Fin juin, les corps de 2 pêcheurs artisanaux sont découverts presque simultanément dans 2 endroits différents de la Baie de Guanabara à Rio de Janeiro. Ils sont morts noyés, pied et poings attachés. Ils étaient membre de AHOMAR, une association qui défend la pratique de la pêche artisanale et l’environnement. En 2009 et en 2010, 2 autres militants d’AHOMAR ont déjà été assassinés et 18 membres de l’association affirment avoir reçu des menaces. La police enquête, mais on se perd en conjecture sur les raisons de ces meurtres. Que se passe-t-il sous la surface de la Baie de Guanabara dont les eaux baignent la ville de Rio de Janeiro ?

Almir Nogueria de Amorim a été retrouvé noyé le 24 juin, pieds et poings attachés, à côté de son bateau, dans un parc de pêche de la réserve de Guapimirim, au nord de la baie. Un jour plus tard, le corps de João Luiz Telles Penetra dérivait entre deux eaux près de Praia da Luz à São Gonçalo, à l’ouest de la baie. Les 2 pêcheurs étaient membres de l’Association des Hommes de la Mer de la Baie de Guanabara, l’AHOMAR. En 2009, Paulo Santos Cesar Souza succombe chez lui à Magé, tué par 5 balles tirées à bout portant. Il était le trésorier de l’AHOMAR. Une année plus tard, c’est Marcio Amaro qui est assassiné. Et on se demande maintenant si la disparition jamais élucidée, le 28 novembre 2011, de Fernando Antonio Maringe Duarte, dont le bateau a été retrouvé vide et pillé, amarré à une bouée au milieu de la baie, n’est pas un 5ème militant d’AHOMAR assassiné…

Des enquêtes bâclées

Jusqu’à présent, la police et les autorités judiciaires n’ont pas fait beaucoup de cas de ces meurtres. Les enquêtes se sont déroulées indépendamment les unes des autres, dans des commissariats différents, sans coordination. Une inertie condamnée déjà en 2010 par Amnesty International, qui a rendu visite au Président d’AHOMAR, Alexandre Anderson de Souza, lui-même menacé et protégé par une escorte policière depuis 2009. Avec la mort fin juin d’ Almir Nogueria de Amorim et de João Luiz Telles Penetra, l’affaire a rebondit et l’Ordre de Avocats du Brésil s’est saisi du dossier qui est maintenant instruit par le DRACO, la Délégation à la Répression des Actions Criminelles Organisées, un organisme central chargé d’élucider notamment les activités des milices para-policières.

Le Draco oriente ses recherches vers l’existence éventuelle d’un ou plusieurs groupes d’extermination qui s’en prendraient aux pêcheurs artisanaux et aux écologistes luttant pour protéger la Baie de Guanabara. 18 personnes en effet, se disent aujourd’hui victimes de menaces de la part d’inconnus. « La peur règne au sein des 1870 pêcheurs d’AHOMAR, se désespère son Président Alexandre Anderson de Souza, ils ont presque réussi à nous réduire au silence. Après ces deux nouvelles morts, aucun pêcheur n’est sorti pendant 4 jours. Si ça continue, c’est la fin de la pêche artisanale dans la Baie ».

Une odeur de pétrole…

Le Ministre de la Pêche Marcello Crivella s’est rendu sur les lieux. Il a promis de renforcer la surveillance en mettant à disposition de la police deux bateaux rapides et en ouvrant une ligne de téléphone d’urgence pour recueillir les dénonciations. Insuffisant aux yeux de Wadih Damous, Président de l’Ordre des Avocats du Brésil, qui demande que l’enquête s’oriente vers « des intérêts économiques puissants et prédatoires qui sont vraisemblablement à l’origine des faits ». Des intérêts qui auraient pour nom Petrobras et ses sous-traitant chargé de construire et entretenir les aqueducs gaziers et pétroliers qui sillonnent la baie.

Car à l’origine de ces violences, il y a peut-être un conflit de territoire entre des groupes de pêcheurs rivaux qui se partagent les secteurs de pêche artisanale. Notamment là où il y a des parcs d’élevage. Il y en a environ 500 dans toute la baie, qui occupent 4 pêcheurs chacun. En 2011, 2’000 tonnes de poissons y ont été capturées. Mais en amont de cette rivalité, c’est bien d’un conflit entre la pêche artisanale et l’utilisation industrielle des eaux de la baie de Guanabara qu’il s’agit.

« Il y a un conflit chaque jour plus aigu entre les pêcheurs et l’industrie pétrolière avec l’augmentation des zones d’exclusion de pêche, là où passent les oléoducs et les acqueducs des entreprises », explique le Procureur de la République Laurent Coelho Junior, qui a ouvert une enquête sur ce volet des faits. « Ce conflit socio-environnemental existe parce qu’il n’y a pas de plan de zonage de la baie, ni de définition claire de son usage : une priorité à l’industrie pétrolière ou à la préservation de l’environnement et de ses pêcheurs ».

Invasion industrielle

Breno Herrera, chef de la zone de protection environnementale (APA) de Guapimirim, au nord de la baie confirme : « avec l’augmentation des activités industrielles dans la baie, les espaces de pêches se réduisent et les conflits entre pêcheurs s’aiguisent ». « Si on pêche près des terminaux de gaz ou de pétrole, il y a tout de suite une patrouille de surveillance qui apparaît et nous menace de prison, témoigne Edson Porto, pêcheur à São Gonçalo, c’en est bientôt fini de la pêche, ici ».

Et de rappeler que le premier mort de l’AHOMAR, en 2009, a été assassiné immédiatement après une manifestation des pêcheurs qui protestaient contre la destruction d’une zone de mangrove sur la plage de Mauá par la Petrobras, dans le cadre de la construction du complexe de raffinerie du Comperj à Magé. Manifestation, à l’époque, violemment réprimée par la police.

Petrobras fait profil bas

Petrobras affirme aujourd’hui ne pas être en conflit avec les pêcheurs, pas plus que les sous-traitants qu’elle emploie, « qu’elle ignore et condamne quelconque menace à l’égard des pêcheurs et qu’elle suit rigoureusement les mesure de contrôle environnementales des tous les organes publics ». Une déclaration qui laisse les responsables d’AHOMAR sceptiques. Ils avaient en effet obtenu de la justice en 2009, une indemnisation pour les tords subis par 96 familles dans le cadre de la construction de l’oléoduc de la plage de Mauá, mais Petrobras a fait recours et le dossier est toujours pendant.

L’affaire des assassinats de pêcheurs de la Baie de Guanabara déborde maintenant le cadre de l’Etat de Rio de Janeiro. Début juin en effet, 2’000 pêcheurs artisanaux de tout le Brésil se sont réunis à Brasilia afin de lancer une campagne pour la « Régularisation des territoires des Communautés Traditionnelles de Pêche ». L’objectif de cette action est de revendiquer un droit exclusif sur la terre et les eaux de ces communautés traditionnelles, « afin de développer la pêche artisanale et de la préserver », sur le modèle de ce qui se fait déjà avec les quilombos des descendants d’esclaves (Voir Vision Brésil n°23, avril 2011)

« Nos territoires, rivières, lacs, estuaires et mer sont envahis à cause des grands projets touristiques ou pétroliers, ou sont victimes de la spéculation immobilière, justifie Marizelha Carlos Lopes, membre de la Coordination Nationale du Mouvement des Pêcheurs (MPP), cela menace notre travail et notre vie ».

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