratie au Brésil. 27 ans après la fin de la dictature, force est de constater que, malgré de réels progrès, les distorsions sont encore nombreuses et préoccupantes dans cette sphère-là du pouvoir.

15’309 candidats vont se disputer les 5’565 postes de maires à repourvoir dans tout le pays, le 7 octobre prochain. Une multitude d’autres prétendants se battront pour occuper un des innombrables sièges de « vereadores » ou conseillers municipaux en lice. Les mandats, d’une durée de 4 ans chacun, étant limités, cette élection devrait se traduire par un renouvellement général des autorités locales. Au bout de 8 ans en effet, un Préfet, comme on appelle les Maires au Brésil est contraint de passer la main. Si tout se passe comme le veut la loi, ce qui n’est pas toujours le cas.

Clientélisme et absence de choix

Ainsi, le Tribunal Suprême Electoral vient d’adopter une nouvelle règle pour interdire aux élus en fin de mandat d’aller faire campagne dans la municipalité voisine en changeant de domicile électoral. Cette stratégie leur permettait en effet de se maintenir au pouvoir durant une législature intermédiaire et de revenir se faire élire chez eux la fois suivante ! En prenant cette décision, le Tribunal Suprême Electoral cherche à limiter les ravages du clientélisme qui est une des plaies majeures de la démocratie locale brésilienne : le premier souci d’un responsable au pouvoir est en effet de faire entrer dans son exécutif, qui un parent, qui un ami auquel on est redevable, afin que la « famille » reste au pouvoir pour une durée indéterminée, même après le départ officiel du Préfet.

Autre souci pour les votants, l’absence de choix : dans 106 communes, l’élection de 2012 sera tacite, un seul candidat étant en lice. Il lui suffira de son propre vote pour être élu ! L’absence d’opposants n’est pas toujours liée à un manque d’intérêts d’autres candidats ni spécifique à des très petites municipalités rurales. Car il y a souvent plus à gagner financièrement en faisant alliance avec son ennemi pour soutirer des subventions au pouvoir central de Brasilia que de se battre pour un programme alternatif.

Pulvérisation à l’extrême.

Selon le recensement général de la population de 2010, une majorité des 5’565 municipalités n’a pas de viabilité économique et n’arrive pas à récolter les impôts locaux, faute de personnel pour cela. Ces communes existent et se maintiennent par la volonté de groupes d’intérêts régionaux qui s’organisent pour manipuler les ressources publiques et les charges politiques accompagnant la gestion d’une Préfecture. Elle ne vivent que de l’aumône de la péréquation financière redistribuée par le pouvoir central et n’ont ni la structure, ni le personnel nécessaire, pour préparer ou exécuter des projets d’infrastructure.

Le coût global de cette pulvérisation est énorme. Le retard de développement qui en découle aussi. C’est dans ces communes que l’évacuation des eaux usées fait défaut ou qu’aucun service public ne soit disponible. En 2009, selon l’IBGE, l’Institut Brésilien de Statistiques, 93 municipalités ne disposaient d’aucun centre de santé communautaire, 1841 n’avaient pas de service d’urbanisation ni de transports publics.

Cependant, ces micro-administrations locales coûtent très cher à l’Etat : la charge fiscale atteint désormais 36% du PIB, mais le budget national reste déficitaire, malgré la croissance : l’an dernier, il a manqué 2% du PIB pour équilibrer les recettes et les dépenses. Et les choses ne sont pas prêtes de s’arranger, pour ces élections municipales 2012, 7’000 vereadores supplémentaires pourront accéder aux différents législatifs locaux dans une centaine de communes et leur campagne électorale, financée par des fonds publics, va peser lourd.

Araioses du Maranhão

Cette petite ville de 31’000 électeurs, dans l’Etat du Maranhão (Nord-Est), est un cas d’école. Pas d’eau courant ni d’égouts, et pas d’électricité pour 90% de la population de la périphérie. Mais les coûts de la campagne électorale y sont évalués à 4,3 millions de R$ (2,15 millions de CHF / 1,8 millions d’€), soit 110 R$ par électeur, 10 fois plus qu’à Rio de Janeiro où, pourtant, le Préfet sortant Eduardo Paes va dépenser 25 millions de R$ pour s’assurer une réélection pratiquement garantie d’avance.

900’000 autres électeurs vont, comme à Araioses, voir 97 millions de R$ consacrés aux  campagnes de leurs candidats préfets, l’équivalent de la construction de réseaux d’évacuation des eaux usées pour 41’000 personnes, de 40 crèches et de 50 unités de soins de santé primaire, estime l’Institut Trata Brasil qui lutte pour la généralisation des équipements de base dans tout le Brésil. Ceux qui seront élus, comme leurs collègues qui siègent au gouvernement fédéral ou dans les Etats, auront le droit de nommer des fonctionnaires dont le niveau de salaire est dans 88% des cas plus élevé que son équivalent dans le secteur privé pour la même fonction. Avec en plus, la garantie de perpétuité d’un emploi public.

Fédéralisme déséquilibré et candidatures de façade

« Notre fédéralisme, qui se caractérise par une nette prédominance de l’Union sur les Etats et les Municipalités est un facteur de déséquilibre », analyse Merval Pereira, chroniqueur politique. « L’énorme centralisation du pouvoir fiscal , sous le contrôle quasi monopolistique de l’Exécutif est un obstacle majeur à toutes les tentatives d’harmoniser les relations entre l’Exécutif et le Législatif, entre l’Union et les pouvoirs locaux, ajoute l’historien José Murilo de Carvalho, Professeur émérite de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Et cela va plus loin que la simple extraction des ressources du Père nourricier pour arroser les individus, les municipalités et les Etats. Les conflits redistributifs sont chaque jour plus explicites ».

Et ils suscitent de nombreuses vocations en période électorale. Ainsi, à Rio de Janeiro, 563 policiers et pompiers sont candidats. Certains sont soupçonnés d’être liés aux milices para-militaires qui veulent se faire représenter au législatif communal, mais ils ne sont pas la majorité de ces 563 prétendants. « Le plus probable, estime Miguel Cordeiro, Président de l’Association des Actifs et Retraités de la Police Militaire, c’est que la plupart d’entre eux ne vont même pas faire campagne. Ils se mettent seulement en congé pendant les 3 mois de la campagne électorale ce qui leur permet de recevoir leur salaire sans travailler. » La loi électorale est ainsi faire, en effet, que les fonctionnaires publics qui veulent se lancer dans la bataille électorale ont droit à ces 3 mois de congé payés pour le faire !

L’électorat de la classe moyenne

Mais le scrutin électoral local d’octobre 2012 ne se limite pas à une affaire de gros sous et de trafic d’influence. Il y a tout de même un enjeu politique important pour la majorité au pouvoir : s’assurer les votes de la « nouvelle classe moyenne », produit de l’enrichissement des plus pauvres grâce à la politique de redistribution des bénéfices de la croissance durant ces 10 dernières années. Cette nouvelle classe moyenne forme aujourd’hui 55% de la population. Soit 100 millions de brésiliens, qui jouissent d’une rente de 1’200 R$ (600 CHF / 500 €) à 5’174 R$ (2635 CHF /2’156 €) par mois, ou deux fois plus d’électeurs qu’en 1993. En 2011, cette nouvelle classe moyenne a concentré 46,6% du pouvoir d’achat. Pour la première fois dans l’histoire du pays, c’est plus que ce que les classes riches ont dépensé : 45,6%.

« Quand les gens vivent un phénomène d’ascension sociale, ils réalisent qu’ils accumulent des biens qu’ils peuvent perdre un jour. Ils deviennent donc plus conservateurs », explique Marcelo Neri, économiste à la Fondation Getulio Vargas. « Cette nouvelle classe moyenne est ainsi imprégnée d’une nouvelle culture complète le sociologue et ex-ministre Mangabeira Unger : ces personnes qui étudient le soir après le travail, qui luttent pour créer leur propre entreprise, sont en train de construire une nouvelle culture d’initiative individuelle et d’auto-développement qui prend les commandes dans notre imaginaire national ». « Cela se traduit par un discours politique permanent en faveur d’une réduction des impôts, ajoute Alberto Carlos de Almeida, chercheur en sciences politiques. « Les politiciens vont devoir répondre à cette demande. C’est une question de temps, mais cela viendra ».

Virage à droite

Ce changement d’état d’esprit de l’électorat brésilien se traduit déjà dans la stratégie de la majorité au pouvoir et de l’opposition. Le discours politique s’infléchit nettement à droite et la bataille se fait sur des thèmes notoirement conservateurs. Le PT dispute aujourd’hui les voix de la nouvelle classe moyenne aux évangélistes. « Ils apparaissent aux yeux de beaucoup à l’identique des pionniers qui ont fondé les Etats-Unis, comme l’incarnation d’un esprit entrepreneur et de valeurs morales solides » déclare Mangabeira Unger.

Il n’est donc pas étonnant que ce soit sur des thèmes comme l’avortement, le mariage homosexuel ou l’aide au suicide, qui occupent le devant de la scène dans l’affrontement entre les partis évangélistes et la gauche alliée au PT. Le PT qui d’ailleurs a largement reculé sur ces questions. Même Dilma Rousseff, notoirement favorable à la légalisation de l’avortement avant la campagne présidentielle de 2010, affirme maintenant ne pas vouloir revenir sur l’interdiction de l’interruption de grossesse.

« Le PT est déjà devenu une formation conservatrice depuis qu’il est au pouvoir, analyse Alberto Carlos de Almeida, il va devoir le devenir encore plus s’il veut se maintenir aux commandes. » C’est ainsi que le Secrétaire Général de la Présidence, Gilberto Carvalho, qui a utilisé la tribune du Forum Social Mondial de Porto Alegre en janvier dernier, pour appeler la gauche à « disputer idéologiquement cette classe émergeante aux évangélistes en ne la laissant pas à la merci des moyens de communication qui distillent une idéologie conservatrice », s’est attiré, outre les foudres des évangélistes qui n’ont pas hésité à le traiter de bandit, une remontrance discrète mais ferme de la Présidence.

Le retour d’une « élite historique éclairée » ?

Est-ce à dire que « nouvelle classe moyenne » rime nécessairement avec « nouvelle droite conservatrice » et que ce phénomène va imprégner les élections municipales d’octobre ? L’ancien Président social-démocrate Fernando Henrique Cardoso, sociologue de profession ne le pense pas. Pour lui, la formation de la démocratie brésilienne, comme celle des Etats-Unis, repose sur une « élite historique éclairée, issu de la classe moyenne traditionnelle, et marquée par la triple idéologie du travail, de l’effort et de l’honnêteté ». Ce triptyque idéologique a marqué l’histoire du Brésil depuis la proclamation de la République en 1889, jusqu’à l’interruption du jeu démocratique par la dictature militaire en 1964. Et il a été incarné par une classe moyenne élitiste qui était une minorité dans la population.

« La massification actuelle de la classe moyenne émergeante ne traduit pas la naissance d’une nouvelle classe sociale, mais plutôt d’une nouvelle catégorie de revenus, analyse Fernando Henrique Cardoso. Avec le temps, ses membres vont commencer à fréquenter des écoles de qualité et à tisser des relations sociales avec les élites. Je pense donc que la bonne vielle classe moyenne qui a contribué par ses valeurs à la formation de la nation a encore un rôle déterminant et va contaminer la nouvelle classe moyenne par ses valeurs. »

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